Le monde entier vénère Toussaint Louverture (1743-1803) comme le "Spartacus noir", l'icône absolue qui a vaincu l'esclavage. Sa détention par Napoléon et sa mort en captivité achèveront de le transformer en héros, dont la légende dépasse la réalité.
Ce que l'historiographie décoloniale refuse d'admettre, c'est que le grand libérateur d'Haïti possédait lui-même des esclaves.[1] Les archives domaniales de Saint-Domingue sont implacables : dès son affranchissement, bien avant la révolution, il a loué des terres et acheté des hommes pour faire fructifier ses propres plantations.
Les travaux les plus récents d'historiens (Jacques de Cauna[2], Philippe Girard[3], Jean Louis Donnadieu[4]) font ainsi apparaître par leurs recherches les aspects contradictoires du personnage, lequel exploita des plantations esclavagistes, ne rechercha pas toujours la libération effective des travailleurs noirs et fut adepte d'un pouvoir pour le moins autoritaire (Constitution de Saint-Domingue de 1801). En 2020 encore néanmoins, Toussaint Louverture était présenté a posteriori sur ''France culture'' comme le maître d'esclaves ''chantre de l'émancipation noire''. (''Toussaint Louverture, figure de l'émancipation'', France Culture, signes des temps, 11 octobre 2020)
Le héros de l'émancipation s'est d'abord enrichi comme un esclavagiste ordinaire, exploitant une main-d'œuvre asservie avec le même cynisme que les colons blancs. Il fait ainsi partie des esclaves qui connaissent une ascension sociale sous l'Ancien Régime. À l'aube de la Révolution française, sa situation est plutôt aisée.
Après le déclenchement en des révoltes d'esclaves, Toussaint de Bréda, occupe des fonctions de médecin chez les insurgés et dirige une garde disciplinée à l’européenne qui tranche avec la totale désorganisation des insurgés. Promu lieutenant-général, Toussaint troque son nom Bréda pour Louverture, surnom qui, devait suggérer son habileté à ouvrir une brèche dans les rangs de l’adversaire. Ses qualités militaires le mènent à développer des ambitions politiques. Toussaint s’émancipe rapidement de la tutelle des deux chefs historiques du mouvement ainsi que de celle des Espagnols, en entretenant des relations avec le camp français. Le , il rallie ainsi le camp républicain sur l’offre du du gouverneur général Lavaux. Longtemps, les historiens ont cru que cette décision avait été motivée par l’officialisation de l’abolition de l’esclavage par la Convention le 4 février 1794. L’historien américain John Garrigus a démontré que ce n'était pas le cas : la mesure de la Convention n’avait pas encore été portée à l’île. La proclamation par Sonthonax, commissaire de la République pour Saint-Domingue, de la liberté générale sur l’île en août 1793 rendit le camp français plus attractif pour les anciens cultivateurs esclaves, que le camp espagnol. En mai 1794, Lavaux put armer de nombreux cultivateurs avec les 30 000 fusils qu’il avait reçus de la deuxième commission civile. Ce n’est donc qu’une fois l’armée française passa à l’offensive, que Toussaint Louverture rallia les abolitionnistes. Pour autant, il n’est pas impossible que Toussaint ait vu dans la cause abolitionniste l’idéologie qui pourrait lui permettre de survivre politiquement. Une autre raison l’ayant poussé dans le camp français est qu'il était en conflit ouvert avec ses supérieurs. Sa défection du camp espagnol marqua ainsi son engagement en faveur de l’abolition de l’esclavage. Le ralliement de Toussaint Louverture apporta à Lavaux 4 000 hommes entraînés à l’européenne, disciplinés. Cet apport fut décisif dans la reprise en main du Nord de Saint-Domingue par les républicains.
Lorsqu'il prend le contrôle total de l'île à la fin des années 1790, l'économie sucrière est en ruine. Pour financer son armée et son jeune État, il a besoin de rentabilité immédiate. Le libérateur instaure alors le redoutable "caporalisme agraire", un système totalitaire qui ramène de force les ouvriers noirs tout juste affranchis sur les plantations de leurs anciens maîtres.
