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16 septembre 2012 7 16 /09 /septembre /2012 23:00

Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres

Evangile selon S. Jean VIII, 32

II - L'information pour contrer les mensonges de la révolution

 

Les mensonges des droits de l'homme et du citoyen de 1789

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/b9/Rivarol_Antoine1.jpg/220px-Rivarol_Antoine1.jpgAu début de la Révolution "française", l'un des premiers critiques les plus lucides de la Déclaration des droits de l'homme de 1789, Antoine de Rivarol, se riait de ces méchants philosophes qui à force de s'écrier "Périsse le monde plutôt qu'un seul de nos principes", finissent par perdre à la fois le monde et leurs principes ! (A. de Rivarol, Oeuvres complètes, 2e éd. Paris, Léopold Colin, 1808, t. I, p. 305.) 


La loi dans la culture classique antigonienne jusqu'à l'époque moderne, doit se conformer à l'ordre divin afin d'assurer les bonheurs publics. 

 

Le régime issu de 1789 renverse cet ordre, déclare le Christ hors-la-loi (civile) ainsi que le Décalogue, et proclame les Droits de l'homme et la souveraineté du peuple à la place. Cette inversion a pu faire dire à Joseph de Maistre que "la Révolution française est satanique dans son essence" (J. de Maistre, Du pape, 1820 in Œuvres choisies, Paris : A. Roger et F. Chernoviz éditeurs, 1909, p. 40-41).

Contre le Nouvel Ordre mondial : en finir avec la révolution (IIe partie)

La lettre même de la Déclaration des droits de l'homme de 1789, nouvelle Table de la Loi, est une absurdité sans nom. Mai Satan n'est-il pas le clown de Dieu ?

 

 

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/aa/Le_Barbier_Dichiarazione_dei_diritti_dell%27uomo.jpg/437px-Le_Barbier_Dichiarazione_dei_diritti_dell%27uomo.jpgQu'est-ce que les Droits de l'homme ? Sont-ils une vérité ou un mensonge ? Toute la question est là.

 

... La réponse est en tête de la Déclaration

 

'Les représentants du Peuple français constitués en assemblée nationale; considérant que : l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de l'homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu, etc.' . Ce considérant est unique. ... Or, ce considérant est faux, archifaux ! Non seulement 'l'ignorance, l'oubli ou le mépris des Droits de l'homme' ne sont pas 'les seules causes des malheurs publics ou de la corruption des gouvernements', mais ils n'en sont pas même les principales ! Les causes principales sont:

 

1° 'L'ignorance, l'oubli ou le mépris' des Droits de Dieu et de son Christ ! De ce Christ qui a fait la France.

 

2° 'L'ignorance, l'oubli ou le mépris' de cet unique droit de l'homme qui est de remplir ses devoirs, tous ses devoirs envers Dieu, envers son prochain, envers soi-même. 

 

... Voilà les deux causes principales des malheurs publics et de la corruption des gouvernements.

 

Donc il est vrai que ce considérant est un mensonge ... aussi colossal que celui qui consisterait à dire : deux et deux font cinq ! Donc toute la Constitution des Droits de l'homme qui repose sur ce mensonge, n'est elle-même qu'un mensonge.

 

Mensonge l'article 1er qui dit que 'les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits'. La loi humaine, détermine ces droits (article 4). En fait, les hommes naissent sans raison, donc sans liberté. ... Et quand la liberté lui arrive avec la raison, il a la liberté du bien seulement et le pouvoir simplement de faire le mal; mais il n'en a pas le droit, donc pas la liberté, qui ne peut jamais être que l'exercice d'un droit.

 

... L'homme ne fait jamais ni tout le bien, ni tout le mal qu'il voudrait ! Sa liberté est donc relative, très relative et nullement absolue, ainsi que se l'imaginent de très petits esprits à qui l'orgueil révolutionnaire a bouleversé la cervelle !

 

 Il n'est pas vrai que 'les hommes naissent et demeurent libres' sans autre restriction que celle de la loi humaine, c'est-à-dire de la volonté humaine limitant elle-même sa liberté : cette liberté est limitée par une volonté supérieure à la volonté humaine, la loi de Dieu. (Abbé Vial, Jeanne d'Arc et la Monarchie, 1910, réed. Editions Saint-Rémi, p. 33-40).

 

"Si les hommes naissaient libres, c'est que cela se ferait naturellement et il est donc contradictoire de le décréter par écrit. Ce qui est écrit est justement ce qui n'est pas naturel et a besoin de cet écrit pour exister" (Le Livre noir de la Révolution française, Les Editions du Cerf, Paris 2008, p. 421).

 

Mensonge l'article 2 qui dit que 'le but de toute association politique est la conservation des droits naturels, etc.' C'est son but prochain, non son but suprême qui est d'aider par-dessus tout à la conquête des biens surnaturels de l'autre vie (fin dernière, Ndlr.). Cette thèse est la négation très claire de l'ordre surnaturel; négation d'une vérité, donc, un mensonge.

 

Mensonge l'article 3, qui dit que 'le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation'. Il ne réside essentiellement qu'en Dieu : non est potestas nisi a Deo dit saint Paul (Rom. XIII, 1). La souveraineté vient de Dieu et non "de la nation". 

 

"Dans la mentalité des Lumières, ... le grand drame de l'histoire du Salut avait disparu. L'homme était resté seul: seul comme créateur de sa propre histoire et de sa propre civilisation; seul comme celui qui décide de ce qui est bon et de ce qui est mauvais... Si l'homme peut décider par lui-même, sans Dieu, de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, il peut aussi disposer qu'un groupe d'hommes soit anéanti... Des décisions analogues furent prises sous le IIIe Reich,... par le parti communiste de l'union Soviétique et des pays soumis à l'idéologie marxiste" (Jean-Paul II, Mémoire et identité, Le testament politique et spirituel du pape, Flammarion, Mayenne 2005, p. 23-24).

 

 

Mensonge l'article 4 qui dit que 'les bornes de la liberté ne peuvent être déterminées que par la loi' humaine. Elles ne peuvent être déterminées que par la loi de Dieu qui seule établit la distinction entre le bien et le mal, le permis et le défendu, le possible et l'impossible. (Ndlr. Par exemple, mensonge la loi qui déclarerait libre le "mariage homosexuel"). Donc mensonge de dire que la loi humaine détermine les 'bornes de la liberté'.

 

Mensonge l'article 5 qui dit que 'tout ce qui n'est pas défendu par la loi (humaine) ne peut être empêché'. Ce qui n'est pas 'défendu' par la loi humaine, peut être 'empêché' par la loi divine. Le paganisme par exemple, non empêché par la loi humaine est formellement interdit par le 7e commandement de Dieu. Le divorce, n'est-t-il pas interdit par les 6e et 9e commandement de Dieu ? Dernier exemple: le vol des biens de l'Eglise en 1905, n'est-il pas interdit par la loi de Dieu ? "Non furtum facies" (Tu ne voleras pas. Exod. XX, 115).

 

Mensonge l'article 6 qui dit que 'la loi est l'expression de la volonté générale', que par conséquent le nombre crée le droit. La loi ne peut être que l'expression de la volonté de Dieu, qui n'a souvent rien de commun avec la volonté générale.

 

Mensonge l'article 10 qui n'admet que des 'opinions même religieuses' et les suppose toutes également respectables. En dehors des opinions toujours discutables, il y a des convictions indiscutables, des vérités certaines, acquises, patrimoine de l'humanité, bases des sociétés qu'un gouvernement digne de ce nom ne doit jamais laisser mettre en discussion. Exemple: l'existence de Dieu, audacieusement niée chez nous par les chefs même du gouvernement.

 

Parcourez tous ces articles, dans tous vous trouverez plus ou moins déguisés le mensonge du considérant fondamental." (Source: Abbé Vial, Jeanne d'Arc et la Monarchie, 1910, réed. Editions Saint-Rémi, p. 33-40, 561).

 

 

La république des voleurs, la république des délateurs et dénonciateurs, la République des génocideurs et des va-t-en guerres : la fin sanctifie les moyens

 

 

L'abbé Barruel qui, en 1797 voit dans la conjuration des Illuminés de Bavière (secte fondée en 1776 par Adam Weishaupt) la source de la Révolution "française" de 1789. "C'est, dit-il, de la secte qu'est venu le serment de dénoncer parents, amis, frères et soeurs, et de regarder, sans exception, comme proscrit, tout homme qui ne partage point les opinions révolutionnaires. Ce serment était celui des loges, avant d'être celui des Jacobins. (Abbé Barruel, Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, 1797, réed. Editions de Chiré, Poitiers 2005, tome 2, p. 479).

 

L'abbé Barruel relate ce que Sieyès (abbé franc-maçon) répondit aux reproches de M. Mallet du Pan, horrifié des moyens révolutionnaires : 'Vous nous parlez toujours de nos moyens; eh ! Monsieur, c'est la fin, c'est l'objet et le but qu'il faut apprendre à voir'" (ibid. note a, p. 479).

 

"(Weishaupt). Il avait inventé ce principe : 'La fin sanctifie les moyens', il l'appliquait au vol que ses adeptes pouvaient faire et faisaient dans les bibliothèques des princes ou des religieux. ... Nous verrons la secte en faire des applications bien plus importantes..." (A. Barruel, ibid., p. 102).

 

En attendant, en 1789, Brissot, invoquant l'autorité de Machiavel, rétorqua à Clermont-Tonerre : "Rappelez-vous, l'axiome : 'qui veut la fin, veut les moyens'" (Source: Le Patriote français, n° 201, 25 février 1790, p. 5-8, cité in P. Gueniffey, La Politique de la Terreur, Essai sur la violence révolutionnaire, Fayard 2000, réed. Tel Gallimard, Mesnil-sur-l'Estrée 2003, p. 89).

 

Ce qui est mal sous le régime "despotique" (sous l'Ancien Régime, le délateur était vil et abject) devient un bien dès lors que le peuple devient "souverain". L'inversion générale des valeurs se retrouve ici. "La dénonciation, loin d'être un crime en morale, est devenue une vertu et un devoir" ! (Lucien Jaume, Le Discours jacobin et la démocratie, Fayard, Saint-Amand-Montrond 1989, p. 204.)

 

La terreur révolutionnaire de 1789 trouve son héraut le 12 septembre lorsque Marat publie le premier numéro de son journal intitulé Le Publiciste parisien qui prendra le titre de L'Ami du peuple à partir du n° 6, le 16 septembre 1789.

"Marat n'est pas le seul à s'être donné pour mission la surveillance et la dénonciation des 'complots' (contre-révolutionnaires, Ndlr.). Argus, Surveillants, Dénonciateurs, Sentinelles et même Aveugles clairvoyants: telles sont les publications qui se bousculent aux étalages des libraires. (Patrice Gueniffey, La Politique de la Terreur, Essai sur la violence révolutionnaire, Fayard 2000, réed. Tel Gallimard, Mesnil-sur-l'Estrée 2003, p. 69-71.)

 

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/b7/Necker%2C_Jacques_-_Duplessis.jpg/220px-Necker%2C_Jacques_-_Duplessis.jpgEn 1789, "Necker affamera ce peuple pour le forcer à l'insurrection; les frères excitateurs enverront de Paris les harpies des faubourgs demander du pain à Louis XVI. ... Louis XVI sera habituellement sous la main des brigands soudoyés par Necker et d'Orléans dans les faubourgs et les carrières. Lafayette proclamera l'insurrection le plus saint des devoirs. ... Mirabeau, Chapellier et Barnave en fixeront l'heure et l'objet; les ordres passeront de leur antichambre aux Jacobins et aux faubourgs" (Augustin Barruel, Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, Editions de Chiré, Chiré-en-Montreuil 2005, tome 2, p. 458, 460). 

 

 

Brissot, qui avait des biens à Ouarville dans l'Eure-et-Loir, et qui en bon anglomane, se disait Brissot de Warville, était le stipendié des banquiers et des hommes d'affaires (Source: R. Sédillot, Le Coût de la Terreur, Vérités et Légendes, Perrin, Mesnil-sur-l'Estrée 1990, p. 213, 214), en plus d'être le secrétaire général et trésorier de chancellerie du duc d'Orléans, Grand Maitre du Grand Orient de France (Source: Bernard Faÿ, La Grande révolution 1715-1815, Le Livre contemporain, Paris 1959; p. 183, 345 et suivantes, 367, 369, 407) Brissot appelait à la guerre "révolutionnaire" "pour libérer les peuples".  Jusque-là, Brissot s'était illustré comme "philanthrope", "ami de l'humanité", un grand créateur (et financeur) de sociétés dites "philosophiques", en réalité véritables postes centraux maçonniques dispersés sur l'ensemble du territoire.

 

"La guerre de la liberté, (dit Brissot, Ndlr. ce 16 décembre 1791) est une guerre sacrée, une guerre commandée par le ciel; et comme le ciel elle purifie les âmes. ... Au  sortir des combats, c'est une nation régénérée, neuve, morale; tels vous avez vu les Américains: sept ans de guerre ont valu pour eux un siècle de moralité. ... La guerre seule peut égaliser les têtes et régénérer les âmes" (Jacques-Pierre Brissot de Warville, discours du 16 décembre 1791, cité in L. Jaume, ibid., p. 71.) 

 

La guerre avait également chez Brissot une visée économique : 'Enfin, n'y a-t-il pas un commerce au milieu des guerres ?'..." Il faut cependant signaler que les 'brissotins' ne furent pas les seuls initiateurs de la guerre; comme l'ont signalé F. Furet et D. Richet (La Révolution française), c'est tout le courant d'esprit démocratique en France qui s'enflamma pour elle." (L. Jaume, ibid., p. 73.)

 

Les Brissotins (ou "Girondins")  avaient voulu, en déclarant la guerre à l'Autriche (20 avril 1792), porter un coup fatal à la monarchie, en se réjouissant par avance de la défaite militaire de la France, qui établirait enfin la preuve de la "trahison du roi"... (P. Gueniffey, Histoire de la Révolution et de l'Empire, Perrin, Collection Tempus, Paris 2011, pages 176, 227 et 670).

 

L'abbé Barruel écrit, qu'après la "conspiration du 10 août" 1792, dite "insurrection du 10 août" [journée au cours de laquelle fut envahie l'Assemblée ainsi que le Palais des Tuileries, siège du pouvoir Exécutif, pris d'assaut. Lucien Jaume dans Le Discours jacobin et la démocratie, parle d"insurrection" qui "n'est pas spontanée", d'"une collusion supposée entre Lafayette et les amis de Brissot", d'un "Directoire secret" dont les "manifestants" "ont été préparés politiquement et militairement , "une synthèse a été fournie par G. Maintenant" : Les Jacobins, coll. Que sais-je? PUF, Paris 1984, p. 52-58. L'abbé Barruel parle d'une "conspiration" "ourdie par Brissot"]: "dès lors, on les entend dire dans leur club, ce que Brissot écrivait ensuite aux généraux de sa Révolution: 'Il faut incendier les quatre coins de l'Europe, notre salut est là' (Voyez Considér. sur la nature de la Révol. par M. Mallet du Pan, p. 37).

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/2a/Louvet_de_Couvray.jpg/220px-Louvet_de_Couvray.jpg"L'historien pourra trouver toute l'histoire de cette atroce révolution du 10 août, dans les discours du député Louvet (journaliste, conventionnel régicide, député aux Cinq-Cents): 'nous la voulions, nous autres jacobins, parce qu'à coup sûr la paix tuait la république...'" (Jean-Baptiste Louvet, dit Louvet de Couvray, cité in A. Barruel, ibid., p. 473.)

 

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Contre le Nouvel Ordre mondial : en finir avec la "révolution" (Ière partie)

. Contre le Nouvel Ordre mondial : en finir avec la révolution (IIIe partie)

 

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14 septembre 2012 5 14 /09 /septembre /2012 18:00

Mis à jour le 26/12/2020

« La contre-révolution ne sera point une révolution contraire, mais le contraire de la révolution »
(Joseph de Maistre,  Considérations sur la France, fin du chapitre X, in J. de Maistre, Oeuvres, Edition établie par Pierre Glaudes, Bouquins Robert Laffont, p. 276). 

 

http://idata.over-blog.com/4/27/14/37/Visuels-Royalistes/1789--coup-d-etat-.JPGComme nos lecteurs le savent, 1789 marque non pas la prise du pouvoir par le "peuple souverain" (mythe républicain), mais un coup d'Etat d'une oligarchie contre un peuple trompé, manipulé et travaillé par des années d'une "opinion publique" induite par les fausses "Lumières" (Lire : "L'"opinion publique" : arme de la "démocratie" depuis 1793"). Aujourd'hui, le génocide (par substitution) n'est que la continuation du génocide vendéen

Nous nous proposons de livrer ici notre réflexion en trois parties, publiées successivement, sous le titre "Contre le Nouvel Ordre mondial : en finir avec la "révolution".

Il nous incombe de trouver les moyens catholiques de circonscrire la menace d'une énième "révolution" qui ne serait en réalité qu'un nouveau succès du Nouvel ordre mondial oligarchique.

 

  L'Âge d'or :

La Révolution, la société nouvelle, le monde nouveau, régénéré et changé, enfin débarassé du mal, les mythes libéraux issus de 1789, sont toujours à la recherche d'un Âge d'or, une sorte de paradis terrestre perdu, Jardin d'Eden qu'il s'agirait de retrouver, par tous les moyens, pour apporter le bonheur à l'homme... Voilà la matrice révolutionnaire à l'origine de tous les génocides. Au départ de belles idées mais aboutissant à des massacres de masse et à des génocides.

Jean-Jacques Rousseau, père de l'illuminisme et du communisme (l'abbé Barruel appela Rousseau "'le père de Weishaupt,... sophiste prévenant les leçons du moderne Spartacus" : Augustin Barruel, Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinsime, Editions de Chiré, Chiré-en-Montreuil 2005, tome 2, p. 163-164.), nous dit qu'à l'état de nature les hommes vivaient comme le font les animaux. Pour lui, c'était l'âge d'or, un âge de bonheur indépassable, état de liberté et d'égalité, où "les fruits étaient à tous et la terre à personne" (Discours sur l'inégalité, ndlr.), un état "où chaque homme était citoyen de l'univers..." (cité in Mgr Delassus, La Conjuration antichrétienne, Le temple maçonnique voulant s'élever sur les ruines de l'Eglise catholique, 1910, réd. Expéditions Pamphiliennes, 1999, p. 281.)

 

Mais cet âge d'or dans l'idéologie révolutionnaire, où les hommes étaient libres et égaux n'a bien évidemment rien à voir avec le vrai Jardin d'Eden biblique (le croquement de la pomme - fruit défendu - et la Chute originelle qui s'en est suivie). Non, ici, la Chute de l'homme due à sa désobéissance au commandement divin, est ignorée. Et cette ignorance de la Chute motive tous nos "humanistes" et grandes "Lumières" : en quelque sorte Dieu aurait menti, l'homme n'aurait pas désobéi à Dieu, il aurait simplement voulu s'émanciper des lois divines pour se fabriquer son propre paradis à lui... Il s'agit bien évidemment-là de satanisme : l'homme qui se fait créateur et son propre sauveur sans Dieu (matérialisme scientiste), l'homme qui se fait dieu à la place de Dieu et de son Christ, unique Rédempteur.

 

 

Cette vision largement fantaisiste d'un âge d'or où les hommes étaient libres et égaux, le mythe du "bon sauvage" a été réduit à néant par tout ce que la science a enseigné depuis sur la préhistoire (Voir Laurence Keeley, Les guerres préhistoriques, Le Rocher, Paris 2000; Jean Guilaine et Jean Zammit, Le Sentier de la guerre, Le Seuil, Paris 2001).

 

Pourtant, de la Ière "république française" de 1792 en passant par 1917 et le communisme ("selon qu'on lit Le Capital ou le Manifeste, à tous, Karl Marx - auteur du Manifeste du Parti communiste, 1848 - semble donner le secret de la divinité de l'homme succédant à celle de Dieu : François Furet, Le Passé d'une illusion, essai sur l'idée communiste au XXe siècle, Robert Laffont / Clamann-Lévy, Mesnil-sur-l'Estée 1995, p. 41), c'est cette hérésie satanique qui continue d'imprégner l'ensemble de nos institutions et d'inspirer les régimes dits libéraux à prétention universelle, fomantant - avec l'argent de la banque - toutes sortes de révolutions.

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/2c/Gracchus_Babeuf.jpg/220px-Gracchus_Babeuf.jpgLe but est toujours le même : détruire la petite propriété (obsession illuministe), propager la société nouvelle antiblique sur le modèle de la construction d'une nouvelle tour de Babel contre la volonté de Dieu (d'où le terme de néo-mondialistes), intégrer les nations sous la tutelle de principes universels. Le propre de l'universalisme est au contraire de reconnaitre la diversité des principes et des civilisations dans le monde, mais nos "humanistes" n'en ont cure. Le grand mouvement planétaire vers une intégration toujours plus grande de l'ensemble des nations sous des principes communs se moque de savoir si la nouvelle société se fait au prix de millions de morts. Cette grande destruction a commencé avec le Génocide des Vendéens, prototype de tous les génocides suivants. Gracchus Babeuf, dans sa brochure intitulée "Vendée et le système de dépopulation", écrite en 1794, appela le génocide vendéen "nationicide" (qui tue la nation). (in Stéphane Courtois, Communisme et totalitarisme, Tempus, Paris 2009, p. 370.)

