Certains libertariens, professant une fiction pernicieuse, ont jugé nécessaire de justifier leurs théories de manière fallacieuse, déformant ainsi les scolastiques hispaniques en général et Juan de Mariana en particulier. Selon Juan de Mariana (16e-17e siècles), pourtant absurdement qualifié de proto-libertarien par les anarcho-capitalistes, la République doit aux pauvres l'assistance publique et à la charité. C'est pourquoi il est conseillé de lire ces Magni Hispani directement
Pour ce théologien jésuite, monarchomaque (partisan d'une monarchie limitée), le premier devoir de justice de l'autorité républicaine est de veiller à ce que les pauvres soient secourus ; ce devoir ne dépend donc pas exclusivement du libre arbitre individuel, mais, comme il le souligne à juste titre, il incombe à la République tout entière, à commencer par le prince.
Il convient, par piété et par justice, de soulager la misère des pauvres et des faibles, de nourrir les orphelins, d'aider les nécessiteux. Tel est le premier devoir du prince, tel est le but le plus noble et le plus juste des richesses, que nous ne devons pas utiliser pour notre propre plaisir, mais pour le bien de tous, non pour notre gain immédiat, mais pour défendre la justice, qui ne meurt jamais. Il est de notre devoir, en tant qu'êtres humains, de mettre à la disposition de tous les richesses que Dieu a faites communes à tous les hommes, car Il a donné la terre en héritage à tous afin qu'ils puissent vivre de ses fruits sans distinction. Seule une cupidité débridée peut s'approprier ce don du ciel, faisant sienne la nourriture et les richesses qui ne devraient appartenir qu'à tous. Juan de Mariana nous rappelle [dans Del rey y de la institucional real", "Du roi et de l'institution royale"] que les biens ont une destination universelle et que la concentration excessive du capital entre les mains de quelques-uns constitue une injustice :
''La terre, même en temps de disette, fournit suffisamment pour tous, et il n'y aurait jamais de misère si les puissants n'hésitaient pas à ouvrir leurs greniers et leurs coffres pour le bien commun et à nourrir les pauvres. Dieu veut, et ses lois le décrètent, que puisque la nature humaine s'est corrompue et qu'il est devenu nécessaire de partager les biens communs, quelques-uns ne les accaparent pas, et qu'une part soit toujours réservée pour soulager la souffrance du peuple.''
Par conséquent, l'autorité de la République a l'obligation de veiller à ce que l'accumulation de richesses par quelques-uns n'entraîne pas la pauvreté pour les autres. Juan de Mariana insiste sur cette mission du prince, car c'est lui qui détient l'autorité et le pouvoir coercitif nécessaires pour faire appliquer ses décrets.
''Que le prince s'efforce toujours, conformément à la volonté de Dieu, de veiller à ce que, si certains s'enrichissent et s'emparent excessivement du pouvoir, d'autres ne soient pas réduits à l'extrême pauvreté et à la misère la plus totale. [...] La première raison pour laquelle un prince devrait soulager la misère et aider le peuple est que si les riches étaient contraints de partager ce qu'ils ont accumulé sans mesure, ces richesses appartiendraient à un grand nombre, et nul ne manquerait de la nourriture qui est destinée à tous.''
Cependant, ce jésuite ne se contente pas de rester dans le domaine des principes moraux, mais descend jusqu'à leur application concrète, rappelant que l'Église a toujours enseigné que l'assistance aux nécessiteux est un devoir qui incombe aux communautés politiques :
''Afin de réduire le nombre de mendiants qui errent dans les rues de nos villes, les Pères de l'Église ont modestement pensé et ordonné que chaque ville prenne en charge le soutien des pauvres, car il est triste de voir des hordes d'hommes sans abri errer à travers le royaume, qui ne peuvent guère et ne veulent pas bénéficier de la charité d'autrui. Je constate que tel est le cas dans deux conciles établis à Tours, et je crois que cela devrait être fait et pratiqué.''
Pour Juan de Mariana, cela ne suffit toutefois pas, car l'aide aux pauvres ne peut dépendre uniquement de l'aumône volontaire, mais un moyen de financement stable et régulier doit être garanti :
''Mais j'aimerais davantage ; j'aimerais que des revenus annuels soient affectés à cet usage et qu'il soit déterminé d'où proviendrait au moins une partie des dépenses, car j'ai du mal à nourrir une telle multitude de pauvres avec les aumônes collectées quotidiennement.''