Dans son règlement de culture d'octobre 1800, il assume un autoritarisme total et décrète noir sur blanc : "Tout cultivateur ou cultivatrice qui sera surpris oisif sera arrêté et puni selon la rigueur des lois."
Il attache légalement les paysans à la terre en leur interdisant de se déplacer sans laissez-passer, exigeant publiquement que chaque cultivateur obéisse "avec la même exactitude qu'un militaire".
Pour mater les soulèvements de ces travailleurs qui refusent ce retour déguisé à l'esclavage, il envoie sa propre armée.
Les soldats noirs répriment les cultivateurs en utilisant exactement les méthodes des anciens bourreaux. Le général français Pamphile de Lacroix, témoin direct de l'époque, rapportera avec stupeur que sous les ordres de Toussaint, les travailleurs sont frappés "à coups de lianes", la version locale et redoutée du fouet colonial.
L'intransigeance de ce tyran culmine en 1801 lorsqu'il fait impitoyablement fusiller son propre neveu, le général Moyse, coupable d'avoir pris le parti des ouvriers agricoles qui se révoltaient contre ces cadences infernales.
En 1795, les Espagnols vaincus signent la paix avec la France et lui cèdent Santo Domingo. Toussaint Louverture domine alors la province du Nord, à l'exception du Cap-Français contrôlé par le général Villatte. En récompense de ses services, Toussaint fait partie de la promotion du 23 juillet 1795 permettant l’accès à de nombreux officiers de couleur au grade de général de brigade. La figure de Toussaint Louverture, particulièrement appréciée par le gouverneur Lavaux, finit par entraver l’ascension du général Villatte. En mars 1796, las de cette situation, Villatte se fourvoie dans un coup d'État en arrêtant le gouverneur Lavaux. Immédiatement, Toussaint intervient et le met en déroute. En récompense de sa loyauté, en plus d’être promu général de division, Toussaint est nommé le 31 mars 1796 lieutenant gouverneur de Saint-Domingue, occupant de fait le second rang derrière Lavaux. Une fois la promotion obtenue, Toussaint expédie manu militari, en août 1797, Sonthonax siéger en métropole, ce dernier lui portant ombrage notamment auprès des Noirs dont il était très apprécié. Toussaint, jaloux de son autorité, glissa vers un pouvoir très personnel...
En août 1798, le général de division Toussaint Louverture négocie la reddition des Britanniques occupant encore l'ouest de l'île. L’accord signé entre les deux parties prévoit notamment l’ouverture des ports de Saint-Domingue aux navires de commerce britanniques, alors même que la France est encore en guerre avec la Grande-Bretagne. Le général Hédouville, supérieur hiérarchique de Toussaint en poste depuis mars 1798, furieux d’une telle insubordination, s’émeut plus encore du contenu de l’accord. La dégradation de leur relation est telle que Toussaint organise en octobre 1798 une révolte populaire forçant Hédouville à quitter l’île. La veille de son départ forcé, Hédouville décharge le général André Rigaud contrôlant le Sud de l’île, de toute sujétion à l’égard de Toussaint Louverture. En juin 1799, Toussaint entre en guerre contre Rigaud. C'est la "guerre du Sud", vue comme un conflit entre la "caste" des Noirs (représentés par Toussaint) et la "caste" des Mulâtres (terme qui désignent les métis, représentés par Rigaud). De lourdes pertes sont infligées aux mulâtres du Sud ; les sources rapportent entre 5 000 et 10 000 morts, des soldats désarmés pour la plupart. Bernard Gainot parle à ce propos d'une "guerre d'extermination" menée par Toussaint Louverture[5]. En juillet 1800, Toussaint sort vainqueur. Six mois après, la partie espagnole, officiellement française depuis 1795, est envahie par Toussaint. Mais la consécration vient le 13 ventôse an IX (4 mars 1801), lorsque Napoléon Bonaparte nomme le général de division Toussaint capitaine-général de Saint-Domingue, c'est-à-dire le deuxième personnage de la colonie après le représentant légal de la France sur place. En réponse, le 14 messidor de l'an IX (3 juillet 1801), le général de division Toussaint Louverture promulgue une constitution autonomiste : il se nomme lui-même gouverneur à vie [terme de l'ancien régime] de Saint-Domingue, qui reste terre française, en se gardant la possibilité de désigner son successeur. Si l'esclavage est supprimé, la traite est maintenue et un nouveau servage instauré (attachement des travailleurs à la terre et recours au travail obligatoire possible) [Jean Louis Donnadieu, Toussaint Louverture, le Napoléon noir, ].