Le même projet nationicide entend tuer l'ensemble des nations. Sur toute la surface du globe, faire un peuple métissé et heureux de l'être (sauf en Israël, qui nous dit-on, doit "conserver son caractère juif et démocratique"). Tel semble être le paradigme indépassable vers lequel nos grands esprits épris d'"humanisme", de "liberté" et de démocratie veulent nous diriger.

 

Alors, c'est le sujet de notre article: devons-nous, nous aussi, aujourd'hui, céder à la séduction révolutionnaire, espérer une "révolution" pour en finir avec l'oligarchie cachée ?

Le risque est que, dans les faits, toutes les révolutions ont eu des meneurs, oligarques, financiers, francs-maçons cachés, sortes de sentinelles de la révolution (maçonnique), qui détournant les authentiques projets de réforme, ont établi le pouvoir de l'oligarchie.

 

Autre question, parallèle, les "révolutions" ont-elles été oui ou non un progrès pour les peuples ou un progrès pour l'oligarchie ?

 

Pour répondre à ces questions, il nous faut retrouver le sens premier de la Loi qui a été perverti par la Révolution (Volonté humaine en dehors de toute norme naturelle et surnaturelle). Et réfléchir au sens antigonien de la Loi comme recherche et conformité de l'ordre public aux commandements divins, sans quoi nous tombons dans la tyrannie et ce risque de voir les "révolutions" se ré-orienter dans le sens oligarchique.

 

"A bien des égards, on peut être convaincus de l'unité du phénomène révolutionnaire dans l'histoire contemporaine, depuis la Révolution française incluse, ... et d'y repérer une essence commune, de la France de 1789 à la Russie de 1917 et des révolutions fascistes des années 1920-1930 à la Chine de Mao" (Patrice GueniffeyHistoire de la Révolution et de l'Empire, Perrin Collection Tempus, Paris 2011, p. 177-178.)

 

L'histoire montre en effet, "de demi-siècles en siècles" (expression de Reynald Secher in "Vendée, Du génocide au Mémoricide",  Cerf politique, Paris 2011, p. 306), que républiques et démocraties (populaires,  représentatives directes ou indirectes) ont toutes été accouchées par la violence, dans des bains de sang, des guerres internationales, des guerres civiles, des génocides de classes ou de races, au plus grand profit de la banque et des financiers. C'est que, nécessairement, il doit y avoir dans la construction de cette chose de tous, la res publica, un génome de la terreur, une caractéristique pouvant conduire au pire.

 

Ce génome de la terreur révolutionnaire, nous le trouvons dans deux principes de 1789 - que Patrice Gueniffey, a parfaitement synthétisé en deux termes  - le "volontarisme" (la Volonté générale) et le "constructivisme", dont la réunion contient la "révolution" et contient virtuellement toute la Terreur révolutionnaire.

Le constructivisme fut par exemple la thématiques de la campagne présidentielle de François Hollande avec le slogan "Le changement c'est maintenant" ou bien encore celle de Nicolas Sarkozy avec la "France d'après" en 2007.

 

En 1789, "'La richesse et la pauvreté étaient destinées à disparaître dans un régime d'égalité', lit-on dans un décret de la ville de Paris en novembre 1793, et : 'Il ne faut plus ni riches ni pauvres. L'opulence est une infamie,' dirait Saint-Just cette même année. Montesquieu et Rousseau - d'accord sur ce point - avaient raison. La démocratie, pour être effective, avait besoin d'une égalité qui dépasse le seul plan des droits, pour arriver à toucher la substance de la vie matérielle des citoyens..." (Aldo SCHIAVONE, Une Histoire de l'égalité, Leçons pour le XXIe siècle" (traduit de l'italien par Giulia Puma, Fayard, L'épreuve de l'histoire, Saint-Amand-Montrond 2020, p. 153.) 

 

Patrice Gueniffey l'explique parfaitement : "L'association du 'volontarisme' et du 'constructivisme' constitue ainsi la première racine de la Terreur révolutionnaire. L'histoire de la Terreur ... ne commence de ce point de vue ni en 1793 ni même en 1791 ni en 1792 : elle est consubstantielle à la Révolution qui, dès 1789, se présente comme une pure aventure de la volonté". (Patrice Gueniffey, La Politique de la Terreur, Essai sur la violence révolutionnaire, Fayard 2000, réed. Tel Gallimard, Mesnil-sur-l'Estrée 2003, p. 50.) Heureusement pour nous, manque aujourd'hui le volontarisme porté à son incandescence, ce qui interdit la jonction des deux principes révolutionnaires et la virtualité du pire.

 

"Je t'aime plus que jamais et jusqu'à la mort", écrivait le rosicrucien Robespierre au conventionnel Régicide Danton, un an avant de la lui faire infliger (Robespierre à Danton, 15 février 1793, in Correspondance de Maximilien et Augustin Robespierre, publ. G. Michon, 2 vol., Paris 1926 et 1941, t. 1, p. 160, cité in Xavier Martin, Voltaire méconnu, Aspects cachés de l'humanisme des Lumières, 1750-1800, Dominique Martin Morin, Mayenne 2007, p. 296-297.) Danton sera exécuté le 5 avril 1794. "Avant de faire couler le sang, les révolutions produisent du verbe, des mots, des discours, un flot de discours. ... [L]a production de ces discours ne peut s'exercer que dans un seul sens, celui d'une surenchère permanente. En effet, la 'révolution' ... offre une promesse vague de liberté et de bonheur qui ouvre un espace sans limites aux spéculations. Toute définition de la révolution s'expose, sitôt formulée, à être concurrencée par d'autres définitions qui en radicaliseront les objectifs. Là réside le moteur de l'hubris révolutionnaire qui, d'outrance en surenchère dans la définition des buts et dans le choix des moyens, conduit inexorablement à la violence à travers une dynamique de radicalisation cumulative du discours. ... Chacun doit produire en permanence ses titres en démontrant par ses discours et par ses actes qu'il est plus révolutionnaire que le plus révolutionnaire de ses concurrents. La surenchère est nécessairement la règle et la violence un aboutissement inéluctable." (Patrice GueniffeyHistoire de la Révolution et de l'Empire, Perrin Collection Tempus, Paris 2011, p. 186-187, 191.) "Il n'y a jamais de retour en arrière durant ces années, mais, comme dans toute la Révolution (faut-il dire dans toute révolution ?), une radicalisation croissante" (Lucien Jaume, Le Discours jacobin et la démocratie, Fayard, Paris 1989, p. 42.)

 

http://www.laprocure.com/cache/couvertures/9782221071366.jpgDans son livre "Le Passé d'une illusion, essai sur l'idée communiste au XXe siècle", dont le titre est une allusion à l'ouvrage de Sigmund Freud, L'Avenir d'une illusion,  François Furet, ancien membre du Parti communiste qu'il quitta en 1959, à qui l'on doit d'être un des premiers historiens de gauche, à avoir cassé le mythe de la Révolution française, explique que "ce que la Révolution française a inventé est moins une nouvelle société, fondée sur l'égalité civile et le gouvernement représentatif, qu'un mode privilégié du changement, une idée de la volonté humaine, une conception messianique de la politique " (F. Furet, Le Passé d'une illusion, Robert Laffont / Calmann-Lévy, Mesnil-sur-l'Estée 1995, réed Malherbes 2007, p. 47). La Révolution se définit par la fin qu'elle se donne : libérer l'homme et les sociétés. 

François Furet établit - ce qui lui vaudra la haine indéfectible des historiens marxisants, jacobins et robespierristes jusqu'à sa mort en 1997 - que la Terreur (la violence révolutionnaire) est en germe dès les débuts de la Révolution française. Il refuse d'expliquer la Terreur par les nécessités et les ciconstances. La révolution n'est plus le "bloc" de Clémenceau (La Révolution française, écrit avec Denis Richet, 1965.) que l'on peut prendre sans nuance et sans critique. Dans la Révolution il y a une part d'indéfendable.

 


Derrière la "volonté humaine" (expression de François Furet), il y a nécessairement son corollaire politique la "Volonté générale", dogme révolutionnaire indéboulonnable qui depuis 1789, organise toutes les sociétés modernes.  

 

http://www.laprocure.com/cache/couvertures_mini/9782070737598.jpgMona Ozouf, dans la préface à l'édition de 2007 de  La Révolution française de François Furet (Quarto Gallimard, Malherbes 2007, p. XXI), expose elle aussi le problème : "Il (Fr. Furet) savait que la démocratie, fondée sur la conviction que le corps politique est le produit des volontés de chacun, et portant jusqu'à l'incandescence l'idée d'une création de l'homme par lui-même, est vouée à étendre sans cesse les droits des individus. Elle contraint les hommes à vivre dans un monde d'individus inégaux, alors même qu'elle a posé en principe leur égalité. Elle se condamne donc à rendre sans cesse moins tolérable l'écart entre les promesses qu'elle fait, les espérances qu'elle suscite et les accomplissements qu'elle offre. Aussi est-elle une idée sans terme prévisible, exposée à la surenchère, et ouverte à toutes les dérives passionnelles. ... François Furet retrouve comment l'espérance d'un monde nouveau à construire peut se retourner en son contraire meurtrier."

... Et François Furet de s'interroger sur "le gouffre entre le bilan de la Révolution française et les intentions des révolutionnaires" : "et s'il n'y avait, dans ce discours de la rupture, que l'illusion du changement ?" (Fr. Furet,  La Révolution française, Quarto Gallimard, Malherbes 2007, p. 30.)

 

La souveraineté populaire qui fait de l'homme-citoyen un dieu refusant toute loi qu'il n'a pas lui-même élaborée et approuvée a également pour conséquence un esprit de révolte contre l'ordre naturel. Cet esprit conduit par exemple aujourd'hui à un projet de légalisation du "mariage" homosexuel et à l'adoption d'enfants par des "couples" homosexuels... Le tout au nom de l'"égalité des droits", alors qu'aucun homme n'a de droit sur son prochain, d'autant plus s'il s'agit d'enfants.

 

http://www.laprocure.com/cache/couvertures_mini/9782204095808.jpgLe XXe siècle avec les deux totalitarismes national-socialiste et communiste qu'il a charrié, puis ce début de XXIe siècle avec l'émergence de nouveaux totalitarismes islamiques issus des soit-disant "révolutions" arabes portés toujours sur la même thématique du changement et de la création (Egypte, Tunisie, Libye et la tentative actuelle en Syrie) finissent par convaincre les hommes, pour reprendre l'expression de Reynald Secher, "à partir de leur propre malheur... de demi-siècles en siècles,... que les révolutions détruisent le caractère organique de la société, qu'elles ruinent le cours naturel de la vie, qu'elles annihilent les meilleurs éléments de la population, en donnant libre champ aux pires..." (Reynald Secher dans son dernier ouvrage, "Vendée, Du génocide au Mémoricide",  Cerf politique, Paris 2011,p. 306).

 

La faillite de l'idée révolutionnaire et des principes de 1789 est en train de se généraliser, au point que Patrice Gueniffey, dans un entretien au Point, publié le 16/04/2011, n'hésite pas à dire que "la Révolution est morte comme événement historique et comme marqueur politique", que la Révolution française "est morte et ses mythes avec elle" ( Histoire de la Révolution et de l'Empire, Perrin Collection Tempus, Paris 2011, p. 16-26).  

 

"La Révolution française, n'est plus aujourd'hui ce qu'elle fut longtemps: l'alpha et l'omega de l'histoire de France et même ... de l'histoire universelle. C'est un fait, elle n'occupe plus le premier rang... Tombée de son piédestal, la révolution de 1789 a subi, de ce point de vue, un véritable déclassement." (Patrice Gueniffey, ibid., p. 7)

L'effondrement du communisme, "a frappé de plein fouet l'idée même de révolution, y compris en France où pourtant, la vie politique offre régulièrement des représentations d'une révolution à laquelle, année après année, leurs figurants croient de moins en moins". Effondrement qui a entraîné avec lui l'effondrement de la croyance à un sens de l'histoire (inéluctable triomphe de la Raison, progrès moral, espoir dans une société sans classes: "c'était bien, des Lumières aux libéraux, et de ceux-ci à Marx et à ses héritiers la même foi dans l'Histoire, dans une histoire ordonnée... au progrès.")

 

"La philosophie libérale de l'histoire et son rejeton matérialiste se sont écroulés en même temps. L'histoire continue, comme chacun peut le constater, mais sans qu'on puisse désormais indiquer la direction qu'elle suit..."

 

Patrice Gueniffey, néanmoins, rappelant l'interrogation de l'auteur de la Démocratie en Amérique, se demande si nous ne sommes pas en train d'assister à l'avènement d'un pouvoir "immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer la jouissance d'une "foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leurs âmes", un pouvoir "absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux ... ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre" (Tocqueville, De la Démocratie en Amérique II, 4e partie, chap. 6, op. cit., p. 648). "On croyait savoir que l'histoire était apparue en Grèce avec la démocratie. On peut vérifier qu'elle disparaît du monde avec elle" (G. Debord, Commentaires sur la société du spectacle, Gallimard, Paris 1992, p. 29.) 

 

Sur Christroi,  contre ce "pouvoir immense et tutélaire", et avec d'autres mouvements issus de l'ensemble de la société, le poids de l'expérience aidant, nous comprenons qu'une oligarchie s'est toujours emparée du pouvoir dès que les peuples s'en sont remis aveuglément à la démocratie pour régler les problèmes. Nous nous interrogeons donc tous, plus ou moins, sur les principes hérités de 1789. Le "bilan" des révolutions nous montre le décalage constant entre les belles déclarations d'intention des révolutions - principes écrits et constitutionnalisés -, avec l'application réelle des "droits de l'homme" sur le terrain. Tous, nous sentons confusément - pour reprendre l'expression de Joseph de Maistre -, qu'il nous faut faire le "contraire de la Révolution", ne pas utiliser ses moyens, si on ne veut pas finir en oligarchie via de nouveaux massacres. Le principe de non-violence dans la résolution des conflits sociaux doit être pensé comme conquête de la civilisation sur la barbarie. "La Révolution étant complètement satanique, explique Joseph de Maistre, dans une lettre de 1818, elle ne peut être véritablement tuée que par le principe contraire. La contre-Révolution sera angélique ou il n'y en aura point" (J. de Maistre, ibid., p. 1153.) Cela ne signifie pas que nous condamnions tout usage de la violence (le concept de guerre juste permet à un Etat injustement attaqué de se défendre par une réponse proportionnelle), par contre nous devons à nouveau réflechir à ce commandement: "tu ne tueras point" (en vue d'une fin et notamment l'édification d'une société que tu auras jugé idéale...)  Seuls les sophistes relativistes et autres révolutionnaires répliqueront qu'ils se moquent de la morale et de ce commandement si la fin est belle et bonne (à leurs yeux).

 

Deux mots d'ordre nous semblent donc ici importants :

- premièrement, l'amour de Dieu (premier commandement), la reconnaissance de sa souveraineté - c'est Dieu qui est souverain, pas l'homme sa créature comme le prétend faussement l'article 3 de la DDH de 1789 ("Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation") -, la reconnaissance d'une Création antérieure à l'homme, la reconnaissance de la faillibilité de la volonté humaine et de la raison humaine coupée de toute préoccupation supérieure (amour du prochain, deuxième commandement). La nocivité du principe révolutionnaire de la souveraineté de l'homme sans Dieu (article 3 de la DDH de 1789 sur la "souveraineté nationale") est dès lors circonscrite.

- Deuxièmement, l'information et la recherche de la vérité : "Vous connaîtrez la vérité, et la verité vous rendra libres" (Jn, VIII, 32) doivent être un de nos soucis permanents. Les mensonges de la "révolution" installent l'homme dans la facilité, la sensualité et finalement la passivité qui contrôle les citoyens-électeurs : ces techniques de manipulation, de domination et de conditionnement élaborées par les "Lumières" au XVIIIe siècle, seront exposées un peu plus bas. 

 

Enfin, si l'on souhaite être tout à fait complet (IIIe partie), dans le but d'organiser une représentation sincère et non-oligarchique de la société, on remplacera l'élection (loi du nombre) héritée de 1789, par le poids réel des corps sociaux. Par exemples: poids des cadres, employés, ouvriers, familles, fonctionnaires, artisans, professions libérales, étudiants, etc. Représentation par poids réel des corps de la nation plutôt que la soit-disant "représentation" par têtes, "représentation" parlementaire qui n'est jamais que le masque de l'oligarchie bancaire et marchande, le pouvoir donné à une minorité (grands partis) sur la majorité.

 

Historien, Reynald Secher a apporté des preuves que durant la Révolution la Vendée a été victime d’un génocide programmé. Depuis, il est tenu en quarantaine...  

 

 

I - La reconnaissance du Christ-Roi

 

Quid de la "révolution" émancipatrice et libérant les peuples ?

 

 

Un satanisme niant le péché originel

 

"La Révolution est une 'conspiration générale contre Dieu' (La Légitimité, Casterman, Tournai 1873, p. 50.) : 'A la souveraineté absolue de Dieu, la Révolution a d'abord substitué la souveraineté des rois; à la souveraineté des rois, elle a ensuite substitué celle du peuple ! C'était toujours pour ôter Dieu. Mais aujourd'hui qu'il est absent, nous avons l'homme, autrement dit l'orgueil et son despotisme sans fond' (Antoine Blanc de Saint-Bonnet, La Restauration française, Casterman, Tournai 1872, p. 411.)

 

Comme pour Joseph de Maistre, Blanc de Saint-Bonnet estime que la révolution "possède plusieurs des caractères diaboliques par excellence. Elle se définit par le mensonge, la haine, l'orgueil: la révolution ... s'affirme par la négation. Négation de l'histoire pluriséculaire du pays qui l'a vue naître; négation du christianisme et de toute religion; négation des lois naturelles elles-mêmes: 'La Révolution française ne ressemble à rien de ce qu'on a vu dans le passé. Jamais civilisation n'avait osé s'inscrire contre les lois de la nature humaine et rompre tout lien avec le Ciel' (A. Blanc de Saint-Bonnet, La Restauration française, Casterman, Tournai 1872, p. 6.)

 

"Tandis que l'Eglise continuait à prêcher la déchéance de l'homme, à affirmer sa faiblesse et la nécessité d'un secours divin pour l'accomplissement du devoir, l'humanisme prenait les devants sur Jean-Jacques Rousseau pour proclamer la bonté de la nature; il déifiait l'homme (ou le peuple, ndlr.)

 

Disciples de Rousseau, les Conventionnels de 1792 donnèrent pour fondement au nouvel édifice, ce principe que l'homme est bon par nature. (Source: Mgr Henri Delassus, La Conjuration antichrétienne, Le temple maçonnique voulant s'élever sur les ruines de l'Eglise catholique, 1910, réed. Expéditions pamphiliennes, 1999, p. 25, 32)

 

C'est tout le socle chrétien qui est balayé et remplacé par un mythe originel nouveau, le mythe rousseauiste progressiste de "l'homme naturellement bon" (Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, 1755, GF-Flammarion, Paris 1992, p. 184), mythe repris par les révolutionnaires de 1789, 1793, 1917, dans lequel nous continuons de vivre aujourd'hui.

 

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c3/Antoine_Blanc_de_Saint-Bonnet.jpg/220px-Antoine_Blanc_de_Saint-Bonnet.jpgLe XVIIIe siècle a dit avec Rousseau que l'homme est né bon (Discours sur l'inégalité, 1755) et que c'est la société qui le rend mauvais et le corrompt, la société, les arts, les gouvernements, le commerce. La nature ne destinait pas l'homme primitif à la vie en société; pendant des milliers d'années il aurait vécu solitaire et c'était un élément essentiel de son bonheur (Discours sur les sciences et les arts, 1750). Antoine Blanc de Saint-Bonnet a répliqué : 'C'est le contraire  de la proposition de Rousseau qu'il faut prendre: l'homme naît méchant, et la société le répare, le civilise ... La révolution qui a tant péroré sur l'homme, naît tout entière d'une erreur sur l'homme' ( A. Blanc de Saint-Bonnet, La Légitimité, Casterman, Tournai 1873, p. 101.)

 

Cette erreur sur la nature de l'homme s'est retrouvée dans le communisme et explique pourquoi l'Urss a fini par s'effondrer en 1991 : même dans un pays communiste, la nature de l'homme ne change pas. Un ouvrier qui voit son patron  rouler en mercedes voudra lui aussi rouler en mercedes. La jalousie, l'envie, l'orgueil ou simplement le désir feront encore partie de sa nature humaine et ne pourront pas être abolis...

 

La révolution est donc un échec catastrophique. Un échec qui expose progressivement la civilisation à s'anéantir et les hommes à s'ensauvager jusqu'à s'exterminer les uns les autres (les uns après les autres pour les révolutionnaires de 1789 !) : c'est 'une abominable imposture' (A. Blanc de Saint-Bonnet, La Restauration française, ibid., p. 211.)

 

En effet, la civilisation occidentale, c'est-à-dire le génie de l'Antiquité et de la chrétienté, avait en somme consisté à domestiquer l'hybris de l'individu. Tout au contraire, la Protestation ruine ce progrès pour restaurer la barbarie qui sommeille par nature au fond de l'orgueil... (Source: Le Livre noir de la Révolution française, Les Editions du Cerf, Paris 2008, p. 547-572).

