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25 février 2008 1 25 /02 /février /2008 18:25

"La démocratie moderne est la forme historique de la décadence de l'Etat" (Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain, I, § 472).

Friedrich Nietzsche, en 1882. 

 

[L]es phénomènes de massacre de masse liés à la concentration de tous les pouvoirs dans les mains d'une seule caste proclamant l'égalité par principe, sont exactement contemporains du triomphe des lumineuses idées des "Lumières" et de l'avènement de l'instinct démocratique dont les destinées sont, Nietzsche l'a bien montré, soit le nivellement esclavagiste de l'abrutissement maximal, soit le totalitarisme socialiste (ibid., § 473). 

Hormis ce double destin catastrophique de la victoire démocratique en Europe (le totalitarisme d'un côté, l'avachissement général de l'autre), destin que Nietzsche prédit en des termes très clairs, la mise au pinacle de l'égalité moderne n'a pas pour seule conséquence de provoquer l'importante injustice qui met la grandeur hors la loi et impose le nivellement en faisant de la médiocrité une règle... et de la beauté une agression..., elle fait également perdre le sens de ce qui pour Nietzsche demeure le fondement de toute pensée, de tout art, de toute culture : le rang. "Il est un mot qui résonne désagréablement dans une époque de 'droits égaux pour tous' : c'est la hiérarchie" (La Volonté de puissance, III, § 701).

L'instinct démocratique déclare la guerre au rang, à la hiérarchie, les faibles veulent détruire ce qu'ils ne peuvent saisir, ce qui les humilie. ... Terrible conséquence de l''égalité' : finalement chacun se croit le droit de toucher à tous les problèmes. Tout sens du rang a disparu" (ibid., § 238). ... [A] la fin de cet instinct, est la médiocrité. ... Et précisément, la médiocrité, c'est la ruine. ... L'instinct démocratique produit un ordre où la ruine règne soit à l'état de grégarisation générale, dans l'attentat permanent qui est commis contre la grandeur, soit à l'état de totalitarisme, car la démocratie établit une relativisme théorique, dont l'ampleur devient telle que ce qu'elle disait tenter de fuir, la loi du plus fort, s'instaure en elle : ... un désordre au sein duquel le besoin d'autorité se fait sentir, et c'est alors que le plus fort parmi les faibles grégarisés, c'est-à-dire par définition le plus infâme, devient susceptible de l'emporter sur les autres et d'établir son propre règne. ... C'est pourquoi selon Nietzsche, les enjeux sont clairs : "Il faut que les hommes supérieurs déclarent la guerre à la masse. Partout les médiocres se rassemblent pour devenir les maîtres. Tout ce qui amollit, tout ce qui adoucit, tout ce qui favorise le 'peuple' ou les valeurs 'féminines' agit en faveur du suffrage universel, c'est-à-dire de la domination de l'homme vil" (ibid., § 693).

Nietzsche refuse cette attitude de déni qui est celle de l'esprit de la Révolution pour lequel il faut faire immédiatement table rase au passé. "Nous n'avons pas le droit d'anéantir [le passé] par décret ni d'en supprimer un seul morceau" (ibid., § 278). Ainsi Nietzsche n'hésite-t-il pas, à l'encontre des images que ses lecteurs superficiels transmettent de sa pensée, à réhabiliter l'individualité jésuite contre celle de l'homme des Lumières : "On parle de la malice de l'art infâme des Jésuites, sans considérer quelle violence contre soi-même s'impose individuellement chaque jésuite..., instruments aussi admirables de victoire sur soi-même, d'infatigabilité, de dévouement" (ibid., § 55. Contrairement à l'instinct démocratique, le christianisme, en proclamant l'égalité des hommes devant Dieu, ne nie pas leur singularité et chaque homme est voulu en cette singularité et ce qu'il a de meilleur, par Dieu même. ... En cela le christianisme fait naître chaque homme au sens de la hiérarchie et des supériorités, il engage à aller quérir l'égalité véritable par-delà toute forme de nivellement, en se dépassant soi-même vers une forme infiniment supérieure. Le christianisme apparaît ainsi comme une forme de vie ascendante).

Le penseur déplore qu'advienne avec le règne démocratique la fin des forces contenues dans le sentiment religieux et dans l'exercice de l'intelligence. La théorie nietzschéenne est transparente : dans la perspective révolutionnaire qui est celle de 1789... pratiquant la politique de la table rase..., le retour au passé est inévitable, mais ce retour au passé l'est à la faveur de zone sombre de l'être humain, ... à la faveur de ce qui gît au coeur de l'humanité livrée à sa bassesse et que tentent de masquer les déclarations de droits qui mettent en avant la prétendue bonté de la race humaine - à la faveur de la sauvagerie et de la barbarie des époques primitives. ... [O]n finit comme les révolutionnaires de 1789 par retrouver dans leur cas le passé le plus noir et le plus opaque, celui qui, de viols d'innocentes (Ex: la princesse de Lamballes) en cannibalisme (Georges-François de Montmollin dont le coeur fut dévoré par des fédérés), d'ambulantes expositions de bustes sanguinolents en brandissements de gonades, exprime au nom des "droits de l'homme" les instincts les plus immondes. 