En moins d’une décennie, sous son impulsion, la révolution domingoise permet l’instauration d’un nouvel ordre, inspiré du modèle colonial de l’Ancien Régime, mais profitant aux militaires de couleur, surtout aux Noirs. Toussaint Louverture s’était entouré, d’après l’historien Bernard Gainot, d’une cour où l’étiquette était de rigueur. Les Blancs étaient nombreux à y participer. Certaines mesures prises par Toussaint marquent également une restauration des "valeurs morales". Ainsi est rétablie la pompe de l’Église catholique lors de victoires : cette cérémonie d’Ancien Régime glorifiant la lutte contre le protestantisme, a été célébrée lors des succès de Toussaint contre les Anglais. Le divorce, légalisé sous la Révolution, est supprimé avec Toussaint. Les émigrés, ces planteurs blancs ayant fui la Révolution, sont rappelés afin, assure Toussaint, de bénéficier de leurs compétences techniques et relancer l'économie sucrière. Dès 1795, Toussaint Louverture se montre très actif pour maintenir l'économie de plantation. Il oblige les anciens esclaves non engagés dans l’armée à reprendre le travail. Ce qui provoque des soulèvements, les cultivateurs y voyant une forme de rétablissement de l’esclavage. Toussaint utilise alors ses troupes disciplinées d’anciens esclaves pour mater ces révoltes. Les habitations sont placées sous administration militaire : les officiers de Toussaint, comme Jean-Jacques Dessalines ou Henri Christophe, appliquent de manière militaire les "règlements de culture". Cette forme de travail forcé a été qualifiée par les historiens de "caporalisme agraire". Désormais, à Saint-Domingue, deux entités existent : celle des militaires et celle des cultivateurs assignés sur leurs anciennes habitations. Toutefois, Toussaint Louverture ne rétablit pas l'esclavage : les cultivateurs perçoivent un salaire et se voient reconnaître des droits civils.
Enfin, sous son autorité, est réalisée une vieille revendication coloniale : l’accession à l’autonomie de la colonie. À la suite du coup d’État de Bonaparte, le régime d’isonomie républicaine des colonies a été supprimé. Les colonies ont été placées sous un régime d’exception. Toussaint, informé de cette mesure, s’attelle de son propre chef à l’élaboration d’une constitution, celle du 8 juillet 1801 (Constitution de Saint-Domingue de 1801), autonomiste et autocratique. Elle est inspirée de la constitution de l’an VIII, notamment pour la prééminence de l’exécutif et du militaire. Cette constitution le nomme gouverneur à vie, et consacre le catholicisme comme religion d’État ; et si, en théorie, elle reconnaît la liberté générale, elle envisage à terme la possibilité de recourir de nouveau à une main-d’œuvre africaine. Enfin, cette constitution institutionnalise les "règlements de culture".