 

"L'auteur (Blanc de Saint-Bonnet) s'inscrit en faux contre la définition du libéralisme découlant de la négation du péché originel, une définition qui veut voir dans la liberté la capacité de l'homme à faire ce qu'il veut sans en être empêché par qui que ce soit ou par quoi que ce soit. Il lui oppose la philosophie classique qui, postulant que les choses et les êtres ont une nature, considère qu'être libre consiste pour chaque homme à devenir ce qu'il est par nature ou à retrouver cette nature perdue, car les philosophes grecs, comme les théologiens catholiques, pensent que l'homme n'est pas né parfait. Ce que nie la philosophie du moi en écartant l'idée d'un ordre objectif. Blanc de Saint-Bonnet pose alors cette question : l'homme a-t-il une loi ou peut-il la créer lui-même ? ... En une formule thomiste, Blanc de Saint-Bonnet appelle la liberté la capacité de se mouvoir dans le bien. (Le Livre noir de la Révolution française, Les Editions du Cerf, Paris 2008, p. 557-558).

 

 

La "liberté" dans la mentalité des "Lumières"

 

http://royaliste.e-monsite.com/medias/album/images/34285514vend-c3-a9en-des-arm-c3-a9es-catholiques-et-royales-1-jpg.jpgChose étonnante, peu de personnes savent que les "Lumières" du XVIIIe siècle avaient une conception étroite de la liberté humaine, qui se réduisait à une liberté mécanique, celle d'un animal...

"En mars 1794, un rebelle (vendéen) capturé, Ripault de la Cathelinière, à qui l'on fait grief d'avoir 'tout mis à feu et à sang pour la religion et pour le roi', rétorque aux représentants en mission: 'Vous méritez le même reproche, puisque vous sacrifiez le peuple pour la liberté, qui n'est qu'une chimère' (Rapport de Hentz et Francastel, de vendémiaire an III, cité dans Chassin, La Vendée patriote, op. cit., t. 4, p. 338.) A s'en tenir aux catégories de l'historiographie académique de toutes tendances, ... il est normal de voir un noble vendéen, pris les armes à la main, contester comme 'chimère' la liberté de la Révolution... Mais si, on se remémore que par exemple pour Voltaire la liberté est 'de toute façon une belle chimère', qu'à ses yeux elle est même, 'en effet, une chimère absurde' (Voltaire, Corr., t. 3, 1753 à Cideville, et t. 10, p. 314.), que pour d'Holbach 'le libre arbitre est une chimère', et que subséquemment le 'sentiment' que l'homme a 'de sa propre liberté est une chimère' (D'Holbach, Le Bon Sens, op. cit., p. 70., titre même du chapitre LXXX; Système de la Nature, t. 1, p. 234), ... que 'le mot liberté', si l'on en croit Diderot, 'est un mot vide de sens' (Diderot, Corr., t. 1, p. 255, lettre de 1756.), alors n'est-il pas évident que la réplique du captif vendéen s'éclaire d'un jour inattendu ?" 

(Source:  Xavier Martin, Nature humaine et Révolution française, Du siècle des Lumières au Code Napoléon , Dominique Martin Morin, Mayenne 2002, p. 143-144.)

 

"Les Lumières, et pas seulement Rousseau, inclinent à le croire: l'homme, fondamentalement, est surtout bon comme animal, il est un 'animal bon et juste qui veut jouir' (Mirabeau, Essai sur le despotisme, 2e éd.? Londres 1176, p. 63.) et l'exercice de la fonction intellectuelle, Diderot le dit autant que Rousseau, détériore 'la condition animale' ( Xavier Martin, ibid., p. 140) Diderot concède que 'nous ne sommes pas destinés à la lecture, à la méditation, aux lettres, à la philosophie' (A Sophie Volland, 7 novembre 1762: Diderot, Corrs.., t. 2, Paris 1958, p. 212-213) (ibid., p. 106.)

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/19/Joseph_Lequinio.jpg/200px-Joseph_Lequinio.jpgLequinio en offre une autre illustration. Député à l'Assemblée législative, où le signalent des propositions davant-garde, puis conventionnel, régicide et représentant en mission spécialement pugnace, a offert à la France un livre de doctrine, Les Préjugés détruits, en 1792. Il y démontre avec rigueur que l'homme n'est pas fait pour penser, entendons : pour penser par effort, autrement qu'en délaissant, passive, son intériorité en proie à l'unique jeu des sensations.

'L'homme, dit-il après d'autres, n'est pas né pour penser, mais pour sentir'. ... Lequinio, parlant de la sorte ne s'éloigne guère de la moyenne de ses contemporains les philosophes. Rousseau ... aime mieux ne penser que 'librement et sans gêne en laissant aller à leur gré ses idées sans les assujettir à rien', il préfère 'se laisser gouverner par une imagination riante, que de gouverner avec effort sa tête par la raison', il répugne 'à toute oeuvre où il faut que l'esprit agisse, quelque peu que ce puisse être'. Et c'est de longue date que cela le conduisait à opposer à la pensée (passive) la réflexion (active), laquelle veut un effort dérogatoire aux facultés normales de la nature de l'homme, qui naît, disait-il, 'pour agir et penser, et non pour réfléchir' (Rousseau, Préface de Narcisse, écrite fin 1752, début 1753, dans oeuvres complètes, Pléiade, t. 2, Paris 1964, p. 970.) C'est bien cela que Lequinio veut dire. Jean-Jacques insistait : 'L'étude corrompt ses moeurs, altère sa santé, détruit son tempérament, et gâte souvent sa raison'. Ce n'est donc nullement par inadvertance que Rousseau sertira son prétexte fameux selon quoi méditer déprave la bête humaine, car violentant sa complexion, tout comme, pour un clapier, battre la générale, ou danser pour un équidé" (Xavier Martin, Nature humaine et Révolution française, Du siècle des Lumières au Code Napoléon , Dominique Martin Morin, Mayenne 2002, p. 103-105.)

 

Une liberté qui s'arrête à la tolérance philosophique

 

"Mais alors la tolérance ? Les philosophes des Lumières dont se réclament les révolutionnaires n'ont-ils pas prêché la tolérance ? Oui, certes. Ils ont dit et répété: il faut tolérer toutes les opinions. Mais ils ont dit aussi qu'il ne fallait pas tolérer les intolérants. Or, les catholiques fervents sont des intolérants. Ce sont des 'fanatiques', et comme l'a enseigné Voltaire, 'il faut donc que les hommes commencent par n'être pas fanatiques pour mériter la tolérance' (Voltaire, Traité de tolérance, édition de 1764, p. 172.) 

 

http://t0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcS3EHrdsCgHcMUver0NSmPgDLTbP9Eg3_WIC9JlY40y7LfDGOlS&t=1On s'est souvent demandé pourquoi la Révolution qui avait proclamé la liberté religieuse avait aussi persécuté la religion. Car elle l'a proclamée, cette liberté, à plusieurs reprises. Elle l'a proclamée dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Elle l'a proclamée à nouveau le 18 frimaire an II (8 décembre 1793), c'est-à-dire en pleine Terreur et en pleine déchristianisation. Elle l'a proclamée enfin le 3 ventôse an III (21 février 1795). Mais cette liberté si souvent et solennellement déclarée n'est pas la liberté que nous entendons. Elle est d'une autre essence. Elle est imprégnée de l'esprit de la tolérance philosophique, et cet esprit-là est un esprit d'exclusion et de persécution. Ainsi s'explique-t-on fort bien pourquoi la révolution de la liberté persécute la liberté. Ainsi peut-on comprendre pourquoi la Révolution a tué 8000 prêtres, religieux et religieuses, et des milliers de fidèles. Ce n'est pas la liberté ou la mort, c'est la liberté et la mort" (Jean de Viguerie in Le Livre noir de la Révolution française, Les Editions du Cerf, Paris 2008, p. 217-218).

 

 

3/4 La Révolution Française (1789-1799) Révolution Française

Jean de Viguerie sur la tolérance philosophique, la conception de la liberté et de la nature humaine chez les philosophes

 

 

 Il y avait plus de liberté de penser sous l'Ancien Régime que sous le nouveau.

 

Devant le désastre révolutionnaire, "Manon Roland confirme et signe un an plus tard: 'La France n'est plus qu'un vaste théâtre de carnage, une arène sanglante où se déchirent ses propres enfants'. Il faut se rendre à l'évidence : le renversement de la monarchie 'na été que le signal des passions haineuses et du débordement des vices les plus hideux'" (Mme Roland, Mémoires, Paris 1966, p. 234-235., passages datés du 28 août 1793.) La fière idéaliste est alors retenue par la république dans une geôle, qui absurdement ne la vomira que pour l'échafaud : 'Liberté, que de crimes on commet en ton nom', aurait-elle murmuré in fine. ... "La malheureuse avait mal saisi le tour dialectique un peu délicat du Contrat social où Rousseau écrit que le citoyen, 'on le forcera d'être libre'. ... De même entendra-t-on sous la Révolution - c'est Turreau en personne qui l'exprime en Vendée - que l'on fera 'le bien du peuple, malgré le peuple. Il faut le contraindre à être libre'" (Circulaire du Prieur de la Marne et de Turreau, 4 novembre 1793, cité d'après Crétineau-Joly, Histoire de la Vendée militaire, 1840-1842, 4 vol., Paris 1979, t. 1, p. 312, in Xavier Martin, La France abîmée, Essai historique sur un sentiment révolutionnaire , 1780-1820, Dominique Martin Morin, Mayenne 2009, p. 45.)

 

Si l'on compare avec ce que dit Chateaubriand de l'Ancien Régime, la comparaison est déprimante : 'Dans aucun temps, dans aucun pays, sous quelque forme de gouvernement que ce soit, jamais la liberté de penser n'a été plus grande qu'en France, au temps de sa monarchie' (Chateaubriand, Génie du Christianisme, Pléiade, Paris 1978, p. 840, cité in Xavier Martin, La France abîmée, ibid., p. 80-81.)

 

« On aurait donc bien tort de croire que l'ancien régime fut un temps de servilité et de dépendance. Il y régnait beaucoup plus de liberté qu'aujourd'hui. »
(Alexis de Tocqueville, "L'Ancien Régime et la Révolution", 1856)

 


"La plus libérale des démocraties actuelles est bien plus absolue que la monarchie dite absolue. En effet, l’autorité étatique y est beaucoup plus à même d’imposer sa volonté." (Jean-Louis Harouel, L’esprit des institutions d’Ancien Régime, in Le miracle capétien, Perrin, 1987)

 

Et Camille Desmoulins, pris dans la tourmente, de préciser : "'Nous n'avons jamais été aussi esclaves que depuis que nous sommes républicains, si rampants que depuis que nous avons le chapeau sur la tête'. Il sera guillotiné deux mois plus tard, hélant à ses collègues de la Convention : 'Représentant du peuple, oserais-tu parler aujourd'hui au premier commis de la guerre aussi courageusement que tu le faisais il y a quatre ans [sous la Constituante] à Saint-Piest [ministre], à Mirabeau, à La Fayette, à Capet lui-même ?'" (C. Desmoulins, Le Vieux Cordelier, publ. P. Pachet, Paris 1987, 15 pluviôse an II, 3 février 1794, p. 110, cité in Xavier Martin, La France abîmée, ibid., p. 81.)

 

 

La fabrication d'un "homme nouveau" manipulé et heureux d'être manipulé

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/b7/Jean-Jacques_Rousseau_%28painted_portrait%29.jpg/220px-Jean-Jacques_Rousseau_%28painted_portrait%29.jpgJean-Jacques Rousseau "veut produire une humanité régénérée. Le véritable projet qui sous-tend le Contrat social est 'd'altérer la constitution de l'homme pour la renforcer', de 'changer, pour ainsi dire, la nature humaine' (Du Contrat social, II, 7 cité in Jean-Louis Harouel, Le Vrai génie du christianisme, Laïcité, liberté, développement, Ed. Jean-Cyrille Godefroy, Clamecy 20012, p. 193.)

 

"C'est donc, accotée, à la lecture de Rousseau, la Révolution qui ouvre une carrière à un souhait qui devient un travail : la reconstitution d'une nouvelle innocence, la recréation d'un nouvel Adam. Par là, ils (les hommes de la Révolution) ont exprimé une ambition philosophique illimitée" (Mona Ozouf, L'homme régénéré, Essais sur la révolution française, Nrf Editions Gallimard, Mayenne 1989, p. 118).

 

"[M]odifier l'homme en vue de son bonheur social... Ce n'est pas d'hier que Jean-Jacques 'entrevoit une secrette opposition entre la constitution de l'homme et celle de nos sociétés' (Dialogues). La chose sans doute mérite d'être sue: 'Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se sentir en état de changer pour ainsi dire la nature humaine; de transformer chaque individu; d'altérer la constitution de l'homme pour la renforcer' (J.-J Rousseau, Contrat social, L. II, chap. 7 'Du Législateur', p. 381, cité in Xavier Martin, Nature humaine et Révolution française, Du siècle des Lumières au Code Napoléon, Dominique Martin Morin, Mayenne 2002, p. 68.)

 

"Rousseau dira aussi de 'quiconque se mêle d'instituer un peuple' qu'il 'doit savoir dominer les opinions et par elles gouverner les passions des hommes' (Considérations sur le Gouvernement de Pologne, 1770, in Oeuvres complètes, t. 3, Paris 1964, p. 965-966.) Il se confirme là que la tendance n'est aucunement à une exaltation de volontés individuelles libres et souveraines, mais au pur et simple contrôle des psychismes. Car, notons-le, il ne s'agit pas seulement de 'dominer les opinions', mais au surplus de gouverner par elles, ce qui indique un nécessaire téléguidage des intériorités, donc à leur allégeance sans limite ni relâche à l'omnipotence étatique. 'Il n'y aura pas de bonnes et solides constitution que là où la loi régnera sur les coeurs des citoyens'; et il avait dans sa candeur quelque conscience du caractère anodin de ses propos, puisqu'il enfonçait le clou : il faut, insistait-il, que 'la force législative' aille 'jusque là' (ibid., p. 955), et l'on sait bien à quel modèle d'unanimisme totalitaire ressortissent et contribuent de telles formulations" (Xavier Martin, Nature humaine et Révolution française, Du siècle des Lumières au Code Napoléon , Dominique Martin Morin, Mayenne 2002, p. 69.)

 

"Que cette inclination à encourager la secrète télécommande des 'volontés' n'ait rien d'accidentel, Emile ou de l'Education achèverait au besoin de nous en convaincre. Comment ne pas songer au fameux conseil de la 'ruse' donné au 'gouvernement', lequel, tenant 'à sa merci' l'élève, 'qui ne sait rien, qui ne peut rien, qui ne connaît rien', se trouve donc en puissance de lui fabriquer l'illusion de la liberté alors même que ... il le conditionne, par la disposition souveraine de 'tout ce qui l'environne', où l'on retrouve encore solidement assumée la logique sensualiste et son réductionnisme (Emile, p. 150: "Ne disposez-vous pas, par rapport à lui, de tout ce qui l'environne? N'êtes vous pas le maître de l'affecter comme il vous plaît? Ses travaux, ses jeux, ses plaisirs, ses peines, tout n'est-il pas dans vos mains sans qu'il le sache', à son insu) 'Qu'il croit toujours être le maître, explique Rousseau, et que ce soit toujours vous qui le soyez. Il n'y a point d'assujetissement si parfait que celui qui garde l'apparence de la liberté: on captive ainsi la volonté même' (ibid.) Ces mots pèsent lourd. Utiliser ses propres vices pour mener l'homme et le tenir en laisse, au lieu de l'inciter à s'en défaire et l'aider à s'en libérer, l'idée est bien du siècle,  et les auteurs du Code Napoléon sauront ne pas en disconvenir qu'elle est en effet opportune." (X. Martin, ibid., p. 75, 78.)

 

Or, il importe de savoir qu'à ses yeux, "c'est le Contrat qui est, par rapport à l'Emile, 'une espèce d'appendice'. Rousseau jugera même que son traité d'éducation est non seulement 'son plus grand et meilleur ouvrage' (Premier Dialogue, p. 687), mais celui qui contient les premiers principes 'de son système' (Troisième Dialogue, p. 933), ce qui bien sûr a pour effet de suggéger l'importance fondamentale de l'éducation dans la problématique des Lumières" (X. Martin, ibid., p. 79.)

 

En 1776, Mirabeau définit l'homme comme "un animal bon et juste qui veut jouir" (Essai sur le despotisme, 2e édition, Londres 1776, p. 63.), ce qui suggère l'exacte tonalité d'une certaine bonté naturelle de l'homme, laquelle n'est guère plus dissociable que chez Rousseau d'un rassasiement à dominante animale. [I]l s'agira non certes de libérer les hommes en les aidant à desserer l'étreinte de leurs appétits, mais au contraire de libérer les appétits, de rendre libres les jouissances en les harmonisant" ( X. Martin, ibid., p. 89-90.) C'est si on y réfléchit bien le projet matérialiste, hédoniste, sensualiste de 1789 qui aboutit aujourd'hui en 2012 à l'"homme consommateur", dans le phénomène de la publicité et la société de consommation. Au point que d'aucuns ont pu dire : "Je consomme, donc je suis"...

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/24/Claude_Adrien_Helv%C3%A9tius.jpg/220px-Claude_Adrien_Helv%C3%A9tius.jpg"Le lien entre sensualisme matérialisant et propagation d'un hédonisme démagogique, ce lien fut fait de très bonne heure, en tout cas on en trouve par exemple mention dès après De l'Esprit, le premier livre d'Helvétius (1758); ce fut sur le mode plaisant, dans une chanson satirique : "

 

Un Législateur habile

Joindra, selon ses désirs,

Un gouvernement utile

Avec l'amour des plaisirs.

Oui, la règle la plus sûre

Pour rendre un peuple soumis,

C'est qu'en suivant la nature,

A ses sens tout soit permis.

 

(Helvétius, Chanson anonyme publiée dans Corr. gén., t. 2, Toronto et Oxford 1984, p. 305. Plusieurs des vingt couplets auraient ici leur place" : X. Martin, ibid., p. 91-92.)

 

"Désentraver l'aspiration à jouir, mais pour rendre un peuple soumis. Voilà qu'ici peut-être on brûle, proche est la clé de quelque faux-semblant, non secondaire, de la Révolution. Et tant qu'on veut elle est une explosion, un feu d'artifice de libérations, auquel Mirabeau a sa large part. Mais ce feu d'artifice est un jeu d'artifices qui nous semble bien demeurer dans le contraire exact d'une logique de libération.

 

A qui douterait encore de ce positionnement de Mirabeau législateur et sensualiste en tout-puissant télémanipulateur de ses compatriotes, sans doute suffirait-il de consulter quelques alinéas de ses discours posthumes, que pieusement édita Cabanis :

 

http://www.christ-roi.net/images/b/b8/Comte_de_Mirabeau.JPG"L'homme, en sa qualité d'être sensitif, écrivait

 

Mirabeau (l'homme qui "à l'ouverture des Etats-généraux, dit en montrant le roi : 'Voilà la victime'" (Source: Mgr Delassus, La Conjuration antichrétienne, Le temple maçonnique voulant s'élever sur les ruines de l'Eglise catholique, 1910, réd. Expéditions Pamphiliennes, 1999, p.92.) est mené par ses sensations, il est donc aisé de le conduire 'par des objets imposants, des images frappantes, de grands spectacles, des émotions profondes'. Par ce moyen, tient-il à souligner, l'homme est tellement manipulable que l'on pourrait lui rendre attractive 'une organisation sociale, entièrement absurde (!), injuste et même cruelle'; et faire qu'il y trouve 'du bonheur'" (Br. Baczko, Une éducation pour la démocratie. Textes et projets de l'époque révolutionnaire, Paris 1982, Deuxième Discours, p. 96, in X. Martin, ibid., p. 93. )

 

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/9f/14_July_fireworks_in_Paris.jpg/250px-14_July_fireworks_in_Paris.jpg"'L'homme ... obéit plutôt à ses impressions qu'au raisonnement (Mirabeau le 17 août 1789 à l'Assemblée, parlait d'un 'peuple préparé à la liberté par l'impression des faits et non par des raisonnements' : Archives parlementaires 1/8/438.) ... [A]ussi faut-il, pour le rendre docile et heureux collectivement que l'on 's'empare ... de son imagination. Il s'agit donc moins de le convaincre que de l'émouvoir; moins de lui prouver l'excellence des lois qui le gouvernent que de les lui faire aimer par des sensations affectueuses et vives, dont il voudrait vainement effacer les traces, et qui, le poursuivant en tous lieux, lui présentent sans cesse l'image chère et vénérable de la patrie'" (Dans Br. Baczko, op. cit., p. 97, cité in X. Martin, ibid., p. 93.)

 

Cette argumentation... est destinée à justifier la création de fêtes nationales (publiques, civiles et militaires), dont chacun sait que le souci sera une constante au long de la Révolution, et dont le très persistant substrat sensualiste, qui pose le citoyen en passivité que l'on manie et remanie, est dès ici on ne peut davantage explicite. ... Mirabeau ... est philanthropiquement totaliraire, il veut à des fins de bonheur politique, imprimer aux intériorités des marques ineffaçables" (X. Martin, ibid., p. 93.)

 

"Cabanis avait recueilli... un texte de Mirabeau exposant que si la technique de conditionnement des psychismes 'est rigoureusement applicable aux individus, elle l'est bien plus encore aux nations prises collectivement, surtout à la nation française, du fait de sa mobilité' (Mirabeau, Deuxième discours sur l'Education publique, entre 1789 et 1791, op. cit., p. 92-93, publié par Br; Baczko, loc. cit., p. 97, in X. Martin, ibid., p. 167.)

Quand Mirabeau ou Cabanis raisonnent ainsi, demeure mystère ce qui eux-mêmes les distingue du troupeau et leur confère un mandat, sauf si l'on songe, une fois encore, que les hommes éclairés, dans la tradition des Lumières, sont une élite des plus restreintes, ipso facto habilitée à nourrir des projets décidés impliquant le destin de leurs concitoyens, et régentant sans état d'âme leurs intérêts.