L'esprit de la table rase après avoir créé le totalitarisme en répandant terreur et
barbarie, se perd dans un autre totalitarisme, cette médiocrité insatiable et infatuée en quoi s'adule, se déroule et se consume l'instinct démocratique qui ne produit plus rien de grand ni de mémorable.

L'athée grégaire se situe aux antipodes de la pensée nietzschéenne : l'athée grégaire, c'est celui qui périt, démocratique et laïc, de ne pas avoir de Dieu, celui qui par faiblesse ne peut avoir de Dieu, celui qui ne sait pas avoir la force de déposer sa propre bassesse et d'obéir à ce qui est supérieur, celui qui ne sait plus vénérer. Cet homme, Nietzsche l'appelle "l'être humain le plus laid", celui qui prétend punir Dieu d'être le suprême témoin de sa faiblesse, cette faiblesse dont il est entendu que cet homme ne veut en aucun cas se débarrasser, lui qui établit le règne démocratique et laïc, ennemi de la religion, pour conserver précisément toutes ses laideurs. ... L'existence de Dieu est insupportable et intolérable au médiocre qui invente l'athéisme et la
laïcité, soit l'indifférence individuelle et l'athéisme d'Etat, pour s'épargner comme il peut la confrontation, pourtant inévitable, avec la grandeur qui le dépasse. 

Le but principal de l'art de la politique devrait être la durée, qui l'emporte sur tout autre qualité. Ce n'est que dans une grande durée sûrement fondée et assurée qu'une constante évolution et une inoculation ennoblissante sont en somme possibles" (Humain, trop humain, I, § 224). ... Et à la question : "Quel est le meilleur gouvernement?", Nietzsche répondait avec Goethe : "celui qui nous apprend à nous gouverner nous-mêmes" (Goethe, Maximes et réflexions, 99). Malheureusement, l'instinct démocratique propre à la Révolution française pervertit intégralement cette vérité dictée par la raison et la sagesse. 

Nietzsche réclame avec ironie, au nom du droit idiosyncrasique qui s'installe, un droit à la liberté pour le grand homme : s'il est vrai en effet que chacun a le droit à la liberté, alors, que certains, les individus authentiques, les individus de force belle et de noble puissance, aient logiquement droit de conserver et de vivre en la vraie liberté des aristocrates de l'esprit, de l'art et de la pensée. L'homme supérieur a le droit de s'extraire du tissu démocratique. Le droit d'extraction est même désormais pour Nietzsche un devoir en toutes circonstances.

Si le droit d'extraction est malaisément reconnu à l'homme supérieur, comme lorsqu'on culpabilise un homme de pas aller voter et que le système devient à ce point tyrannique qu'il montre bien qu'il n'y a pas démocratie mais plus fondamentalement démocratisme idéologique, ... les idéaux prétendument désintéressés proclamés par les républicains et démocrates lorsqu'ils prononcent leurs éloges convenus sur la "liberté", le "droit", l'"égalité", etc., sont en réalité le masque d'un instinct caché qui, depuis le départ, tente de triompher d'un ennemi dont le surgissement l'irrite. 

L'instinct démocratique qui impose le démocratisme n'est pas un idéal désintéressé, bien au contraire; il est commandé par le bas intérêt que les médiocres ont au nivellement. L'instinct démocratique étant depuis toujours celui du grégaire dirigé contre la grandeur et la
noblesse de l'esprit libre à la créativité conquérante, ne supporte pas le spectacle de ce qui lui résiste.

Le solitaire nietzschéen vit la liberté hors du règne démocratique. Il y a exigence à ne pas se commettre avec ce règne pour que le mot "liberté" garde encore un sens. Si l'aristocrate, l'esprit libre, se commet avec le monde, c'est pour en extraire les moyens de sa subsistance et mieux s'extraire ainsi de toute dépendance à son égard... "Les hommes d'esprit libre par exemple se déclareront volontiers satisfaits d'un petit emploi ou d'une fortune qui suffit juste à leur existence, car ils s'arrangeront pour vivre de manière qu'un grand changement dans la fortune publique, et même une révolution de l'ordre politique, ne soit pas en même temps la ruine de leur vie" (Humain, trop humain, § 291).

D'obéir aussi à soi-même, c'est-à-dire à la supériorité d'un noble et puissant instinct directeur autour duquel s'ordonne le chaos que l'on porte en soi, cette capacité d'obéir est la marque d'une esprit supérieur qu'on ne trouve guère, pour Nietzsche, dans la populace, à qui "il manque la noble attitude dans l'obéissance qui est un legs des conditions féodales et qui dans le climat de notre civilisation ne veut plus s'accroître" (Humain, trop humain, § 440).