Enfin, comme il l'enseigne, pour que cette aide publique aux pauvres soit aussi efficace que possible, la république doit promouvoir, par la législation, la création d'institutions qui prennent soin des plus démunis en tenant compte de leurs difficultés spécifiques, ce qui contribuerait également au bien commun de la société et favoriserait une juste redistribution des richesses :
''Il serait toutefois judicieux de répartir ces mêmes pauvres gens en différentes classes et de leur attribuer, autant que possible, des asiles distincts, comme cela se faisait dans l'Antiquité et comme je l'entrevois dans les lois de Charlemagne. On pourrait fonder des xénodocies pour les pèlerins ; des tocotrophies pour les pauvres ; des hôpitaux pour les malades ; des orphelinats pour éviter que les orphelins ne se corrompent par manque de soins parentaux ; des gérontocomiums pour les personnes âgées ; et des orphelinats pour les enfants trouvés qui, faute de soutien public jusqu'à un certain âge, mourraient de faim, précisément au moment le plus critique de leur vie. Ainsi, les devoirs de la piété chrétienne seraient accomplis, des actions agréables au Ciel seraient entreprises, le bien commun de la République serait assuré et les richesses données par Dieu seraient employées aux meilleurs et aux plus légitimes usages.''
En bref, ce que nous avons lu n'est qu'un petit exemple de l'incompatibilité radicale entre l'idéologie libertarienne et la doctrine catholique de Juan de Mariana, un auteur fréquemment manipulé et ridiculisé par une horde de sophistes qui, n'ayant aucun scrupule même à instrumentaliser sacrilègement les Saintes Écritures à des fins cupides, n'ont pas non plus de scrupules à déformer les doctrines des théologiens les plus distingués.
Citations : Juan de Mariana, "Del rey y de la institucional real", lib. III, ch. XIII.
— Dr Mn. Jaime Mercant Simó
Cf. https://x.com/JaimeMercant/status/2101327459211755563
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Dans son traité De mutatione monetae (Sur l'altération de la monnaie), publié en 1609, Mariana critique vivement la politique royale qui se montre néfaste en raison de la loi de Gresham mais qui contrevient aussi au droit naturel car la dévaluation de la monnaie, s'apparentant à une taxation, doit être approuvée par le peuple, sous peine d'abuser du pouvoir royal et de devenir un tyran
S'agissant des institutions, parmi ses autres travaux, le plus remarqué fut le traité De rege et regis institutione (Sur le Roi et les institutions royales) publié en 1599. Cette œuvre de commande avait été rédigée à la demande des tuteurs des princes espagnols et payée sur la cassette de Philippe II, mais fut dédiée à Philippe III devenu roi entre-temps. L'œuvre fut bien accueillie en Espagne et surtout par le Roi qui voulait ainsi se poser en "père du peuple" proche de ses sujets. Le Père Juan de Mariana justifie moralement le tyrannicide, dans certaines circonstances exceptionnelles et si expression de la volonté populaire. En revanche, en France, le livre fut très mal reçu parce qu'il pouvait servir dans les violents affrontements générés par les guerres de religion comme argument favorable aux régicides, d'abord protestants puis catholiques de la Ligue. En effet, dans son sixième chapitre, la question de savoir s'il est légal d’assassiner un tyran est librement abordée et il y est répondu de manière affirmative, bien qu'assortie de multiples précautions et réserves.
Cette prise de position causa aux Jésuites de France de graves difficultés, tous se souvenant que dix ans auparavant le roi Henri III avait été assassiné par un religieux dominicain. Cette publication fut désapprouvée par le Supérieur général Claudio Acquaviva. Exprimant ses regrets, il ajouta que le texte serait remanié, ce qui fut fait dans l'édition de Mayence en 1605. Mais, lorsque le roi Henri IV de France est à son tour assassiné (en ), une véritable tempête éclate contre les jésuites. Par ordre du Parlement de Paris, le livre est brûlé en place publique le . Le Supérieur général interdit aux jésuites de défendre l’idée qu'il pouvait être licite de tuer un tyran [On vit également dans la conspiration des poudres de 1605 (en Angleterre), l’influence de la théorie de Mariana. L’attentat contre le roi Jacques Ier d'Angleterre échoua, mais on prétendait que les jésuites avaient trempé dans le complot]. Malgré toutes les dénégations et prises de distance, la théorie de Mariana contribua beaucoup au développent de l’image du jésuite comme "comploteur".
>La justice sociale du cardinal Cajétan (16e siècle) et la destination universelle des biens
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