Voltaire... parle des 'gens pensants', dont même en s'y comptant il doit convenir qu'ils sont en nombre infime, et qui, se réjouit-il, 'gouvernent à la longue les autres' (A D'Argental, 20 avril 1769, Voltaire, Corr., t. 9,, p. 872.)

Et Rousseau tient que, pour valablement trancher sans prendre peine de consulter ceux qu'on gouverne, il suffit que l'on soit 'bien intentionné'." (X. Martin, ibid., p. 167-168.) 

 

"La fête républicaine. ... Jean-Jacques avait dit qu'à la vue de celle-ci, 'insensiblement on se sent attendrir sans savoir pourquoi' et que 'la voix de la nature amollit nos coeurs farouches' (Rousseau, La Nouvelle Héloïse, 1761, Ve partie, Lettre VII, Paris 1988, p. 589.) Tel est exactement l'objectif affiché de Fabre d'Eglantine, façonneur en chef du calendrier neuf. [A] l'en croire, il s'agit de 'frapper l'entendement', de 'frapper l'imagination' (Fabre d'Eglantine, 24 octobre 1793: Arch. parlem., 1/77/500-502.) C'est donc à leur insu que ses concitoyens seront condionnés, c'est 'insensiblement et sans s'en apercevoir' (Arch. parlem., 1/77/503/1.) 

 

"(Ainsi, en 1796) [L]e procédé de la fête nationale comme entreprise de mise en condition des intériorités par recours calculé à une gamme de sollicitations sensorielles, est-il plus que jamais à l'ordre du jour, même si l'inertie des citoyens à s'y prêter rivalise avec l'empressement des organisateurs à les organiser.

 

L'arrêté du Directoire qui, le 8 juin 1796, fixe les modalités de la fête de l'agriculture, sur le grave motif que 'l'oubli des honneurs publics que mérite l'agriculture, est une marque certaine de l'esclavage et de la corruption d'un peuple (arrêté du 20 prairial an IV pour la fête fixée au 10 messidor, 28 juin 1796: Bull., Lois n° 52, p. 9,10,11.), agence minutieusement défilé, tambours et fanfares." (X. Martin, ibid., p. 148.)

 

"Pour la bonne fin de son projet éducatif de grande ampleur, l'Etat-démiurge doit perpétrer deux violations, transgresser deux écrans qu'ipso facto il nie comme tels: celui de l'intimité familiale et celui de l'intériorité humaine.

 

Le conventionnel Portiez veut faire aux futurs citoyens 'une sorte de violence pour apprendre'"; Chénier, son collègue, 'presser l'âme des enfants et l'environner d'un triple rempart de patriotisme' (cités par M. Ozouf, L'Homme régénéré, Paris 1989, p. 144-145.). "La famille comme obstacle à la programmation de l'harmonie sociale, les parents intrus, comme concurrents abusifs de l'Etat dans la formation des enfants : cette idée est d'époque, elle est conforme au soubassement nominaliste de la pensée moderne" (X. Martin, ibid., p. 109.) 

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/19/Joseph_Lequinio.jpg/200px-Joseph_Lequinio.jpgLequinio, que nous avons vu à l'oeuvre pour dire que l'homme n'est pas né pour penser, ne craint pas d'imprimer en 1792 : 'qu'il serait heureux pour l'espèce humaine que tous les enfants ne connussent point leur père' (Lequinio, Les Péjugés détruits, Paris 1792, p. 144.) Jean-Jacques avait prêché l'exemple en donnant soubassemement doctrinal à l'abandon néo-natal de ses propres enfants, auquel sa plume offrait statut de pure et simple livraison à l'éducation publique: 'Je me contenterai de dire qu'en livrant mes enfants à l'éducation publique, je crus faire un acte de citoyen et de père; et je me regarderai comme un membre de la république de Platon' (Rousseau, Les Confessions, L. VIII, Paris 1980, p. 423, cité in X. Martin, ibid., p. 111.)

 

Le rose-croix du chapitre d'Arras, Robespierre (Cf. Jean Ousset, Pour qu'Il règne, DMM, Niort 1998, p. 219.) et Danton sont d'accord pour dénoncer l'effet rétrécissant de la famille sur le décor mental de l'enfant. Robespierre parlera d'un 'fédéralisme domestique qui rétrécit les âmes en les isolant' (18 floréal an II, 7 mai 1794, Archives parlementaires, 1/82/138/2.) Et Danton: 'Tout se rétrécit dans l'éducation domestique' (13 août 1793, Arch. parlem., 1/72/126/2.) (Source: X. Martin, ibid., p. 113.)

 

Il faut, disait Robespierre 'saisir les enfants à l'époque où ils reçoivent des impressions décisives, pour préparer des hommes dignes de la République' (13 août 1793, Arch. parlem., 1/72/126/1.) Et de rappeler: 'La patrie seule a le droit d'élever ses enfants' (18 floréal an II, Arch. parlem., 1/82/138/2.) Cependant que Danton avait dit: 'Mon fils ne m'appartient pas, il est à la république' (13 août 1793, Arch. parlem., 1/72/126/2.), application de ce principe, également formulé par lui, que 'les enfants appartiennent à la République avant d'appartenir à leurs parents' (22 frimaire an II, 12 décembre 1793: Moniteur n° 84, 24 frimaire, 14 décembre, p. 339/2.) (Source: X. Martin, ibid., p. 112.)

 

Le pasteur franc-maçon Rabaut Saint-Etienne qui prêta le Serment du Jeu de Paume aux Etats généraux de 1789, "ne craignait pas de conférer à cette éducation nationale un monopole originel exorbitant : 'Toute sa doctrine consiste donc à s'emparer de l'homme dès le berceau, et même avant sa naissance; car l'enfant qui n'est pas né, appartient déjà à la patrie' (Ibid., p. 346/2.) La raison immédiate en est claire. Nourrir la prétention immodérée de bâtir un monde neuf en programmant les nouveaux-nés de la manière idoine". (X. Martin, ibid., p. 116.)

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/bc/Fronton_ENS_Ulm.jpg/200px-Fronton_ENS_Ulm.jpg"La création, en octobre 1794, de l'Ecole 'normale', c'est-à-dire destinée, on l'oublierait presque, à dicter la norme, lui donne expressément pour tâche, aux dires de Lakanal et de Garat qui rapportent sur elle, de former 'un très grand nombre d'instituteurs capables d'être les exécuteurs d'un plan qui a pour but de régénérer l'entendement humain dans une République de vingt-cinq millions d'hommes que la démocratie rend tous égaux' (cité dans J. Dhombres, dir., L'Ecole normale de l'an III, Leçons de mathématiques, éditions annotée des cours de Laplace, Lagrange, Monge, Paris 1992, p. 125, in X. Martin, ibid., p. 153.)

 

L'Ecole polytechnique, créée en octobre 1794, prévoit bientôt des cours d'anatomie humaine, comme nécessaires 'aux ingénieurs qui ont à déterminer l'action que les moteurs animés exercent sur les machines' (Du Conseil de Perfectionnement de l'Ecole, nivôse an III, janvier 1795: cité par A. Fourcy, Histoire de l'Ecole polytechnique, 1828, reprint Paris 1987 (J. Dhombres), p. 70.)  

Le programme de l'Ecole porte une rubrique 'De l'homme et des animaux considérés comme moteurs' (Laplace, Rapport sur la situation de l'Ecole Polytechnique..., 3 nivôse an IX, 24 décembre Paris 1800, fléréal an IX, avril-mai 1801, p. 51, cité in X. Martin, ibid., p. 155-156.)

 

"Cette réduction de l'homme à un pur cas particulier de l'animé, allège évidemment de tout scrupule éthique la pulsion d'eugénisme, présente, et plus qu'en filigrane, dans ces lignes des Rapports. En cela aussi, Cabanis est fidèle à la haute tradition des Lumières. Après avoir amélioré 'les races des animaux ou des plantes utiles', s'indigne Cabanis, 'combien n'est-il pas honteux de négliger totalement la race de l'homme!' (P.J.-G. Cabanis, Rapports du Physique et du moral de l'Homme, 1802, reprint de l'éd. de 1844, Paris-Genève 1980.)

 

Sieyès avait écrit en 1793, non sans l'aval du Comité d'Instruction publique, qu''après avoir cherché à perfectionner l'individu', il se faudrait soucier d''améliorer l'espèce' (Article de Sieyès dans le Journal d'Instruction sociale, fin juin-début juillet 1793, relativement au plan d'instruction nationale présenté par Lakanal à la Convention au nom du Comité (dont Sieyès était membre), le 26 juin : Arch. parlem., 1/68213/1. Article publié par J. Guillaume, Procès-verbaux du Comité d'Instruction publique, t. 1, Paris 1891, p. 573.) 'Le perfectionnement des races est un des objets les plus dignes de l'attention d'un vrai législateur', ajoute-t-il presque aussitôt, parlant d'animaux domestiques (ibid., p. 573.) Le thème de la régénération physique, à connotation purificatoire, inexplicablement sous-exploité par des historiographes pourtant férus de 'valeurs', même en période de bicentenaire, et de périls racistes menaçants, ce thème est bien au coeur de l'esprit révolutionnaire, en cela fils docile des Lumières.

 

Dans le dossier de la répression vendéenne, par exemple, un agent de Carrier assure vouloir 'régénérer l'espèce humaine en épuisant le vieux sang' (Xavier Martin, Les Droits de l'homme et la Vendée, Colloque de Poitiers, décembre 1993; et Sur l'Homme de la Déclaration des droits, dans Droits, revue française de théorie juridique, n° 8, 1988, p. 83-89.)

 

"Ce texte peut faire figure de plaque tournante de l'histoire moderne et contemporaine. On y voit converger les lignes de force de la pensée du XVIIIe siècle. Et l'on y voit pointer la manipulation des consciences, plus ou moins douloureuse, plus ou moins indolore, par toutes les propagandes étatiques de notre siècle, et pointer, également, les totalitarismes collectivistes, et l'eugénisme, évidemment, du national-socialisme, et jusqu'à l'actuelle floraison des manipulations génétiques dont cet eugénisme a été l'éclaireur, l'expérimentateur de pointe (Voir Benno Müller-Hill, La génétique après Auschwitz, dans Les temps modernes, n° 511, février 1989, p. 52-85, trad. de l'allemand par A.-D. Balmès.) (Source: Xavier Martin, Nature humaine et Révolution française, Du siècle des Lumières au Code Napoléon , Dominique Martin Morin, Mayenne 2002, p. 171-172.)

 

"Léon Poliakov, (dont les travaux ont largement porté sur la Shoah et l'antisémitisme, Ndlr.) reconstituant l'histoire du mythe aryen, n'a pas manqué de souligner la fonction de relais remplie dans cette affaire par le scientisme de Cabanis, n'omettant pas non plus de rappeler... que les idéologues ont 'profondément marqué certaines traditions intellectuelles françaises, spécialement celle du laïcisme militant' (Léon Poliakov, Le Mythe aryen, Paris 1971, réd. Bruxelles 1987, p. 222-224, cité in X. Martin, ibid., p. 172.)

 

Et d'observer, dans ses Mémoires :

 

'Que l'idéologie raciale fût une fille des Lumières n'était pas une révélation pour les spécialistes. Mais en dépit des innombrables travaux qui y ont été consacrés depuis, l'intellectuel moyen continue de n'en rien savoir' (L. Poliakov, L'Auberge des musiciens, Mémoires, Paris 1981, p. 220.)

 

"L'efficacité ou l'ingéniosité des méthodes employées ou conçues s'inscrivent dans le droit fil de la croyance en l'être humain comme passivité pure et substance à modeler. ... les mécaniques individuelles n'arborent, ... laissées à elles-mêmes aucune disposition à l'harmonie sociale. Il y faut une torsion, une rééducation, à quoi va s'employer le génie de la propagande jacobine. ... " (X. Martin, ibid., p. 118-119.)

 

 

http://www.lepsychologue.be/img/articles/marionnette.jpg"On retrouve là le thème accoutumé de la petite élite qui sait, manipule et profite, et du troupeau que l'on observe et téléguide à son insu, et qui, sous la Révolution fut tant utilisé, à Paris notamment, comme masse de manoeuvre. Voltaire parle des 'gens pensants, qui gouvernent à la longue les autres' (A d'Argental, 20 avril 1769 in Voltaire, Correspondance, Coll. Pléiade, éd. établie d'après l'éd. Bestermann, 13 vol., 1977-1993, t. 9, p. 872.), tandis que Robespierre, qui est un démocrate, exalte 'la minorité pure et courageuse', au détriment sévère de la 'majorité imbécile et corrompue' (Cité par Jean-Marie Carbasse, 'Les responsables de la Terreur en Vendée: les hommes et le système', dans La Vendée dans l'Histoire, Actes du Colloque de la Roche-sur-Yond, avril 1993, Paris 1994, p. 341-657, p. 355, note 18.)

Le conventionnel Laignelot - qui vota la mort de Louis XVI, ndlr. - tient que 'c'est à la minorité de faire la loi', et dit, pour s'en vanter, que c'est une petite minorité qui imposa la République (Chassin, La Vendée patriote, t. 4, p. 59.) Voltaire, encore une fois, juge 'à propos que le peuple soit guidé, et non pas qu'il soit instruit. Il n'est pas digne de l'être' (A Damilaville, 19 mars 1766: Voltaire, Corr., t. 8, p. 409.)" (Source: X. Martin, ibid., p. 141-142.)

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/f2/Atelier_de_Nicolas_de_Largilli%C3%A8re%2C_portrait_de_Voltaire%2C_d%C3%A9tail_%28mus%C3%A9e_Carnavalet%29_-002.jpg/220px-Atelier_de_Nicolas_de_Largilli%C3%A8re%2C_portrait_de_Voltaire%2C_d%C3%A9tail_%28mus%C3%A9e_Carnavalet%29_-002.jpg'Le vulgaire ne mérite pas qu'on songe à l'éclairer' (Voltaire, Corr., t. 3, p. 710.; et t. 8, p. 819, cité in X. Martin, ibid., p. 21). Ou encore: 'La vérité n'est pas faite pour tout le monde. Le gros du genre humain en est indigne' (Corr., t. 7, p. 877, à Damilaville, 1er octobre 1764.)

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/b7/Jean-Jacques_Rousseau_%28painted_portrait%29.jpg/220px-Jean-Jacques_Rousseau_%28painted_portrait%29.jpgRousseau, du moins, préconise d'éclairer le peuple avant qu'il délibère : "Si, quand le peuple suffisamment informé délibère, les citoyens n'avaient aucune communication entre eux, du grand nombre des petites différences résulteraient toujours la volonté générale, et la délibération (issue du nombre, Ndlr.) serait toujours bonne" (Contrat, II, 3.)

 

L'adhésion aux Club des Jacobins recquérait notamment, la volonté de défendre les droits de l'homme (dont la déclaration est fixée le 26 août 1789 et le souci d'éclairer le peuple pour lui faire connaître ses droits. Paraphrasant le Contrat social de Rousseau (II, 3), une adresse de la Société aux filiales explique : 'De lui-même le peuple veut toujours le bien, mais il ne le voit pas toujours: il faut le guider, éclairer son jugement, le garantir de la séduction des volontés particulières" (Adresse du 10 octobre 1790: A. Aulard, La société des Jacobins, Recueil de documents pour l'histoire des Jacobins, Jouaust Noblet Quentin, 6 vol., Paris 1889-1897, tome I, p. 323, cité in Lucien Jaume, Le Discours jacobin et la démocratie, Fayard, Saint-Amand-Montrond 1989.) 

 

Il restait pour nos amis de l'Humanité de 'faire une Révolution dans les têtes et dans les coeurs comme elle s'est faite dans les conditions et dans le gouvernement' (Rabaut Saint-Etienne, décembre 1792, Arch. parlem., 1/55/346/1.)

 

Le modèle jacobin, dit Lucien Jaume, est 'un projet de visibilité absolue où l'indétermination est insupportable', et l'on y part en guerre contre l'intériorité' (cité in X. Martin, ibid., p. 121.) "C'est un combat total, où tous les moyens sont bons, et c'est par exemple à cette aune qu'il faut comprendre la publicité des délibérations et scrutins. Robespierre insista pour qu'une architecture idoine permît la tenue des assemblées parlementaires devant 12.000 spectateurs (10 mai 1793, Arch. parlem., 1/64/431-432.). ... Ce dont il va s'agir, c'est de manipuler (comme dans une immense pièce de théâtre, ndlr.), ce n'est pas de persuader, mais de procéder par illusionisme. L'éducation que l'on propose au peuple doit être 'enchanteresse' (Rabaut Saint-Etienne), il s'agit de mainmise magique sur les consciences (J. Starobinski, 1789, Les Emblèmes de la Raisonop. cit., p. 45.)  

 

Cette 'autorité la plus absolue ' 'qui pénètre jusqu'à l'intérieur de l'homme, et ne s'exerce pas moins sur la volonté des actions que sur les actions' (Rousseau, Discours sur l'Economie politique, op. cit., p. 251 in X. Martin, ibid., p. 120), 'cet idéal de parfaite visibilité sociale et psychologique est le fond du jacobinisme' (Mona Ozouf, L'école de la France, Essais sur la Révolution, l'Utopie et l'Enseignement, Paris 1984, p. 83.), dont le monde, 'est celui de la déclaration', entendons: de l'aveu, civiquement nécessaire de toute chose; elle (Mona Ozouf) pourrait dire aussi: de la dénonciation, puisqu'on y put aller jusqu'à faire un mérite de la délation anonyme (Lucien Jaume, Le Discours jacobin et la démocratie, Fayard, Paris 1989, p. 203.) (Sur le système de délations et dénonciations érigé en mode de gouvernement, voir notre IIe partie.)

 

  

Quatre génocides : quatre républiques

 

http://johanlivernette.files.wordpress.com/2012/08/democratie-bombes.jpg?w=490

 Quatre républiques, quatre génocides : le Génocide vendéen ("République française"), le génocide des Juifs et l'accession démocratique d'Hitler au pouvoir (république de Weimar), le génocide ukainien ou Holodomor  (Union des républiques socialistes soviétiques) et le génocide des Arméniens (république turque). De ces quatre génocides sont nées quatre républiques.

 

 

Joseph de Maistre s'interroge: "Comment une nation peut-elle se faire le dépositaire de ce qu'elle présente par ailleurs comme un bien commun de l'humanité ? En identifiant les intérêts nationaux à ceux du genre humain, les révolutionnaires français ne se sont nullement élevés à l'universalité d'un principe unificateur: ils ont surtout dévoilé, selon Maistre, les potentialités funestes d'un impérialisme portant en lui les germes de la division et de la violence. Dans l'horreur sans limites de la terreur, puis des campagnes napoléoniennes, Maistre voit donc la conséquence directe de la proclamation de ces droits universels, qui ne sont rien d'autre à ses yeux, que la "guerre civile du genre humain", s'écrie-t-il en 1793 dans la première des Lettres d'un royaliste savoisien. 

 

L'idée même des droits de l'homme, au nom de laquelle la Déclaration est devenue un manifeste insurrectionnel, n'est en effet, pour Maistre, qu'une abstraction maléfique, car il n'existe aucun 'droit naturel' permettant de fixer la légalité dans des termes qui vaudraient en toutes circonstances pour l'humanité. L'homme étant par essence un animal sociable, il n'existe au contraire que des droits du citoyen qui varient dans l'histoire, selon les pays et les formes de gouvernement.

La Déclaration, loin d'avoir rendu les hommes plus libres et plus fraternels, a déchaîné la guerre et son cortège de malheurs dans l'Europe entière. La révolution a provoqué une militarisation de la vie civile au terme de laquelle les combats, par leur ampleur et leur intensité, ont changé d'échelle, en mettant en jeu l'existence même des peuples ou leur dignité. ... C'est pourquoi la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen ne saurait représenter un progrès de la civilisation. Tout indique au contraire qu'elle constitue une terrible régression. 

 

Parce qu'il dénonce la violence inscrite dès l'origine dans l'émancipation révolutionnaire, Maistre anticipe sur les catastrophes des deux derniers siècles, faisant ainsi écho au désenchantement postmoderne. (Le Livre noir de la Révolution française, Les Editions du Cerf, Paris 2008, p. 482.)

___________

Contre le Nouvel Ordre mondial : en finir avec la révolution (IIe partie)

 

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6 avril 2012 5 06 /04 /avril /2012 19:09

"Il est des positions où il faut se résigner à subir quelques inconvénients pour en éviter de plus grands encore, et savoir sacrifier ce qui peut paraître l'utilité du moment à l'utilité permanente et véritable...

Ayons foi en nos doctrines, en nos traditions. Le sentiment moral est notre condition d'existence et notre force, ne l'abdiquons pas. C'est ce qui fait notre valeur aux yeux du pays, et c'est ce qui ramènera le pays vers nous, lorsqu'il sera rendu à la liberté et à lui -même. Telle que je la comprends l'abstention (lors des consultations électorales) n'est pas un défaut d'affirmation ; elle est au contraire une affirmation et une protestation éclatante. C'est s'affirmer, c'est protester que de dire au pouvoir : les royalistes ne veulent pas se prêter à vos mensonges ; ils ne veulent pas avoir l'air de prendre au sérieux vos prétendues institutions ; ils ne veulent pas, en acceptant une lutte trop inégale, ajouter l'apparence d'une opposition vaincue à votre facile triomphe...