A cette obéissance, signe de la force, la démocratie moderne substitue l'abrutissement, l'hypnose, celle du "dernier homme". ... Le but de l'Etat démocratique moderne est de réaliser ce que veut l'instinct démocratique ... et ce que veut l'instinct démocratique, c'est le triomphe de la faiblesse contre la force créatrice, c'est-à-dire l'établissement d'un règne d'avachissement sur les pulsions les plus basses à partir de la base théorique et pratique constituée par le nivellement égalitaire. 

La description nietzschéenne de la psychologie de l'homme d'Etat est saisissante : là où le souverain d'Ancien Régime était contraint par la hauteur du but spirituel supérieur en qui la volonté de puissance et celle de son peuple entier s'accroissaient, le
potentat contemporain est esclave de ses instincts populaciers en qui une force de faiblesse est à l'oeuvre, et sans l'intensité pathologique desquels il ne serait pas parvenu aux fins de ses ambitions; il impose ainsi la tyrannie de son propre esclavage à un peuple d'esclaves livrés à la servilité d'une volonté décadente en qui la vie créatrice et la volonté de se dépasser vers les hauteurs sont éteintes. La revendication démocratique coupe l'humanité de sa vocation à l'accroissement et au dépassement de soi, c'est-à-dire, pour Nietzsche, de sa liberté [liberté-effort, liberté-conquête, NdCR.].

L'Etat démocratie mène à la désagrégation de la société, une désagrégation par extinction des individualités et par effondrement de ces dernières en des figures de personnalité tellement appauvries que le désir n'habite plus en elles et que le nihilisme passif, une sorte de bouddhisme anhistorique à l'occidentale, se charge de les domestiquer sans qu'aucune intervention ait à avoir lieu parmi cette planétaire tribu d'esclaves sans relief, sans révoltes, sans créativité, sans ressources et sans âme que sont les "derniers hommes". 

On appelle cela le règne de la "liberté". Mais comme le rappelle Goethe, "personne n'est plus esclave que celui qui se croit libre sans l'être" (Goethe, Maximes et Réflexions, 1116), et elle n'est certes pas libre cette humanité incapable de se dépasser elle-même et à si peu de frais satisfaite d'être ainsi mécaniquement livrée à ses propres tares.

On fait croire à la possibilité d'un choix individuel quand il n'y a que concours obligatoire à un ordre qui s'établit avec ou sans vous, et que l'instinct démocratique a désormais dressé. Nietzsche prédit déjà : "Les hommes et les partis varieront trop vite, se précipiteront trop férocement les uns les autres jusqu'au bas de la montagne, à peine parvenus à son sommet. À toutes les mesures qui seront prises par un tel gouvernement fera défaut toute garantie de durée; on reculera devant les entreprises qui devraient avoir, durant des dizaines, des centaines d'années, une croissance paisible pour avoir le temps de mûrir leurs fruits. Personne ne ressentira plus à l'égard d'une loi d'autre devoir que de s'incliner momentanément devant la force qui a porté cette loi : mais aussitôt on entreprendra de la saper par une force nouvelle, une nouvelle majorité à former" (Humain, trop humain, § 472). De ce jeu stérile et ridicule où rien ne naît que vides et luttes à courte haleine, il ne peut rien sortir de grand, puisque c'est précisément la petitesse qui est à la source de cet ordre niveleur autocentré...

L'aristocrate véritable dérange au sens suprême, et non par de faciles provocations; il dérange par essence : son détachement intégral et sa marginalité authentique, ... lorsqu'elle laisse deviner son invisibilité et l'exercice plénier de la liberté de son esprit politique et de sa caste, sont intolérables à l'instinct démocratico-niveleur qui s'en obsède: "Ils pensent beaucoup à toi en leur âme étroite - tu leur es toujours un motif de suspiscion" (Ainsi parlait Zarathoustra, p. 69).
 
Malgré l'indifférence aristocratique et la mansuétude de l'esprit libre, ce dernier demeure un ennemi pour l'instinct démocratique. ... leur âme étroite pense : "Tout ce qui existe de grand est coupable. Même si tu leur es indulgent, ils se sentent encore méprisés par toi; et ils te rendent les bienfaits par des méfaits cachés. Ta fierté muette n'est jamais à leur goût" (ibid., p. 70-71). En quoi apparaissent de manière toujours plus crue la crispation dogmatique de l'instinct démocratique et son origine autocratique fondamentale.

Mais que la volonté de puissance soit appauvrie chez certains au point de produire des formes aussi dégénérées de civilisation que celles que nous ont léguées les médiocres idéologues de la Révolution française auxquels il est urgent d'opposer l'aristocratisme d'un esprit vraiment libre, que l'instinct du troupeau l'emporte sur la grandeur, c'est en cela pour Nietzsche que la situation mondiale devient dramatique, à tel point qu'il parvient à se demander si "la décadence prochaine de la civilisation terrestre dans son ensemble pourrait amener un enlaidissement bien plus grand et enfin un abêtissement de l'homme jusqu'à la nature simiesque" (Humain, trop humain, I, § 247).

(Paul-Augustin d'Orcan in Le Livre noir de la Révolution française, Cerf, Paris 2008, p. 631-656).

 

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