C’est compter sans Napoléon Bonaparte. La France, en octobre 1801, entre en paix avec la Grande-Bretagne : une expédition à Saint-Domingue est ainsi rendue possible. Un corps expéditionnaire est formé et placé sous le commandement du général Leclerc. Il comporte des officiers issus des colonies comme Rochambeau, ou encore des officiers de couleur défaits par Toussaint Louverture (Rigaud, Pétion, Villatte). L’expédition Leclerc quitte la France en décembre 1801 avec 17 000 hommes, renforcée entre mars et mai 1802 par 6 000 hommes. Toussaint dispose d’une armée de 20 000 hommes, répartie entre l'infanterie, la cavalerie et le génie. Par ailleurs, sa garde nationale, véritable troupe aguerrie, compte près de 10 000 hommes. Le général Leclerc débute par un débarquement simultané dans tous les grands ports en février 1802, suivi d’une offensive pour refouler les rebelles. Ce même mois, il envoie Placide et Isaac Louverture, les deux aînés de Toussaint qu'il a amené avec lui de métropole, accompagné de leur professeur l'abbé Jean-Baptiste Coisnon, afin de remettre au chef des insurgés une lettre de menace du Premier Consul Bonaparte. Toussaint Louverture choisit de poursuivre le combat. Toutefois, rapidement défait militairement, il adopte une tactique défensive, pratiquant la stratégie de la terre brûlée. Celle-ci n’arrête pas l’offensive menée par le corps expéditionnaire. Malgré des pertes importantes, les troupes venues de métropole sont victorieuses, si bien que les officiers de Toussaint, à l’exemple de Maurepas ou Henri Christophe, font tour à tour défection. Le 6 mai 1802, Toussaint Louverture est contraint de capituler, puis est assigné à résidence dans sa propriété dans l’île. Avec la chute de Toussaint Louverture, la révolution domingoise connaît un coup d’arrêt. Trop progressiste pour Bonaparte, trop réactionnaire aux yeux des cultivateurs, le régime de Toussaint Louverture ne semble satisfaire personne, à l’exception de la nouvelle élite de militaires de couleur, grande bénéficiaire du nouvel ordre. C’est finalement dans une certaine indifférence que le 7 juin 1802, en dépit des promesses faites en échange de sa reddition, Toussaint Louverture — ainsi qu'une centaine de ses proches — est capturé et déporté en France : il est embarqué avec sa famille sur la frégate la Créole et transbordé au large du Cap-Haïtien sur le Héros qui le transporte à Brest. Maintenu aux arrêts en rade à bord du Héros, il est débarqué le 25 thermidor an X (13 août 1802) à bord d'une chaloupe vers Landerneau et conduit sous bonne garde avec son fidèle serviteur Mars Plaisir au fort de Joux près de Pontarlier, dans le plus grand des secrets afin d'être "interrogé". Plutôt que de l'envoyer en procès, on le laisse croupir en prison afin de le briser moralement et physiquement par de nombreuses vexations, humiliations et brimades. Il meurt le 7 avril 1803, d'apoplexie et de pleuro-péripneumonie, après un hiver rude dans le Doubs. Napoléon Ier, à Sainte-Hélène, émit finalement quelques remords sur le sort qu’il avait réservé à cet homme et l’estima même "fin et astucieux", avouant qu’il lui avait donné beaucoup de fil à retordre. Il se reprocha finalement d’avoir voulu à tout prix soumettre la colonie, et de ne pas s’être contenté de gouverner Saint-Domingue par son intermédiaire.
Il faut attendre la fin de la révolution haïtienne pour que l’œuvre amorcée par Toussaint Louverture trouve son aboutissement, et qu'il soit érigé pour la postérité en héros national haïtien. En effet, c'est son ancien lieutenant Jean-Jacques Dessalines qui proclame l'indépendance de la République le 1er janvier 1804, donnant ainsi naissance à la première république noire.
Conclusion
Le récit militant actuel occulte ces faits historiques dérangeants pour protéger la légende dorée du résistant irréprochable. Ses propres décrets racontent plutôt l'histoire d'un dictateur martial qui n'a pas hésité à utiliser le fouet et le sang pour transformer son île en une gigantesque caserne agricole.
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Notes
[1] Descendant d'esclaves noirs, Toussaint Louverture est affranchi puis devient lui-même propriétaire d'esclaves, et possède plusieurs plantations. Cf. Paul Berman, A Biography Reveals Surprising Sides to Haiti’s Slave Liberator, "Une biographie dévoile des facettes surprenantes du libérateur des esclaves en Haïti", The New York Times,
[2] Jacques de Cauna, Toussaint Louverture et l'indépendance d'Haïti : témoignages pour un bicentenaire, Paris, SFHOM, Éditions Karthala, coll. Hommes et sociétés, 2004
[3] Philippe Girard, Ces esclaves qui ont vaincu Napoléon. Toussaint Louverture et la guerre d'indépendance haïtienne (1801-1804), 18 décembre 2012
[4] Jean Louis Donnadieu, Toussaint Louverture, le Napoléon noir, janvier 2014
[5] Bernard Gainot, Sur fond de cruelle inhumanité ; les politiques du massacre dans la Révolution de Haïti, La Révolution française. Cahiers de l’Institut d’histoire de la Révolution française,
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