Croyez-le bien : lorsque le moment sera venu, l'abstention d'aujourd'hui deviendra pour les royalistes un titre et une recommandation de plus devant leurs concitoyens...

Mais j'en suis convaincu, la protestation incessante par l'abstention publique, telle est la vraie mission des royalistes, sous un régime monstrueux qui semble contrarier à plaisir les instincts et les besoins de la France, qui remplace le sentiment moral par le cynisme, la liberté par l'intimidation électorale..."



Henri V . Comte de Chambord. 22 septembre 1861

 

Source : http://beaudricourt.hautetfort.com/
via http://www.democratie-royale.org/article-l-abstention-le-comte-de-chambord-toujours-tres-actuel-102904226.html

 

 

. Mettre de l'amour entre les personnes et cesser de voter

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29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 10:45

Si l'on comprend que la haine et son conducteur le "suffrage universel" font tourner le système à plein régime depuis deux siècles, on entrevoit les deux solutions imparables : mettre de l'amour entre les personnes à la place de la haine (mettre fin au cycle pas très français - et pas très chevaleresque à vrai dire - de la posture victimaire culpablisation-indemnisation..., mettre fin au cycle de division des Français entre eux) et cesser de voter (au plan national car au plan local c'est différent). 

 

Nombreux sont les catholiques et/ou les monarchistes qui, par le biais du suffrage universel, espèrent restaurer la cité traditionnelle ― ou au moins freiner la révolution. Il suffirait pour cela d’une campagne électorale, ou d’un “lobbying” bien mené. Difficile en effet de résister à la tentation de prendre l’adversaire à son propre piège, en utilisant l’arme qu’il met à notre disposition : le vote. Et pourtant, ce serait se méprendre tragiquement sur la nature de cette arme qui corrompt tous ceux qui en usent.

  Sommaire  
  • Les deux cités
  • Le moteur de la Révolution
  • L’épouvantable piège du suffrage universel
  • Comment arrêter le moteur révolutionnaire (…)
 Les deux cités
Une distinction traditionnelle

Il faut reconnaitre dans le Berbère saint Augustin l’un des principaux artisans de l’Occident chrétien, et son chef d’œuvre La Cité de Dieu, reste une référence essentielle aux sciences politiques. Dans cet ouvrage, l’évêque d’Hippone distingue deux cités :

Deux amours ont bâti deux cités ; l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu fit la cité terrestre ; l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi fit la cité de Dieu. [1]

Le médiéviste Lemarignier commente :

La cité de Dieu, c’est la cité des justes qui cherchent le royaume de Dieu avant de faire partie, dans le ciel, du nombre des élus. À cette cité de Dieu, civitas Dei, saint Augustin oppose la cité terrestre, civitas terrena, qui groupe ceux qui ne cherchent pas le Royaume de Dieu. Aux uns et aux autres, il a donné le nom mystique de “cité”… [2]

Avec l’avènement de la Modernité, l’amour de soi prend sa revanche, les Lumières le dotent d’un corpus doctrinal et politique qui produit un type de société inédit dans l’histoire de l’humanité : Dieu y est absent des institutions et relégué dans la sphère privée.

Comme un écho à la vieille distinction augustinienne, et pour rendre compte de l’apparition cette nouveauté, les sociologues, historiens et philosophes ont introduit les concepts d’hétéronomie et d’autonomie :

- La société hétéronome trouve sa justification, sa légitimité hors d’elle-même, dans la divinité ; Jean-Luc Chabot, juriste et professeur à l’Institut d’Études Politiques de Paris, précise :

Les sociétés dites hétéronomes fonctionnent […] sur la base d’un système de valeurs découlant d’un principe qui leur est à la fois extérieur et supérieur […], elles sont marquées par la transcendance de la divinité au regard de la vie humaine et de son organisation sociale. [3]
Tel est le cas de France monarchique où Jésus-Christ est reconnu institutionnellement vrai Roi par son lieutenant lors de la cérémonie du sacre. Cette société chrétienne mérite donc pleinement la qualification de cité de Dieu.

- La société autonome trouve sa justification, sa légitimité, en elle-même et en fin de compte, dans l’homme.

Au sein [des] sociétés d’Europe occidentale s’est développé à partir du XVIe siècle un dessein d’autonomie, non pas seulement du pouvoir civil par rapport au pouvoir ecclésiastique, mais bien plus fondamentalement de la société humaine prétendant se constituer en principe d’elle-même. Un tel propos visait implicitement à opérer un transfert de l’absolu de la transcendance religieuse au profit de l’immanence politique et sociale, à substituer une normativité fondée sur l’altérité religieuse par une normativité purement humaine, ayant une prétention à s’autolégitimer soit par la raison individuelle, soit par l’ordre social. [4]

C’est le cas des sociétés issues des trois idéologies révolutionnaires de 1789 : le libéralisme, le nationalisme et le socialisme. Nous appellerons cette société inédite issue de la modernité, la cité de l’homme-dieu.

Le philosophe et ancien ministre Luc Ferry affirme dans L’Homme-Dieu ou le sens de la vie que les sentiments qui émergent de la modernité « témoignent d’un rapport nouveau au sacré : une transcendance inscrite dans l’immanence à la subjectivité humaine, dans l’espace d’un humanisme de l’homme-Dieu. » [5]

Essentiellement, l’objet du combat entre ces deux cités est une conception radicalement opposée de ce qu’est l’être humain et de sa place.

La conception chrétienne de l’homme

Il existe une seule nature humaine à travers les âges. De la lecture des textes bibliques en passant par ceux de l’antiquité jusqu’à l’époque contemporaine, on constate que l’homme ne change pas : il se pose toujours les mêmes questions, éprouve les mêmes sentiments, il est toujours le siège des mêmes passions, des mêmes détresses et des mêmes espoirs.

La morale naturelle est une science fondée sur l’observation du comportement humain. Son principe part du constat ― énoncé entre autres par Aristote ― que « l’homme est par nature un animal politique. » [6] Cette science étudie la hiérarchie dans les actes humains pour parvenir au bonheur maximum. Quand il traite de la loi naturelle, saint Thomas dit tout simplement :

il y a en tout humain une inclination naturelle à agir conformément à sa raison. Ce qui est proprement agir selon la vertu. [7]

L’intelligence de l’homme a été obscurcie par le péché originel, et à cause de ses passions, il est souvent tenté de justifier ses actes mauvais contre la morale naturelle. Pour l’aider à se repérer et grâce à la Révélation, Dieu ― son créateur ― lui a fait cadeau des dix commandements résumés dans le commandement d’amour de Dieu et du prochain.

En tant que créateur, Dieu est la source du pouvoir. Jésus dit à Pilate :

Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir, s’il ne t’avait été donné d’en haut. [8]
Saint Paul confirme :
Tout pouvoir vient de Dieu. [9]

Dieu est le principe et la fin de toute chose :

Au commencement était le Verbe. [10]

Si le sacrifice de Jésus Christ a permis la Rédemption du genre humain, le salut est individuel et réclame de nous une acceptation de notre nature. Dieu nous a voulus “animaux politiques” : or la vie en société n’est possible que parce que nous avons besoin les uns des autres, parce que nous sommes différents et donc inégaux.

La conception révolutionnaire de l’homme

Il n’existe pas de nature humaine, l’homme évolue continuellement à travers les âges vers quelque chose de supérieur. C’est la théorie de l’évolutionnisme, le mythe du progrès de l’humanité. Mais vers quoi l’homme peut-il progresser, si ce n’est vers une sorte d’état angélique puis divin ?

Il ne saurait y avoir de morale fixe. Mieux ! l’homme moderne estime superbement qu’il est parvenu à la “phase adulte” de son évolution, il doit donc s’affranchir de cette morale d’un autre âge, élaborée par l’esprit archaïque, frustre et masochiste de nos ancêtres.

L’évolution est inéluctable, c’est le fameux “sens de l’histoire”. La Révolution permet d’accélérer la prise de conscience par l’humanité de sa grande destinée. L’homme en marche vers la divinité peut enfin décider pour lui-même. Le philosophe hégélien allemand Feuerbach déclare :

L’être absolu, le Dieu de l’homme, c’est l’être même de l’homme. [11]

L’homme de la modernité s’affirme désormais la source du pouvoir : on lit à l’article 3 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1791

Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation.
, et à l’article 2 du titre III de la Constitution de 1791 :
La nation, de qui seule émanent tous les pouvoirs…

Mgr Gaume résume ainsi la doctrine révolutionnaire :

Je suis la haine de tout ordre que l’homme n’a pas établi et dans lequel il n’est pas roi et dieu tout ensemble. [12]

Jules Ferry ne dit pas autre chose :

Mon but, c’est d’organiser l’humanité sans Dieu et sans roi. [13]

La Révolution se présente à elle-même comme un mouvement permanent et éternel : « Au commencement était l’action. » [14] selon la parole célèbre de Faust dans la tragédie du franc-maçon Goethe.

L’État révolutionnaire se pose en rédempteur et prétend apporter un salut collectif par la réalisation de l’égalité. Le ministre franc-maçon Jules Ferry déclare :

Qu’est-ce d’abord que l’égalité ? C’est la loi même du progrès humain ! c’est un fait social, c’est l’essence même et la légitimité de la société à laquelle nous appartenons. En effet, la société humaine n’a qu’une fin dernière : atténuer de plus en plus, à travers les âges, les inégalités primitives données par la nature. [15]

Plus récemment, le philosophe Marcel Gauchet confirme

La république c’est le régime de la liberté humaine contre l’hétéronomie religieuse. Telle est sa définition véritablement philosophique. [16]

Si la Révolution n’est pas naturelle, comment expliquer sa pérennité depuis deux siècles ? Comment se fait-il que le nombre de partisans de la cité de l’homme-dieu ne cesse d’augmenter ? Quelle est la source, le moteur de ce mouvement révolutionnaire de conversion des esprits ?

Le moteur de la Révolution
Fonctionnement d’un moteur

La physique nous apprend que les moteurs fonctionnent grâce à deux types de grandeurs :
- une différence de potentiels (ou de pôles), c’est la ddp
- un courant (ou débit)

Donnons quelques exemples :
- Un moteur électrique fonctionne grâce à une tension (ou différence de potentiels électriques : pôles plus et moins) et à un courant qui passe d’un pôle à l’autre.
- Un moteur thermique fonctionne grâce à une différence de potentiels thermiques (source chaude, source froide) et à un courant thermique qui passe de la source chaude à la source froide.
- Un moulin à eau fonctionne grâce à une dénivellation (ou différence de potentiels d’altitude : le haut et le bas) et à un courant d’eau qui passe du haut vers le bas.

On peut donc supposer qu’il en va ainsi avec la Révolution qui est un mouvement d’idées. Selon ce schéma, le moteur révolutionnaire fonctionnerait grâce à :
- une différence de potentiels dans l’ordre des idées : THÈSE /ANTITHÈSE,
- un courant d’opinions qui passeraient de la thèse à l’antithèse, de la Cité de Dieu à la cité de l’homme-dieu.

Reste à préciser la ddp et le support ― ou le conducteur ― de ce courant.

La ddp révolutionnaire : la haine dans l’inégalité

Le révolutionnaire qui veut hâter l’évolution de l’homme se heurte d’abord à l’inertie de la nature humaine. Pour « changer les mentalités », «  faire bouger la société  », susciter le mouvement, la méthode consiste à :
- faire “prendre conscience” des inégalités (ddp) entre les personnes
- placer les individus dans une attitude mentale de révolte avec un argument moteur : INÉGALITÉ = INJUSTICE.

À cet effet, on cherche à mettre de la haine dans les différences qui existent naturellement entre les personnes (différences d’âge, de sexe, de classe sociale, de sagesse, de richesse, de connaissance…)

Vers 1840, à l’aube des systèmes démocratiques, Tocqueville s’étonne de cette passion pour l’égalité :

Le fait particulier et dominant qui singularise ces siècles, c’est l’égalité des conditions ; la passion principale qui agite les hommes dans ces temps-là, c’est l’amour de cette égalité. [17]
Il en déduit ― comme conséquence logique ― cet individualisme qui ronge nos sociétés modernes et que tout le monde déplore sans en vouloir reconnaître l’origine :
L’individualisme est d’origine démocratique, et il menace de se développer à mesure que les conditions s’égalisent. [18]

Alors que dans une société saine, les inégalités naturelles sont sources d’échanges et de richesses pour tout le monde, dans la société révolutionnaire, elles deviennent des facteurs d’oppositions, de luttes, de ddp thèse/antithèse. La haine, la jalousie, l’égoïsme de part et d’autre, creusent les différences jusqu’à les rendre insupportables. Alors la révolte éclate et conduit la plupart du temps à une égalité imposée et artificielle dans laquelle persiste l’état de haine. En effet, l’autre est toujours suspecté de vouloir jouir d’un avantage qu’on n’aurait pas soi-même, et cette idée est insupportable.

Souvenons-nous de ces paroles terribles du philosophe marxiste Marcuse :

II n’y a pas de doute qu’un mouvement révolutionnaire donne naissance à une haine sans laquelle la révolution n’est tout simplement pas possible, sans laquelle aucune libération n’est possible. Rien n’est plus révoltant que le commandement d’amour : «  Ne hais pas ton ennemi » dans un monde ou la haine est partout institutionnalisée. Au cours du mouvement révolutionnaire, cette haine peut naturellement se muer en cruauté, en brutalité, en terreur. La limite est, en ce domaine, terriblement mobile. [19]

Les trois idéologies révolutionnaires présentent cette passion de l’égalité :
- Le socialisme oppose la classe prolétarienne déifiée à la classe bourgeoise de façon à aboutir à la dictature mondiale du prolétariat où est censée régner l’égalité. En fait, on sait ce qu’il en est : une élite non naturelle (la nomenklatura) opprime la cité.
- Le nationalisme oppose la nation déifiée aux autres peuples. Les révolutions nationalistes conduisent toujours à la guerre expansionniste. Ex : la Révolution française déclare la guerre à l’Europe, il en va de même pour les révolutions de l’Allemagne nazie, de l’Italie fasciste… À l’intérieur de la nation règne une égalité particulière : l’uniformité. On combat impitoyablement les minorités et les identités régionales car elles sont considérées comme autant de facteurs de divisions.
- Le libéralisme oppose les individus-dieux entre eux. Chaque personne est libre absolument, l’individualisme triomphe : l’autre est celui qui vient limiter notre liberté. Il faut donc s’affranchir de son autorité naturelle que son égoïsme peut rendre odieuse. Des conflits artificiels sont ainsi créés entre homme et femme, parents et enfants, enseignant et élèves, prêtre et fidèles, patrons et ouvriers.

Quand on perd de vue le bien commun, la hiérarchie n’est plus justifiée, ce qui amène à la revendication de l’égalité absolue.

Le conducteur du courant révolutionnaire : le suffrage universel

L’expérience montre qu’établir de façon trop affichée, trop brutale ou trop autoritaire la cité de l’homme-dieu, aboutit à une panne du courant de conversion des esprits à la Révolution :
- échec de la Convention dans sa tentative d’imposer le culte de la déesse Raison,
- échec des révolutions socialistes avec leur matérialisme scientifique,
- échec des révolutions nationalistes quand la guerre tourne à leur désavantage.

La démocratie libérale, parce qu’elle effectue ses réformes en douceur, se révèle un moteur révolutionnaire bien plus performant que les idéologies nationalistes et socialistes :
- Afin de ne pas effaroucher l’opinion et pour réaliser l’égalité ― et la liberté ― elle s’attaque à l’ordre naturel par petites étapes. Par exemple, le divorce, l’avortement, le « mariage » des homosexuels, l’euthanasie ne seront pas légalisés en même temps mais peu à peu…
- Pour parer toute contestation, grâce au suffrage universel, elle laisse croire aux personnes qu’elles ont elles-mêmes souhaité ces changements. Il suffit pour cela de travailler l’opinion à grands coups de campagnes médiatiques en suscitant des ddp, puis d’invoquer les mythes de la volonté générale, du sens de l’histoire, du progrès de l’humanité.
- Pour détourner l’attention du véritable enjeu (la cité de l’homme-dieu contre la Cité de Dieu), elle crée une opposition artificielle, la ddp DROITE/GAUCHE dans laquelle elle occupe la place centrale ― celle de l’arbitre ― et place ses idéologies concurrentes (socialisme et nationalisme) ainsi que les formes bâtardes : social démocratie, libéral nationalisme, national socialisme

À cause de leurs oppositions apparentes, on oublie que ces idéologies ont toutes pour finalité l’homme-dieu, et la Cité de Dieu perd ses combattants dans des batailles électorales qui ne les concernent pas.

Ainsi la démocratie ― grâce au suffrage universel et à la ddp DROITE/GAUCHE ― entretient un courant permanent de conversion des esprits à la Révolution : le moteur tourne, tourne, tourne.

 L’épouvantable piège du suffrage universel
La démocratie est-elle une religion ?

La supériorité de la démocratie libérale, par rapport aux deux autres idéologies, tient à ce que sa finalité (la cité de l’homme-dieu) se réalise dans son fonctionnement même :
- Par le suffrage universel, indépendamment de l’âge, de la compétence, de la sagesse, tout individu est appelé à se prononcer sur la destinée de la Cité, en élisant des hommes qu’il ne connaît pas, et qui représentent des idéologies dont il ignore tout.
- Par référendum, on lui demande son avis sur ce qui relève de la morale naturelle (avortement, euthanasie…) ou de décider du sort de ce qui ne lui appartient pas comme la disparition du pays dans l’Europe.

Aucune référence morale n’est reconnue a priori, aucun ordre naturel ne sert de point de repère. En bon disciple du démocrate et sophiste grec Protagoras, le votant finit par penser que

l’homme est la mesure de toute chose. [20]

Peu à peu et à son insu, par la pratique même du vote, il s’accoutume à l’idée qu’il est lui-même la source de la vérité, qu’il peut décider de ce qui est le bien et le mal. Or, ce privilège ne revient-il pas à l’Auteur de toutes choses, à Dieu Lui-même ?

De fait, objectivement, le votant se substitue à Dieu, il est l’homme-dieu. Souvenons-nous de la chute d’Adam :

Le serpent répliqua […] le jour où vous en mangerez [de ce fruit], vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal. [21]

Et le franc-maçon Oswald Wirth de s’en féliciter :

Le serpent séducteur symbolise un instinct particulier […] dont le propre est de faire éprouver à l’individu le besoin de s’élever dans l’échelle des êtres. Cet aiguillon secret est le promoteur de tous les progrès. [22]

Le péché originel fut le péché d’orgueil de l’homme qui voulait être maître du bien et du mal, qui refusait sa nature humaine. S’attribuer une compétence que l’on ne possède pas, n’est-ce pas là, la définition même de l’orgueil ?

À chaque fois qu’il vote pour ou contre quelque chose qui ne relève pas de sa compétence, le citoyen commet donc un acte d’orgueil. De cette façon, chaque votant constitue une pierre d’orgueil qui sert à l’édification d’une gigantesque tour d’orgueil : LA DÉMOCRATIE UNIVERSELLE, LA TOUR DE BABEL, LA TOUR DE L’HOMME-DIEU. [23] Tout cela sous l’œil attentif du Grand Artisan de la révolte, ce premier qui a dit « Non serviam » (je ne servirai pas !).

La démocratie s’identifierait-elle donc à la religion de l’homme ?

Comme une religion la démocratie n’a-t-elle pas :
- son dogme : le dogme de la volonté générale comme source du pouvoir. À l’instar d’un J-M. Le Pen, ne clame-t-elle pas :

Depuis que le pouvoir ne se fonde plus en Dieu mais dans le peuple, c’est lui qui doit faire l’objet de toutes nos considérations. [24]

- son credo : la Déclaration universelle des droits de l’homme.
- son sacrement : la grand-messe du suffrage universel.

Augustin Cochin ne s’exprime pas autrement en commentant le Contrat social de Rousseau :

Nous serions perdus, dit le christianisme, sans un secours d’en haut, nous ne sommes pas de force à nous sauver à nous seuls ― et de même Jean-Jacques : nous sommes incapables de dégager de nous-mêmes la volonté générale et de la suivre. Il nous faut le secours extérieur de la loi (grâce), effet du vote (sacrement) qui crée en nous l’homme nouveau. […]

Ainsi le Contrat social n’est pas un traité de politique, c’est un traité de théologie, la théorie d’une volonté extranaturelle, créée dans le cœur de l’homme naturel, substituée en lui à sa volonté actuelle, par le mystère de la loi, accompli au sein de la société contractuelle, ou volontaire, ou de pensée, sous les espèces sensibles du sacrement de vote. [25]

La solution suicide : Le parti catholique

La tentation est quelquefois grande de vouloir prendre la démocratie à son propre piège, de constituer un pôle catholique et de lutter contre la Révolution avec ses propres armes (campagnes, lobbying, slogans, élections, pétitions…) L’histoire nous montre pourtant que jamais aucune tentative n’a abouti, même avec des conditions favorables.

Souvenons-nous de cette funeste affaire du Ralliement de l’Église à la République en 1892. La France d’alors est catholique dans son immense majorité et pourtant, le pays est dirigé par la IIIe République violemment antichrétienne. L’élite catholique est monarchiste. Aussi le pape Léon XIII fait-il le calcul suivant : l’Église n’est tributaire d’aucun type de gouvernement (monarchie, aristocratie, république). Donc, si on oblige moralement les catholiques à voter, il est mathématique que leurs élus seront majoritaires et la République deviendra chrétienne.

De fait, après le ralliement, tous les catéchismes font du vote un devoir du chrétien. On connaît la suite : en 1893 le nombre des députés catholiques passe en effet à deux cents, mais six mois plus tard, il retombe à 97. Aucun ministère n’est concédé aux ralliés et les lois antireligieuses reprennent de plus belle.

Plus d’un siècle après, le bilan est accablant :
- la France est toujours révolutionnaire ;
- le parti catholique s’est évanoui dans la nature et on trouve des députés qui se prétendent “chrétiens” dans tous les partis de l’échiquier politique. Ils en ont épousé les idéologies respectives ;
- les catholiques en France sont devenus minoritaires.

Quelles sont les raisons de ce désastre ? Pourquoi le parti catholique soutenu par le pape, avec un rapport de forces écrasant, a-t-il échoué ? À la lumière de l’étude précédente, nous donnerons deux réponses liées :
- Créer un parti chrétien qui utilise les règles du jeu du système démocratique, rend à ce dernier l’éminent service d’apporter la contradiction, de susciter une nouvelle ddp. Cela engendre de nouvelles possibilités de mouvement d’idées. Grâce au vote chrétien, le moteur révolutionnaire se trouve alimenté par une nouvelle source de courant d’opinions.
- À la manière de Léon XIII, il serait dangereux de ne considérer dans la démocratie qu’un mode de gouvernement. Nous avons vu qu’elle était essentiellement une religion, celle de l’homme-dieu. Comprenons bien que le révolutionnaire se moque éperdument pour qui l’on vote, pourvu que l’on vote. L’important est de pratiquer (praxis) cet acte d’orgueil. Il sait qu’ainsi s’opérera dans les âmes une transformation intérieure à la manière de celle produite par un rite.

Par le suffrage universel, le membre du parti catholique est conduit à adopter l’attitude mentale du révolutionnaire qui n’a d’autre maître que lui-même. Il pratique l’acte révolutionnaire tout en prétendant lutter contre la Révolution. Alors, à son insu, il agit comme un homme-dieu, et si cette schizophrénie ne lui fait pas perdre la foi, les risques sont bien plus grands pour ses enfants. N’oublions jamais que l’on finit toujours par penser comme on agit, c’est d’ailleurs en cela que réside l’extraordinaire importance du rituel religieux.

Les deux exemples suivants ne sont-ils pas significatifs ?
- Se félicitant du taux de participation record au référendum sur le traité de Maastricht, alors que le « oui » n’avait remporté qu’un tout petit 51 %, le quotidien Ouest-France annonçait en première page :

UNE GRANDE VICTOIRE POUR LA DEMOCRATIE.

- Dans le Courrier de l’Ouest du 8 janvier 1988, le grand-maître du Grand-Orient, Jean-Robert Ragache, titrait ainsi son article :
UN SEUL MOT D’ORDRE POUR L’ÉLECTION PRESIDENTIELLE : VOTER !
Traduisons : peu importe que vous votiez à droite ou à gauche, ou même à l’extrême-droite … nous voulons seulement que vous votiez !
Comment arrêter le moteur révolutionnaire ?
Dire la vérité et dénoncer l’imposture de l’homme-dieu

Il importe en premier lieu de rétablir les choses à leur juste place :
- Reconnaître notre condition de créature entièrement dépendante de Dieu.
- Accepter notre nature d’homme (animal politique) et essayer d’agir conformément à ce qu’elle réclame. C’est la condition pour accéder au bonheur maximum en ce monde et éternel dans l’autre. À cet effet, notre idéal doit être le respect des dix commandements et du commandement d’amour de Dieu et du prochain.
- Dénoncer cette imposture qui fait de l’homme le maître du bien et du mal. Dans la Cité de Dieu, à cause du péché originel, il y a toujours des fautes contre notre nature (et donc contre les commandements de Dieu) mais elles sont reconnues comme telles et regrettées. Dans la cité révolutionnaire, afin de donner libre cours à ses passions désordonnées et pour se donner bonne conscience, l’homme décide qu’il n’y a plus de péché. Il est à la fois juge et partie, sa morale est subjective et non plus objective (c’est bien pratique !). Or, le plus grand des péchés n’est pas tant d’aller contre une loi de Dieu, mais de dire que cette loi n’existe pas, car à partir de là, tout est permis.
- Dire la vérité haut et fort, sans concession : la vérité est une, on ne peut pas en prendre et en laisser à notre guise, nous n’en sommes pas maîtres. Or, dans le jeu démocratique, « il faut faire nombre si l’on veut faire entendre sa voix ». Aussi le chrétien entre-t-il dans le parti dont il juge l’idéologie la plus acceptable. Pour ne pas heurter ses nouveaux amis, il est conduit à faire des concessions, à taire certains points de la doctrine qui ne sont pas dans l’air du temps ; d’ailleurs il finit par oublier ces détails gênants. Il est remarquable que tous les partis comptent des catholiques parmi leurs membres, mais aucun n’affiche la doctrine du Christ-Roi dans son programme. On en déduit que ces chrétiens engagés ont honte d’une partie de la vérité révélée et qu’ils l’ont censurée. Par là, ils se rendent en quelque sorte maîtres de la vérité, ils savent mieux que Notre-Seigneur ce qui est bon pour nous : ils sont donc devenus, eux aussi des hommes-dieux.

À propos de cet œcuménisme qui consiste à abdiquer une partie de la foi sous prétexte de pratiquer une politique de moindre mal, Monseigneur Pie déclare :

Ne nous reprochez pas de revenir si souvent sur cette question des droits de Jésus-Christ sur la société ; le devoir du médecin spirituel, comme du médecin des corps dure aussi longtemps que le mal qu’il s’agit de déraciner […] Supposons qu’en temps d’épidémie le pharmacien de la cité ait la barbarie de couper de moitié eau l’antidote qui aurait besoin de toute sa puissance pour triompher du fléau mortel, cet homme serait-il moins criminel qu’un empoisonneur public ? Or, la société moderne est en proie à un mal terrible qui lui ronge les entrailles et qui peut la précipiter au tombeau. Le contre-poison ne sera efficace que s’il garde toute son énergie : il sera impuissant s’il est atténué. Ne commettons pas le crime d’obéir aux fantaisies, aux sollicitations même du malade. [26]
Pour réduire la DDP : Mettre de l’amour dans les différences

Si notre devoir exige de demeurer intransigeants avec les principes, il comporte aussi d’être indulgent avec les personnes et d’accepter les inégalités naturelles qui proviennent de ce que nous sommes limités : nous avons tous des défauts, des infirmités mais aussi des expériences, des compétences et un passé différents.

L’Évangile nous dit « Heureux les artisans de paix  » [27] : à l’inverse du révolutionnaire et conformément au commandement du Christ, le chrétien mettra de l’amour dans les différences naturelles et apaisera les tensions sociales. Il ne s’agit pas de faire disparaître les inégalités naturelles, et ceci précisément parce qu’elles sont dans notre nature. En effet, c’est grâce à ces inégalités que la vie sociale est possible. Tout au long de notre vie nous avons besoin des autres : dans l’enfance et l’adolescence pour notre éducation, à l’âge adulte car nous n’avons pas toutes les compétences, au soir de notre vie car nous sommes diminués. Ainsi c’est l’amour du prochain qui donne son bonheur, sa prospérité, sa richesse à la société.

Contrairement à ce que prétendent les “chrétiens libéraux”, Notre-Seigneur n’est jamais venu abolir les inégalités, Il affirme sa royauté et sa supériorité hiérarchique tout en donnant l’exemple à suivre :

Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et Maître, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. [28]
Le devoir du chrétien est donc de servir ses frères dans l’amour du Christ, chacun à son niveau. De cette façon, il œuvre pour le bien commun ― il essaie que tous mènent une vie vertueuse dans l’unité de la paix ― il réalise ainsi la Cité de Dieu.
Pour tarir le courant de conversion des esprits à la Révolution : Cesser de voter

Depuis deux cents ans les combattants de la Cité de Dieu s’épuisent dans les combats démocratiques et leur nombre ne cesse de diminuer. Nous en avons analysé la raison : la règle du jeu démocratique est truquée, elle est la machine à perdre les chrétiens. La pratique du vote, sans les compétences requises, constitue un acte d’orgueil qui aboutit à une usurpation de la place de Dieu et à l’acceptation des idéologies.

Voter, c’est reconnaître la règle du jeu, la loi du nombre. C’est reconnaître la validité de la condamnation du Christ par la foule. Le Juste, le Doux, l’Innocent est mort par plébiscite, par la pression démocratique, parce que Dieu n’était pas à la hauteur des misérables ambitions des prêtres et des pharisiens. Ce qui est ignoble, ce n’est pas seulement le résultat du choix populaire ― la condamnation de Dieu ― mais c’est surtout le fait que ce choix ait été accordé au peuple. C’est d’ailleurs en cela que réside le crime du très libéral Pilate.

Mais de nos jours, ne sommes-nous pas confrontés à la même situation ? Par exemple, quand un pays organise un référendum sur l’avortement, voici ce que l’on entend parmi les catholiques conscients du caractère monstrueux de cette consultation électorale [29] : « Je sais que voter dans cette situation est intrinsèquement mauvais mais si je peux grâce à ça sauver des vies… » Résultat : de toute façon le “oui” sera voté, sinon la Révolution répétera l’opération jusqu’à ce que le “oui” passe, et ce sera définitif, car on n’arrête pas le “sens de l’histoire”. Et nos bons catholiques de se lamenter et de lever les bras … Cette attitude réactionnaire est irresponsable : ce n’est pas contre l’avortement qu’il faut se battre, c’est contre les institutions politiques qui permettent que de tels choix soient possibles. Le devoir civique du citoyen chrétien n’est pas de voter mais de travailler de toutes ses forces à promouvoir une institution politique qui respecte l’ordre naturel.

La reconstruction de la Cité de Dieu passe d’abord par la préservation de ses combattants puis par l’affaiblissement de la cité de l’homme-dieu, donc par le refus des règles du jeu démocratique.

Cessons de voter et le courant de conversion des esprits à la Révolution se tarira, la Révolution tombera en panne et sera vaincue.

Le combat pour la cité de Dieu en France

En France, une institution politique ayant pour idéal la Cité de Dieu a déjà existé : c’est la monarchie légitime. Elle est dépositaire de l’unique doctrine politique naturelle antérieure aux idéologies de 1789. La constitution de l’ancienne France était fondée sur deux principes :

Une légitimité naturelle fondée sur le droit naturel.
- Pour assurer le bien commun, pour donner le bonheur aux hommes, l’autorité politique reconnaît et se soumet elle-même à une loi dont elle n’est point l’auteur : la loi naturelle ou loi de la nature humaine.
- Le bien commun qui requiert l’unité de la paix n’est idéalement réalisé qu’avec le gouvernement d’un seul : « il est clair que ce qui est un par soi peut mieux réaliser l’unité que ce qui est composé d’unités. » [30] dit saint Thomas dans son De regno. Aussi l’autorité politique est-elle un roi.
- Le fait que le roi n’est pas désigné par les hommes mais par les Lois Fondamentales du Royaume ― auxquelles et le peuple, et le roi doivent se soumettre ― évite les querelles de succession, préserve l’unité et donc le bien commun.

Une légitimité théologique fondée sur le droit divin et la Révélation. Le successeur n’est pleinement roi qu’avec le sacre :
- quand il se soumet devant ses peuples à Dieu, l’Auteur de la loi naturelle (c’est ce que nous appelons le droit divin)
- quand grâce à la Révélation, il reconnaît plus précisément la suzeraineté de Jésus-Christ Roi de France.
- Il reçoit alors les grâces nécessaires pour gouverner en conformité avec les lois de Dieu et de l’Église.

Ce combat ne s’impose-t-il donc pas ? N’est-il pas raisonnable ? N’en vaut-il pas la peine ? Lui préférerions-nous l’illusion d’un “bon gouvernement” inventé de toute pièce sans la tradition ?

Mais à quelle civilisation chrétienne concrète St Pie X fait-il référence dans sa Lettre sur le Sillon ― cette lettre qui condamne le mouvement démocrate-chrétien de Marc Sangnier ?

Non, Vénérables Frères — il faut le rappeler énergiquement dans ces temps d’anarchie sociale et intellectuelle, où chacun se pose en docteur et en législateur,— on ne bâtira pas la société autrement que Dieu l’a bâtie ; on n’édifiera pas la société, si l’Église n’en jette les bases et ne dirige les travaux ; non, la civilisation n’est plus à inventer ni la cité nouvelle à bâtir dans les nuées. Elle a été, elle est ; c’est la civilisation chrétienne, c’est la cité catholique. Il ne s’agit que de l’instaurer et la restaurer sans cesse sur ses fondements naturels et divins contre les attaques toujours renaissantes de l’utopie malsaine, de la révolte et de l’impiété : « omnia instaurare in Christo ».

Eh quoi ! on inspire à votre jeunesse catholique la défiance envers l’Église, leur mère ; on leur apprend […] que les grands évêques et les grands monarques, qui ont créé et si glorieusement gouverné la France, n’ont pas su donner à leur peuple ni la vraie justice, ni le vrai bonheur, parce qu’ils n’avaient pas l’idéal du Sillon !  [31]

Quelle cité catholique non bâtie “dans les nuées” le saint pape évoque-t-il quand il s’adresse à notre pays, si ce n’est celle de notre monarchie traditionnelle ?

Notes

[1] St Augustin, La Cité de Dieu, Édition P.de Labriolle, 1957, l. IV, c. 4, p.332.

[2] Jean-François LEMARIGNIER, La France médiévale, Édition A. Colin, Paris, 2002, p.37.

[3] Jean-Luc CHABOT, Le nationalisme, col. Que Sais-Je, 1997, p.14.

[4] Jean-Luc CHABOT, Le nationalisme, col. Que Sais-Je, 1997, p.15.

[5] Luc Ferry. L’Homme-Dieu ou le sens de la vie, Grasset, 1996, p.226.

[6] Aristote, La Politique.

[7] St Thomas d’Aquin, Somme théologique, La Loi, Question 94, Article 3.

[8] St Jean, XIX,10–11

[9] St Paul, Épître aux Romains, XIII, 2

[10] St Jean, I,1

[11] Ludwig FEUERBACH, Essence du Christianisme, Librairie Internationale, Paris, 1864, p.27.

[12] Mgr GAUME, La Révolution, Recherches historiques, t. I, p. 18, Lille. Secrétariat Société Saint-Paul, 1877.

[13] Jules FERRY cité par Jean JAURES, Préface aux Discours parlementaires, Le socialisme et le radicalisme en 1885, Présentation de Madeleine Rebérioux, « Ressources », réédition Slatkine, 1980, p. 28-29.

[14] GOETHE, Faust, Partie I, scène 5

[15] Jules FERRY, Discours sur l’égalité d’éducation, Discours et opinions de Jules Ferry, Paris , Armand Colin, 1893.

[16] Marcel GAUCHET, art. La république aujourd’hui, La revue de l’inspection générale, n°1, Janvier 2004

[17] Alexis de TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique, t.II, ch. 1

[18] Alexis de TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique, t.II, ch. 2

[19] Herbert MARCUSE, La fin de l’utopie, p.33, Éditions du Seuil, Paris, 1968.

[20] Platon, Théétète, 152a

[21] Bible de Jérusalem, Cerf/Verbum Bible, 1988, Genèse, chapitre 3, verset 5

[22] Oswald Wirth, La Franc-Maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes, Tome I p.92, édition Dervy-Livres, Paris 86.

[23] Remarquons bien que le vote n’est pas condamnable en lui-même : il est parfaitement légitime de voter lors d’élections professionnelles, de municipales dans une petite ville, etc. Nous le répétons : ce qui est visé ici, c’est le vote pour quelque chose qui ne relève pas de notre compétence.

[24] Article « Entretien avec JMLP », Aspects de la France, jeudi 10 octobre 1991

[25] Augustin COCHIN, Le catholicisme de Rousseau, Conférence faite aux « Conférences Chateaubriand », le 15 mai 1912, Chapitre II (La mystique de la libre pensée) tiré du livre Les sociétés de pensée et la démocratie moderne,1921 (publication posthume).

[26] Cardinal Pie, Instruction synodale sur les principales erreurs du temps présent.

[27] St Matthieu, V, 9.

[28] St Jean, XIII,14.

[29] L’avortement est contre-nature, que le peuple soit pour ou contre.

[30] St Thomas d’Aquin, De regno, ch.II, col. Les maîtres de la politique chrétienne, Éditions de la Gazette Française, Paris, 1926

[31] St Pie X, Lettre sur le Sillon Notre charge apostolique, du 25 août 1910, PIN. 430.

 

Source: http://www.viveleroy.fr/Principe-du-moteur-de-la,71

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19 mars 2012 1 19 /03 /mars /2012 11:35

Article trouvé sur Néochouannerie

 

Bien sûr il appartient à chacun de faire un choix, de décider ou non de se rendre à la mairie pour voter pour les prochaines échéances électorales. Mais nous voulons dire par ce billet que voter ne va pas dans le sens du royalisme. Nous condamnons fermement le système démocratique actuel qui ne représente en rien la volonté des peuples de France. En outre ce que nous allons dire n’est pas forcément valable pour les élections de proximités comme les communales. Quand on est royaliste on l’est jusqu’au bout. On affirme fièrement son appartenance afin de rallier les troupes à ne pas céder au chantage républicain!

 

« Le suffrage universel ne me fait pas peur, les gens voteront comme on leur dira ». Alexis de Tocqueville

 

afficheVB.jpgPrésenté comme la rencontre entre un(e) homme/femme et le peuple, l’élection présidentielle au suffrage universelle instaurée par le général De Gaulle n’est démocratique que sur le papier. Seule une assemblée peut représenter tous les courants de pensées du peuple et non un homme seul. Au mieux lors du premier tour des présidentielles le candidat vainqueur recueillera un peu plus de 20% des voies. Il gagnera avec un faible écart de 5% maximum au second tour. Les personnes votant au second tour le font par défaut. Seuls sont représentatifs les votes du premier tour qui là encore sont faussés.

La république qui se prétend au service du peuple ne prend pas en compte l’abstention ni les votes blancs. Du coup on imagine bien le fameux candidat retomber dans les 10% si jamais ces votes ou non votes étaient comptabilisés. Comment une personne ayant le soutien de 10% de la population peut elle se prétendre légitime ? Elle ne l’est en rien.

Souvent on nous culpabilise pour aller voter, paraît-il que des gens sont morts pour ça. Personnellement quand je regarde du côté de la Vendée j’ai plus l’impression que le peuple s’est fait massacrer parce qu’il n’était pas en accord avec la dictature parisienne ayant vu le jour dés 1789. A contrario les troupes royales n’ont jamais reçu l’ordre de Louis XVI de tirer contre les émeutiers. Le Roi martyr tenant à préserver coûte que coûte le sang des Français. Ceux qui sont mort l’ont été par des fanatiques qui se sont entretués pour obtenir le pouvoir ! La culpabilisation à outrance est la preuve de la diablerie républicaine. Qu’ils le veuillent ou non, ne pas voter c’est exprimer un choix. Celui du refus du système. Celui qui en à marre que le peuple soit pris pour des imbéciles. Ne pas comptabiliser le vote blanc est la preuve du mépris absolu qu’a le système envers le choix du peuple. Parce que le vote blanc est un vote de contestation qui marque qu’aucun candidat n’est digne de diriger le pays, c’est un danger pour le système républicain. Nous n’irons pas voter blanc aux prochaines élections car ce n’est pas comptabiliser contrairement à l’abstention. Bien que le chiffre soit donné il ne rentre pas en compte dans les calculs. Plus nous nous abstiendrons plus nous prouverons que ce régime est illégitime et plus fort sera notre chance de voir exploser le système.

 

Source et suite: http://neochouannerie.over-blog.com/article-pourquoi-les-royalistes-ne-doivent-pas-voter-101685760.html

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13 mars 2012 2 13 /03 /mars /2012 08:38

Lors des élections législatives de 1898, le journaliste satirique Zo d’Axa – pseudonyme d’Alphonse Gallaud de La Pérouse et descendant de l’illustre navigateur – surnommé le « mousquetaire de l’anarchie », informe les lecteurs de son journal La Feuille, dont 25 numéros paraîtront entre octobre 1897 et mars 1899, qu’il a trouvé le candidat idéal à même de réconcilier les abstentionnistes avec le vote : un âne blanc appelé Nul. Le jour des élections, « la Bête qu’il faudrait à la Belle Démocratie » traverse Paris entourée de ses partisans, déclenchant une bagarre et entraînant l’intervention de la police.

 

 Ces élections sont pour Zo d’Axa l’occasion de consacrer trois numéros de sa Feuille à l’abstention et aux travers du système électoral, son âne offrant enfin la possibilité aux mécontents refusant d’ordinaire d’apporter leurs voix, « de voter blanc, de voter Nul, tout en se faisant entendre ».

 

Zo d’Axa, pseudonyme
d’Alphonse Gallaup de La Pérouse
LE CANDIDAT DE LA FEUILLE (La Feuille n°9)
Simples Réserves
J’avais toujours cru que l’abstention était le langage muet dont il convenait de se servir pour indiquer son mépris des lois et de leurs faiseurs. Voter, me disais-je, c’est se rendre complice. On prend sa part des décisions. On les ratifie d’avance. On est de la bande et du troupeau. Comment refuser de s’incliner devant la Chose légiférée si l’on accepte le principe de la loi brutale du nombre ? En ne votant pas, au contraire, il semble parfaitement logique de ne se soumettre jamais, de résister, de vivre en révolte. On n’a pas signé au contrat. En ne votant pas, on reste soi. On vit en homme que nul Tartempion ne doit se vanter de représenter. On dédaigne Tartalacrème. Alors seulement on est souverain, puisqu’on n’a pas biffé son droit, puisqu’on n’a délégué personne. On est maître de sa pensée, conscient d’une action directe. On peut faire fi des parlottes. On évite cette idiotie de s’affirmer contre le parlementarisme et d’élire, au même instant, les membres du parlement.
Je me garderai d’insister. Dans le peuple même on perd la foi : les derniers électeurs ricanent. Le paysan renonce à implorer. L’ouvrier songe à d’autres moyens… Rien de bon n’est sorti de l’Urne. Jamais, pour cause de misère, il n’y eut autant de suicides. Qu’a-t-on fait contre le chômage ? Que n’a-t-on pas fait contre la pensée ? Lois d’exception, lois scélérates… Bientôt, plus que le suffrage, le dégoût sera universel. Je tiens pour prudent de décréter vite le fameux vote obligatoire. Sans cela, au vingtième siècle, je présume que les fonctionnaires seraient seuls en carte d’électeur. Voterait, par ordre, l’état-major. Voteraient aussi les magistrats, les recors [officier de justice] et les gens de police. L’Urne, dont rien n’est sorti de bon, serait la boîte à Pandore — le gendarme.
(...)

 

Votez pour Lui !
Je n’aime pas flagorner le peuple. Voilà le candidat qu’il mérite. À Rome, aux jours de la décadence, la plèbe acclamait un cheval consul (Ndlr. Cheval de l'empereur Caligula, nommé Incitatus) Le bourricot doit triompher en république opportuniste. N’ai-je pas parlé de boulangisme ? En bien ! oui, un boulangisme, mais sans général à panache, sans cheval hoir décoratif :

C’est un âne, un âne, un âne,
C’est un âne qu’il nous faut.

Et l’âne est prêt. Il va courir les réunions. On le verra dans les rues de Paris. Ses amis diront son programme, et les abstentionnistes eux-mêmes, pour une fois, s’en iront voter. C’est un âne blanc. Il se nomme Nul. Les bulletins blancs, les bulletins nuls, compteront enfin — et seront comptés(Ndlr. L'abstention a atteint 53,6 % au 1er tour des régionales 2010, ce qui fait des abstentionnistes le premier parti de France loin devant tout autre parti "arrivé en tête" et représentant soit-disant "la majorité" des Français après l'élection...) Tout à l’heure de grandes affiches inscriront sur les murailles le manifeste du candidat. Un comité se constitue : des écrivains, des artistes, quelques orateurs des clubs. De précieux concours sont acquis. Que les Philistins se méfient : L’Âne trotte vers le palais Bourbon.

 

Votez pour Lui !!
Un régime s’enterre gaîment. Ce serait se tromper, en partie, que de croire à une plaisanterie, à quelque farce montmartroise. Réactionnaires, conservateurs, socialistes désabusés, tous les lassés de cette république constituent une majorité qui peut, en souriant, s’exprimer. Il faut voter pour l’âne Nul. Nous ne nous faisons pas d’illusion : on empêchera notre élu de joindre l’écurie du quai d’Orsay. On le persécutera peut-être. La fourrière l’attend sans doute. Mais nous verrons l’autorité dont jouira la nouvelle Chambre, quand, à l’orateur faisant des effets de tribune, quelqu’un des galeries criera : — Assez ! je demande la parole pour votre collègue l’Âne blanc.

AUX ÉLECTEURS (La Feuille n°11)
Électeurs,
En me présentant à vos suffrages, je vous dois quelques mots. Les voici : De vieille famille française, j’ose le dire, je suis un âne de race, un âne dans le beau sens du mot — quatre pattes et du poil partout. Je m’appelle Nul, comme le sont mes concurrents les candidats. Je suis blanc, comme le sont nombre de bulletins qu’on s’obstinait à ne pas compter et qui, maintenant, me reviendront. Mon élection est assurée. Vous comprendrez que je parle franc.

Citoyens,
On vous trompe. On vous dit que la dernière Chambre composée d’imbéciles et de filous ne représentait pas la majorité des électeurs. C’est faux. Une chambre composée de députés jocrisses et de députés truqueurs représente, au contraire, à merveille les Électeurs que vous êtes. Ne protestez pas : une nation a les délégués qu’elle mérite.

Pourquoi les avez-vous nommés ? Vous ne vous gênez pas, entre vous, pour convenir que plus ça change et plus c’est la même chose, que vos élus se moquent de vous et ne songent qu’à leurs intérêts, à la gloriole ou à l’argent.

Pourquoi les renommerez-vous demain ? Vous savez très bien que tout un lot de ceux que vous enverrez siéger vendront leurs voix contre un chèque et feront le commerce des emplois, fonctions et bureaux de tabac. Mais pour qui les bureaux de tabac, les places, les sinécures si ce n’est pour les Comités d’électeurs que l’on paye ainsi ? Les entraîneurs des Comités sont moins naïfs que le troupeau. La Chambre représente l’ensemble. Il faut des sots et des roublards, il faut un parlement de ganaches et de Robert Macaire pour personnifier à la fois tous les votards professionnels et les prolétaires déprimés. Et ça, c’est vous !

On vous trompe, bons électeurs, on vous berne, on vous flagorne quand on vous dit que vous êtes beaux, que vous êtes la justice, le droit, la souveraineté nationale, le peuple-roi, des hommes libres. On cueille vos votes et c’est tout. Vous n’êtes que des fruits… des Poires. On vous trompe encore. On vous dit que la France est toujours la France. Ce n’est pas vrai. La France perd, de jour en jour, toute signification dans le monde — toute signification libérale. Ce n’est plus le peuple hardi, coureur de risques, semeur d’idées, briseur de culte. C’est une Marianne agenouillée devant le trône des autocrates. C’est le caporalisme renaissant plus hypocrite qu’en Allemagne — une tonsure sous le képi.

On vous trompe, on vous trompe sans cesse. On vous parle de fraternité, et jamais la lutte pour le pain ne fut plus âpre et meurtrière. On vous parle de patriotisme, de patrimoine sacré — à vous qui ne possédez rien. On vous parle de probité ; et ce sont des écumeurs de presse, des journalistes à tout faire, maîtres fourbes ou maîtres chanteurs, qui chantent l’honneur national. Les tenants de la République, les petits bourgeois, les petits seigneurs sont plus durs aux gueux que les maîtres des régimes anciens. On vit sous l’œil des contremaîtres.

Les ouvriers aveulis, les producteurs qui ne consomment pas, se contentent de ronger patiemment l’os sans moelle qu’on leur a jeté, l’os du suffrage universel. Et c’est pour des boniments, des discussions électorales qu’ils remuent encore la mâchoire — la mâchoire qui ne sait plus mordre. Quand parfois des enfants du peuple secouent leur torpeur, ils se trouvent, comme à Fourmies, en face de notre vaillante Armée… Et le raisonnement des Lebel leur met du plomb dans la tête. La Justice est égale pour tous. Les honorables chéquards du Panama roulent carrosse et ne connaissent pas le cabriolet. Mais les menottes serrent les poignets des vieux ouvriers que l’on arrête comme vagabonds !

L’ignominie de l’heure présente est telle qu’aucun candidat n’ose défendre cette Société. Les politiciens bourgeoisants, réactionnaires ou ralliés, masques ou faux-nez républicains, vous crient qu’en votant pour eux ça marchera mieux, ça marchera bien. Ceux qui vous ont déjà tout pris vous demandent encore quelque chose : Donnez vos voix, citoyens ! Les mendigots, les candidats, les tire-laine, les soutire-voix, ont tous un moyen spécial de faire et refaire le Bien public. Écoutez les braves ouvriers, les médicastres du parti : ils veulent conquérir les pouvoirs… afin de les mieux supprimer. D’autres invoquent la Révolution, et ceux-là se trompent en vous trompant. Ce ne seront jamais des électeurs qui feront la Révolution. Le suffrage universel est créé précisément pour empêcher l’action virile. Charlot s’amuse à voter…

L’âne blanc Nul

Et puis quand même quelque incident jetterait des hommes dans la rue, quand bien même, par un coup de force, une minorité ferait acte, qu’attendre ensuite et qu’espérer de la foule que nous voyons grouiller — la foule lâche et sans pensée. Allez ! allez, gens de la foule ! Allez, électeurs ! aux urnes… Et ne vous plaignez plus. C’est assez. N’essayez pas d’apitoyer sur le sort que vous vous êtes fait. N’insultez pas, après coup, les Maîtres que vous vous donnez. Ces Maîtres vous valent, s’ils vous volent. Ils valent, sans doute, davantage ; ils valent vingt-cinq francs par jour, sans compter les petits profits. Et c’est très bien : L’Électeur n’est qu’un Candidat raté.

Au peuple du bas de laine, petite épargne, petite espérance, petits commerçants rapaces, lourd populo domestiqué, il faut Parlement médiocre qui monnaie et qui synthétise toute la vilenie nationale. Votez, électeurs ! Votez ! Le Parlement émane de vous. Une chose est parce qu’elle doit être, parce qu’elle ne peut pas être autrement. Faites la Chambre à votre image. Le chien retourne à son vomissement — retournez à vos députés…

Chers électeurs,
Finissons-en. Votez pour eux. Votez pour moi. Je suis la Bête qu’il faudrait à la Belle Démocratie. Votez tous pour l’Âne blanc Nul, dont les ruades sont plus françaises que les braiments patriotards. Les rigolos, les faux bonshommes, le jeune parti de la vieille-garde : Vervoort, Millevoye, Drumont, Thiébaud, fleurs de fumier électoral, pousseront mieux sous mon crottin. Votez pour eux, votez pour moi !

IL EST ÉLU ! (La Feuille n°12)
Bonnes Gens de la Ville, Électeurs,
Écoutez l’édifiante histoire d’un joli petit âne blanc, candidat dans la Capitale. Ce n’est pas conte de mère l’Oie, ni récit de Petit Journal. C’est une histoire véridique pour les vieux gosses qui votent encore : Un bourriquet, fils du pays de La Fontaine et de Rabelais, un âne si blanc que M. Vervoort en a mangé gloutonnement, briguait au jeu électoral un mandat de législateur.

Le jour des élections venu, ce bourriquet, candidat-type, répondant au nom clair de Nul, fit une manœuvre de la dernière heure. Par le chaud dimanche de mai où le peuple courait aux urnes, l’âne blanc, le candidat Nul, juché sur un char de triomphe et traîné par des électeurs, traversa Paris, sa bonne ville. D’aplomb sur pattes, oreilles au vent, émergeant, fier, du véhicule bariolé de ses manifestes — du véhicule à forme d’urne ! la tête haute entre le verre d’eau et la sonnette présidentielle, il passa parmi des colères et des bravos et des lazzis… L’Âne vit Paris qui le regardait.

Paris ! Le Paris qui vote, la cohue, le peuple souverain tous les quatre ans… Le peuple suffisamment nigaud pour croire que la souveraineté consiste à se nommer des maîtres. Comme parqués devant les mairies, c’était des troupeaux d’électeurs, des hébétés, des fétichistes qui tenaient le petit bulletin par lequel ils disent : J’abdique. Monsieur Un Tel les représentera. Il les représentera d’autant mieux qu’il ne représente aucune idée. Et ça ira ! On fera des lois, on balancera des budgets. Les lois seront des chaînes de plus ; les budgets, des impôts nouveaux…

Lentement, l’Âne parcourait les rues. Sur son passage, les murailles se couvraient d’affiches que placardaient des membres de son comité, tandis que d’autres distribuaient ses proclamations à la foule : « Réfléchissez, chers citoyens. Vous savez que vos élus vous trompent, vous ont trompés, vous tromperont — et pourtant vous allez voter… Votez donc pour moi ! Nommez l’Âne !… On n’est pas plus bête que vous. » Cette franchise, un peu brutale, n’était pas du goût de tout le monde.

— On nous insulte, hurlaient les uns.
— On ridiculise le suffrage universel, s’écriaient d’autres plus justement.

Quelqu’un tendit son poing vers l’âne, rageusement, et dit :
— Sale Juif !

Mais un rire fusait, sonore. On acclamait le candidat. Bravement l’électeur se moquait et de lui-même et de ses élus. Les chapeaux s’agitaient, les cannes. Des femmes ont jeté des fleurs… L’Âne passait. Il descendait du haut Montmartre, allant vers le Quartier Latin. Il traversa les grands boulevards, le Croissant où se cuisine, sans sel, l’ordinaire que vendent les gazettes, il vit les Halles où des meurt-de-faim, des hommes du Peuple-Souverain, glanent dans des tas de détritus ; les Quais où des Électeurs élisent les ponts comme logis…

Il est élu

Cœur et Cerveau !… C’était Paris. C’était ça la Démocratie ! On est tous frères, vieux vagabonds ! Plaignez le bourgeois ! il a la goutte… et c’est votre frère, gens sans pain, homme sans travail et mère lasse qui, ce soir, rentrerez chez vous pour mourir avec les petits… On est tous frères, jeune conscrit ! C’est ton frère, l’officier, là-bas, corset de fille et front barré. Salue ! Fixe ! la main dans le rang… Le Code te guette — le Code militaire. Douze balles dans la peau pour un geste. C’est le tarif Républicain.

L’Âne arrivait devant le Sénat. Il longea le Palais d’où le poste sortit en bousculade ; il suivit extérieurement, hélas ! les jardins trop verts. Puis ce fut le boulevard Saint-Michel. À la terrasse des cafés, des jeunes gens battaient des mains. La foule sans cesse grossissante s’arrachait les proclamations. Des étudiants s’attelaient au char, un professeur poussait aux roues… Or, comme trois heures sonnaient, apparurent des gens de police. Depuis dix heures du matin, de poste en commissariat, le télégraphe et le téléphone signalaient le passage étrange de l’animal subversif. L’ordre d’amener était lancé : Arrêtez l’Âne ! Et, maintenant, les sergents du guet barraient la route au candidat. Près de la place Saint-Michel, le fidèle comité de Nul fut sommé par la force armée de reconduire son client au plus proche commissariat. Naturellement le Comité passa outre — il passa la Seine. Et bientôt le char faisait halte devant le Palais de Justice.

Plus nombreux, les sergents de ville cernaient l’Âne blanc, impassible. Le Candidat était arrêté à la porte de ce Palais de Justice d’où les députés, les chéquards, tous les grands voleurs sortent libres. Parmi le flot populaire, le char avait des mouvements de roulis. Les agents, brigadier en tête, avaient saisi les brancards et s’étaient passé la bricole. Le Comité n’insistait plus : il harnachait les sergents de ville… Ainsi fut lâché l’âne blanc par ses plus chauds partisans. Tel un vulgaire politicien, l’animal avait mal tourné. La police le remorquait, l’Autorité guidait sa route… Dès cet instant, Nul n’était qu’un candidat officiel ! Ses amis ne le connaissaient plus. La porte de la Préfecture ouvrait ses larges battants — et l’âne entra comme chez lui.

Aujourd’hui si nous en causons c’est pour faire remarquer au peuple, peuple de Paris et des Campagnes, ouvriers, paysans, bourgeois, fiers Citoyens, chers Seigneurs, c’est pour faire assavoir à tous que l’âne blanc Nul est élu. Il est élu à Paris. Il est élu en Province. Additionnez les bulletins blancs et comptez les bulletins nuls, ajoutez-y les abstentions, voix et silences qui normalement se réunissent pour signifier ou le dégoût ou le mépris. Un peu de statistique s’il vous plaît, et vous constaterez facilement que, dans toutes les circonscriptions, le monsieur proclamé frauduleusement député n’a pas le quart des suffrages. De là, pour les besoins de la cause, cette locution imbécile : Majorité relative — autant vaudrait dire que, la nuit, il fait jour relativement.

Aussi bien l’incohérent, le brutal Suffrage Universel qui ne repose que sur le nombre — et n’a pas même pour lui le nombre — périra dans le ridicule. À propos des élections de France, les gazettes du monde entier ont, sans malice, rapproché les deux faits notoires de la journée : « Dès le matin, vers neuf heures, M. Félix Faure allait voter. Dans l’après-midi, à trois heures, l’Âne blanc était arrêté. » J’ai lu ça dans trois cents journaux. L’Argus et le Courrier de la Presse m’ont encombré de leurs coupures. Il y en avait en anglais, en valaque, en espagnol ; toujours pourtant je comprenais. — Chaque fois que je lisais Félix, j’étais sûr qu’on parlait de l’âne.

A noter :
Dans l’Anthologie de La Feuille, parue en 1900 sous le titre Les Feuilles, l’éditeur ajoute ici une note : « Durant la période électorale l’affiche-programme fut réellement placardée sur les murailles, et le jour du scrutin le candidat satirique traversa réellement Paris, de Montmartre au quartier Latin, fendant la foule enthousiaste ou scandalisée qui manifestait bruyamment. Boulevard du Palais, l’âne fut dûment appréhendé par la police qui se mit en devoir de traîner son char pour le conduire en fourrière, et s’il n’y eut alors bagarre entre les partisans de l’Âne et les représentants de l’Ordre c’est bien, ainsi que le contèrent les journaux de l’époque, grâce au rédacteur de la Feuille qui s’écria : — N’insistons pas, c’est maintenant un candidat officiel ! »

 

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22 janvier 2012 7 22 /01 /janvier /2012 00:01

S’interrogeant sur la façon dont nos pères étaient parvenus, sans secousse et efficacement, à l’acquisition de leurs libertés civiles au Moyen Age, Charles Barthélemy, invoquant les historiens parmi les plus éminents tels François Guizot, Augustin Thierry, Benjamin Guérard ou encore Louis Blanc, nous offre un tour d’horizon du rôle fondateur et, contrairement à une idée reçue, très populaire, exercé dès les premiers siècles de la monarchie par une Église dont les évêques, assurant de hautes fonctions administratives au sein de l’Etat, œuvrèrent alors au profit des intérêts moraux et matériels du peuple

C’est au Ve siècle et à l’avènement de Clovis au trône des Francs que nous prenons le premier anneau de la civilisation dans notre pays ; mais ici jetons un rapide coup d’œil sur l’état de la société romaine à cette époque : quelle profonde décadence ! Les classes aristocratiques périssaient, prodigieusement réduites en nombre, sans influence, sans vertu. Quiconque, dans leur sein, possédait quelque énergie, quelque activité morale, entrait dans le clergé. Il ne restait réellement que le menu peuple romain, plebs romana, qui se ralliait autour des prêtres et des évêques, et formait le peuple chrétien.

C’est dans l’Église et dans son organisation, dès le Ve siècle, qu’il faut chercher le germe et l’idéal de ces libertés nécessaires qui allaient se réaliser successivement avec son concours, et à son exemple. Dans son Histoire de la civilisation en France, François Guizot écrit : « Les deux grandes garanties de la liberté dans une société quelconque, l’élection d’une part et la discussion de l’autre, existaient, en fait, dans la société ecclésiastique du Ve siècle... réelles et fortes, à la fois cause et témoignage du mouvement et de l’ardeur des esprits. Maintenant, mettez cet état de la société religieuse à côté de l’état de la société civile que j’ai essayé de peindre. Je ne m’arrêterai pas à tirer les conséquences de cette comparaison ; elles sautent aux yeux. Je les résumerai en deux traits.

Allégorie de l'Église
Allégorie de l’Église (Speculum historiale, par Vincentius Bellovacensis, 1463)

« Dans la société civile, point de peuple, point de gouvernement ; l’administration impériale est tombée, l’aristocratie sénatoriale est tombée, l’aristocratie municipale est tombée ; la dissolution est partout ; le pouvoir et la liberté sont atteints de la même stérilité, de la même nullité. Dans la société religieuse, au contraire, se révèle un peuple très animé, un gouvernement très actif. La liberté est réelle et le pouvoir aussi. Partout se rencontrent, se développent les germes d’une activité populaire très énergique et d’un gouvernement très fort. C’est, en un mot, une société pleine d’avenir puissant et fécond. »

Après ce double et saisissant tableau des deux sociétés du Ve siècle, si dissemblables, l’une – la civile et la païenne – qui s’en va en morceaux, l’autre – la religieuse et la chrétienne – qui ouvre son âme à une vie nouvelle et forte, Guizot résume ainsi et la situation et la question de la civilisation qui s’en va sans retard, et de celle qui surgit, pleine d’une fécondité sereine : « Le christianisme, dit-il, a été une révolution essentiellement pratique, point une réforme scientifique, spéculative. Il s’est surtout proposé de changer l’état moral, de gouverner la vie des hommes, et non seulement de quelques hommes, mais des peuples du genre humain tout entier. »

C’est principalement dans la préface ou le prologue de la vieille loi salique que l’on saisit, sous une forme épique pleine d’éloquence, le sens véritable et radical (qu’on nous permette cette expression) du programme de l’Église catholique, présidant à la fondation de la liberté dans notre pays de France. En voici un extrait :

« La nation des Francs, illustre, ayant Dieu pour fondateur, forte sous les armes, ferme dans les traités de paix, profonde en conseil, noble et saine de corps, d’une blancheur et d’une beauté singulières, hardie, agile et rude au combat ; depuis peu convertie à la foi catholique, pure d’hérésie ; lorsqu’elle était encore sous une croyance barbare, avec l’inspiration de Dieu, recherchant la clef de la science ; selon la nature de ses qualités, désirant la justice, gardant la piété. La loi salique fut dictée par les chefs de cette nation, qui en ce moment commandaient chez elle...

« Vive le Christ, qui aime les Francs ! qu’il garde leur royaume et remplisse leurs chefs de la lumière de sa grâce ! qu’il protège l’armée, qu’il leur accorde des signes qui attestent leur foi, la joie de la paix et la félicité ! que le Seigneur Jésus-Christ dirige dans les voies de la piété les règnes de ceux qui gouvernent ! car cette nation est celle qui, petite en nombre, mais brave et forte, secoua de sa tête le dur joug des Romains, et qui, après avoir reconnu la sainteté du baptême, orna somptueusement d’or et de pierres précieuses les corps des saints martyrs que les Romains avaient brûlés par le feu, massacrés, mutilés par le fer, ou fait déchirer par les bêtes. »

On le voit, fidèle au précepte de son divin fondateur, le christianisme transformait les lois des barbares, en les vivifiant de son souffle et tournant vers les grandes choses l’activité indomptable, jusque-là mal dirigée, des peuples nouveaux qu’il accueillait dans son sein. Le premier fondement de la civilisation et par conséquent de la liberté des peuples résulte d’un fait essentiel. Selon Guizot, « ce fait, c’est l’unité de l’Église, l’unité de la société chrétienne, indépendamment de toutes les diversités de temps, de lieu, de domination, de langue, d’origine. Singulier phénomène ! c’est au moment où l’Empire romain se brise et disparaît, que l’Église chrétienne se rallie et se forme définitivement. L’unité politique périt, l’unité religieuse s’élève.

« Fait glorieux et puissant, qui a rendu, du cinquième au treizième siècle, d’immenses services à l’humanité. L’unité de l’Église a seule maintenu quelque lien entre des pays et des peuples que tout d’ailleurs tendait à séparer ; du sein de la plus épouvantable confusion politique que le monde ait jamais connue, s’est élevée l’idée la plus étendue et la plus pure, peut-être, qui ait jamais rallié les hommes, l’idée de la société spirituelle ; car c’est là le nom philosophique de l’Église, le type qu’elle a voulu réaliser. »

L’influence du clergé dans l’État, sous les anciens rois de France, est un fait incontestable ; les preuves en éclatent à toutes les pages de notre histoire. « Les principes consolants et la morale bienfaisante du christianisme, ses doctrines démocratiques et libérales, devaient concilier aux prêtres qui les enseignaient le respect et l’amour des peuples ; l’organisation de l’Église, sa hiérarchie, sa discipline, la tenue de ses conciles généraux et particuliers, la richesse de ses revenus et de ses aumônes, lui assuraient un ascendant considérable dans la société. » Ainsi s’exprime l’historien Benjamin Guérard, dans sa préface du Cartulaire de l’église Notre-Dame de Paris, publié en 1850.

Guérard était loin d’être un « clérical » ; mais ses recherches et sa science approfondie du Moyen Age, étudié par lui aux sources, l’ont amené à tracer du rôle de l’Église dans la civilisation française et dans la conquête des droits et des libertés des citoyens un tableau d’une grande largeur de vues d’un grand intérêt. Le clergé n’eut une si grande influence sur les masses comme sur les individus que parce qu’il se montra d’abord et resta populaire dans la meilleure et la plus sympathique acception de ce mot, tant profané depuis, écrit Charles Barthélemy dans Erreurs et mensonges historiques ; c’est dans l’Église et par les actes du clergé, non moins que par sa voix, que furent promulgués et mis en pratique les grands principes de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.

Outre le pouvoir, la considération et la vertu – qui sont déjà de grandes sources de popularité pour une institution –, le clergé offrait aux masses une puissante garantie pour leurs intérêts, mieux encore, un rôle à jouer en personne, une place où elles se sentissent à elles et chez elles. C’est là surtout la clef de l’histoire du peuple en France pendant les cinq premiers siècles de la monarchie mérovingienne, dont on ne peut vraiment connaître l’histoire que par l’histoire même du culte, des institutions et des usages de l’Église. Les intérêts et les passions – ces deux grands leviers de toute société à ses débuts – s’agitaient alors dans l’Église et dans ses temples ; c’était là que se trouvaient le mouvement et la vie ; là se montrait et se révélait le peuple, c’est-à-dire la majorité de la nation.

Benjamin Guérard affirme qu’ « au moment de la conquête des Gaules par les Francs, le peuple romain avait perdu sous les empereurs à peu près tous ses droits politiques ; il était gouverné despotiquement. Les libertés municipales elles-mêmes étaient devenues souvent plus onéreuses que la servitude, et les magistrats désertaient la curie, en même temps que les citoyens abandonnaient la cité... L’autorité centrale et l’autorité locale expiraient en même temps ; enfin l’ordre civil périssait tout entier. La religion chrétienne, au contraire, après s’être répandue dans toutes les provinces de l’Empire, était déjà florissante. Toute ville gauloise que décorait le titre de cité avait son évêque, et les villes secondaires ainsi que les bourgs possédaient des églises et des prêtres subordonnés ; la hiérarchie et le pouvoir ecclésiastique étaient constitués partout, et la nouvelle société religieuse était assise sur des bases aussi larges que solides.

« Ce fut alors que le peuple, dépossédé depuis longtemps de sa tribune et de ses comices, éloigné de la curie, privé dans l’Occident de protection et de magistrats ; opprimé, dépouillé, persécuté, exclu de partout et ne possédant plus rien d’assuré dans l’État, chercha refuge dans l’Église, et déposa entre les mains des prêtres son gouvernement, ses affaires et tous ses intérêts. Voilà pour ce qui concerne les Gallo-Romains. Quant aux Francs de Clovis, tout le monde sait qu’au lieu de piller les églises et les monastères, comme firent plus tard les Danois et les autres peuples du Nord, ils respectèrent en général assez bien ce qui appartenait au clergé, et qu’à leur approche on ne vit pas, comme au IXe et au Xe siècle, les prêtres emporter les objets de leur culte... Bientôt même les Francs se firent chrétiens, et l’Évangile ne compta plus que des adhérents chez les vainqueurs et chez les vaincus. »

La population, une fois entrée dans l’église, y trouva tout ce qui pouvait l’y retenir et l’y captiver. La pompe des cérémonies religieuses amenait la foule au pied des autels et servait souvent à la conversion des Barbares – la reine Clotilde, femme de Clovis, fit orner l’église de tapisseries, pour le baptême de son premier enfant, afin d’amener plus facilement à la foi, par ce spectacle, le roi son époux, que la prédication ne pouvait fléchir, explique Grégoire de Tours. Mais, outre que le peuple était attiré dans l’église et vers les ministres de la religion par les cérémonies du culte et leur touchante magnificence, on le voyait se porter de lui-même dans les temples pour d’autres motifs encore que ceux de la piété, et voilà pourquoi – comme on va bientôt le comprendre – les institutions ecclésiastiques non moins que le culte contribuaient à la popularité du clergé.

L’Eglise se prêtait complaisamment aux penchants, aux mœurs, à l’esprit, aux besoins des populations et savait se départir à propos en leur faveur de son austérité et même de sa gravité. Les ventes, les donations et tous les actes publics ou privés des citoyens étaient passés et mis en écrit dans les églises. C’était au coin de l’autel que les affranchissements étaient célébrés ; de manière que le serf, après avoir trouvé dans le temple un asile contre la colère de son maître, venait encore y recevoir le bienfait de la liberté. Les églises servaient d’archives publiques. On allait donc au temple non seulement pour les offices, mais pour ses affaires ; c’était à la fois pour le peuple son forum et son hôtel de ville.

Ici nous abordons une question sur laquelle on a beaucoup écrit, un usage que trop à la légère on a flétri du nom d’abus, mais qu’il importe d’éclaircir pour en chercher le vrai sens et la portée profonde ; nous avons indiqué le droit d’asile, que les églises avaient hérité de l’antiquité la plus reculée et que le clergé se montra toujours si justement jaloux de leur conserver. L’asile, d’après la loi de l’empereur Théodose le Jeune (23 mars 431), comprenait non seulement l’intérieur du temple, mais encore toute l’enceinte du lieu sacré, dans laquelle étaient situés les maisons, les galeries, les bains, les jardins et les cours qui en dépendaient. Le droit d’asile dans les églises fut confirmé par les rois des Francs et par les conciles.

Ceux qui se réfugiaient dans les asiles étaient placés sous la protection de l’évêque, devenu pour ainsi dire responsable des violences qui leur seraient faites. Les voleurs, les adultères, les homicides même n’en pouvaient être extraits, et ne devaient être remis aux personnes qui les poursuivaient qu’après que celles-ci avaient juré sur l’Évangile qu’elles ne leur feraient subir ni la mort, ni aucune mutilation. L’esclave réfugié n’était rendu à son maître qu’autant que celui-ci faisait serment de lui pardonner.

« Dans ces temps barbares, où l’offensé se faisait lui-même justice, où souvent une vengeance terrible et prompte suivait un tort assez léger, où la force était la loi de tous et les sentiments d’humanité affaiblis et même éteints dans le cœur du plus grand nombre, il était bien que l’Église pût accueillir et mettre en sûreté chez elle le malheureux qui venait lui demander un refuge, afin de donner à la colère le temps de se calmer, ou de soustraire le faible et le pauvre à l’oppression de l’homme puissant. Les asiles, qu’elle tenait continuellement ouverts, étaient moins souvent alors des remparts pour l’impunité que des abris contre la persécution. »

Cette remarque de Benjamin Guérard dans la préface de son Cartulaire est très judicieuse ; il aurait pu insister, en même temps, sur l’horreur de l’Église pour le sang – horreur qui, chez-elle, allait si loin qu’elle faisait tous ses efforts pour arracher à la peine de mort des coupables qu’au XXe siècle l’échafaud réclamait encore – tels que les homicides. Les asiles étaient cependant quelquefois violés ; mais il était rare qu’ils le fussent impunément, et qu’un pareil sacrilège ne soulevât pas contre ses auteurs le clergé et la population. Presque toujours ces lieux offraient, de fait aussi bien que de droit, une parfaite sûreté, même aux plus grands coupables, même à ceux que poursuivait la vengeance des rois.

Saint Grégoire de Tours, menacé de la colère de Chilpéric et de Frédégonde, s’il ne chassait le duc Gontran-Boson et le prince Mérovée de la basilique de Saint-Martin, résista d’une manière énergique à toutes les menaces ; il aima mieux voir sa ville et tout son diocèse pillés, dévastés, mis à feu par l’armée royale, que de porter atteinte à l’asile du saint évêque. « Ainsi, l’autorité civile venait expirer devant un tombeau, et le pouvoir d’un saint était plus fort et plus populaire qu’aucun pouvoir de l’État. Le peuple, témoin de cette suprématie, qu’il assurait par son concours, se glorifiait de sa force dans celle de ses prêtres et de ses libertés dans les institutions de l’Église », explique Guérard dans Du droit d’asile, thèse publiée en 1837.

Autre source de popularité pour l’Église et de protection pour le peuple : les fonctions publiques, l’enseignement et les lettres étaient entre les mains du clergé. L’Église – c’est un fait incontestable et incontesté – fut, non seulement sous les Mérovingiens et les Carolingiens, mais encore longtemps après, le seul dépôt des lettres et des connaissances dans la société. Cet avantage augmentait l’influence que le clergé avait d’ailleurs, dans l’État, et lui assurait la possession d’un grand nombre de places dans le gouvernement, et même les premières dignités de la monarchie. Le roi prenait souvent ses ministres parmi les évêques, et c’étaient des ecclésiastiques qui remplissaient nécessairement la plupart des offices de chancellerie et des autres administrations. Les prêtres seuls dirigeaient encore l’école du palais, les écoles des églises et généralement tous les établissements d’instruction publique. « Les prêtres, dit Théodulf, évêque d’Orléans, tiendront des écoles dans les bourgs et dans les villages, et enseigneront avec charité les enfants qui leur seront envoyés, sans rien exiger des parents ni recevoir que ce qui sera offert volontairement. »

Prière du clergé
Prière du clergé (Vigiles de Charles VII, par Martial d’auvergne, 1484)

L’instruction est certes une source de bienfaits à répandre sur les intelligences ; mais il y a dans l’humanité des besoins matériels à satisfaire, nombreux, pressants, sans cesse renouvelés, quotidiens, car le nombre des pauvres est immense à toutes les époques, et peut-être encore plus à la nôtre qu’en ces temps reculés. Eh bien, les richesses du clergé étaient là pour soulager toutes ces infortunes, que sanctifiait à ses yeux le souvenir de la pauvreté du Christ et des premiers apôtres (NdCR. le paiement de la "dîme" était la sécurité sociale du Moyen Âge). Les richesses du clergé en France étaient très considérables dès les commencements de la monarchie mérovingienne. Déjà, sous le règne de Clovis, l’église de Reims possédait de vastes domaines, et son trésor était si bien rempli, que saint Rémi, son évêque, ayant refusé de recevoir à titre gratuit la terre d’Épernay, qu’un seigneur voulait lui donner, la paya cinq mille livres d’argent. Rien, dans les détails de cette acquisition, ne donne lieu de la considérer comme un fait extraordinaire.

Les évêques, en leur qualité de suprêmes administrateurs des biens de leurs églises, jouissaient d’abord d’une grande influence par les richesses dont ils disposaient ; ensuite leur dignité, la première dans l’ordre civil aussi bien que dans l’ordre ecclésiastique, leur assignait le plus haut rang dans l’État ; enfin leur élection, qui se faisait régulièrement par le suffrage du clergé et des fidèles, leur assurait la faveur populaire. Les revenus ecclésiastiques étaient divisés en quatre parts. La première seule appartenait à l’évêque, la seconde était pour son clergé, la troisième pour les pauvres de l’Église, et la quatrième pour l’entretien des édifices consacrés au culte.

« Partout la part du pauvre était réservée dans les revenus ecclésiastiques, et lorsqu’elle ne suffisait pas, elle devait être accrue des autres fonds dont le clergé avait la disposition. Nourrir tous les indigents et secourir tous les malheureux, telle était la mission de l’Église, qui, pour la remplir, dut quelquefois se dépouiller de ses biens et mettre en gage jusqu’aux objets les plus précieux du culte », explique Guérard. Une des plus belles œuvres, à cette époque ; une des plus méritoires et qui atteste le mieux de sa charité, c’est celle du rachat des captifs. Les sommes que le clergé y consacrait, d’après l’injonction expresse des conciles, étaient souvent très considérables ; il lui était même permis, pour satisfaire à cette obligation, de mettre en gage jusqu’aux vases sacrés des églises.

Aussi, dans ces siècles de fer, où les populations étaient emmenées captives comme des troupeaux à la suite des armées et partagées comme un butin entre les soldats, on voit les évêques épuiser leurs trésors pour les délivrer des liens de l’esclavage. Saint Épiphane, évêque de Pavie, délivre, en 494, dans les Gaules, par ses instances auprès du roi Gondebaud ou à prix d’argent, plus de six mille Italiens que les Bourguignons retenaient en captivité. Le prêtre saint Eptade, originaire d’Autun, rachète plusieurs milliers d’Italiens et de Gaulois emmenés pareillement en esclavage par les Bourguignons, et ensuite une foule de captifs que les Francs de l’armée de Clovis avaient faits dans leur guerre contre les Visigoths. En 510, saint Césaire, évêque d’Arles, distribue des vêtements et des vivres à une immense multitude de prisonniers francs et gaulois tombés au pouvoir des Goths, et les rachète ensuite avec le trésor de son église, que son prédécesseur Éonius avait amassé. Puis, ayant reçu de Théodoric, roi des Ostrogoths, trois cents sous d’or avec un plat d’argent du poids d’environ soixante livres, il vend le plat, achète la liberté des captifs dispersés dans l’Italie, et leur procure des chevaux ou des chars pour les ramener dans leurs foyers. Dans le siècle suivant, saint Éloi rachetait les prisonniers saxons et les affranchissait devant le roi.

Guérard nous révèle encore que « le clergé n’avait alors que trop d’occasions d’exercer sa charité ; s’il savait acquérir des richesses, l’histoire témoigne qu’il savait également s’en dépouiller d’une manière vraiment évangélique... Les faits de la nature de ceux que j’ai rapportés sont très communs, et l’esprit qui les a provoqués n’a pas cessé d’être celui de l’Église », laquelle, « en prenant à sa charge et pour ainsi dire chez elle les veuves, les orphelins et généralement tous les malheureux, ne pouvait manquer de les avoir dans sa dépendance ; mais ce qui devait surtout lui gagner le cœur de ses nombreux sujets, c’est qu’au lieu d’être humiliée ou embarrassée de leur cortège, elle s’en faisait honneur et proclamait que les pauvres étaient ses trésors. (NdCR. D'où l'expression médiévale "Nos Seigneurs les pauvres").

« Elle couvrait aussi de sa protection les affranchis, et frappait d’excommunication le seigneur et le magistrat qui opprimaient l’homme faible ou sans défense. Lorsque des veuves ou des orphelins étaient appelés en justice, l’évêque ou son délégué les assistait à la cour du comte et empêchait qu’on ne leur fît aucun tort. L’archidiacre ou le prévôt des églises devait visiter tous les dimanches les prisonniers et subvenir à leurs besoins avec le trésor de la maison épiscopale. Aux trois grandes fêtes de l’année, savoir : à Noël, à Pâques et à la Pentecôte, les évêques faisaient ouvrir les prisons aux malheureux qu’elles renfermaient.

« Quoique l’aliénation des biens ecclésiastiques fût interdite au clergé, néanmoins le concile d’Agde, dans un esprit vraiment libéral et de charité, permit aux évêques d’affranchir les esclaves appartenant à leurs églises et de leur donner en même temps, pour vivre, un fonds de terre de la valeur de vingt sous d’or. De plus, le clergé instituait des infirmeries pour les malades et des hospices pour les voyageurs. Il défrichait la terre et peuplait les déserts de colons ; et comme son administration était en général régulière et paternelle, une foule de personnes renonçaient à leurs biens et souvent à leur liberté, et accouraient se ranger sous les lois des églises et des monastères.

« Souvent aussi les évêques usaient de leur puissante intervention auprès du prince en faveur de leurs concitoyens. Ce fut à la demande de Désiré, évêque de Verdun, que le roi Théodebert fit aux commerçants de cette ville l’avance d’une somme de sept mille sous d’or qui les sauva de leur ruine, et qui, plus tard, leur fut remise en entier lorsqu’ils en offrirent le remboursement. D’autres fois les évêques faisaient servir leur autorité et leurs trésors au rétablissement du calme dans les cités. » Ce rôle de paix, le clergé le remplissait souvent au milieu d’une société livrée, sous l’empire des institutions germaniques, à toutes les horreurs des vengeances privées.

En résumé, ce qui devait d’abord assurer la popularité au clergé, c’étaient ses maximes en faveur du peuple, d’après lesquelles l’homme pauvre et l’esclave étaient élevés au même rang que l’homme riche et que le maître, estimés autant qu’eux, appelés à la même destinée et recommandés également à l’amour de tous les fidèles. L’égalité se trouvait dans l’Église. Ce qui rendait ensuite le clergé populaire, c’étaient les cérémonies du culte et les institutions ecclésiastiques dont nous avons parlé, et qui se perpétuèrent jusqu’aux premiers siècles de la dynastie capétienne, à travers les temps les plus difficiles de notre histoire.

Nous arrivons ici à une question délicate, celle de l’excès et parfois de l’abus du pouvoir ecclésiastique en ces temps reculés. Et d’abord, il ne faut jamais confondre l’abus avec l’usage légitime, en prenant l’un pour l’autre, ni attribuer à l’institution même ce qui n’est que le fait ou la faute des hommes, et encore de bien peu d’entre eux. Comme le dit Benjamin Guérard, avec une haute raison : « Quant au reproche que l’on a fait à l’Église de son pouvoir, il me paraît injuste ou du moins fort exagéré. A la vérité, ce pouvoir était immense… Cependant qu’on jette les yeux sur ce qui était à côté du clergé, et qu’on juge si l’autorité placée dans les mains laïques s’exerçait avec plus de justice, de douceur et d’intelligence. Certainement le clergé abusa de la sienne ; mais qui n’abusait pas alors, et de quoi ne faisait-on pas abus ? Les rois, les grands, les seigneurs, et plus tard les communes et les états généraux, ont ils montré plus de modération ?... On est forcé de reconnaître que le clergé a beaucoup moins excédé ses droits que les autres ordres de l’État.

« Les armes spirituelles, les seules qui fussent proprement à sa disposition, doivent être considérées comme ayant été essentiellement utiles et bienfaisantes. Longtemps elles ont protégé les populations non moins que l’Église, et servi de rempart contre la force brutale qui opprimait la société. Qui pourrait, par exemple, accuser d’abus les évêques de la province de Reims, lorsque, après la guerre de 923, entre les rois Charles le Simple et Robert, ils imposaient une pénitence de trois années aux Français qui s’étaient battus entre des Français ?

« Dans les actes ecclésiastiques, l’excommunication n’est d’ordinaire que la sanction des lois les plus humaines et les plus tutélaires. Ainsi, en 988, elle est prononcée par le clergé d’Aquitaine contre les brigands qui ravageaient le pays ; en 1031, le célèbre concile de Limoges interdit, sous la même peine, les guerres privées des seigneurs, si funestes aux habitants des campagnes ; dix ans après, d’autres conciles, en instituant la trêve de Dieu, la placent sous la protection des foudres de l’Église – conciles des années 1041 et suivantes. Enfin, dès l’an 855, le troisième concile de Valence frappait le duel d’excommunication – canon XII. » Ce qui a surtout fait la force de l’Église de France, et lui a assuré une popularité dont les effets tournaient tous au profit des intérêts moraux et matériels des masses, c’est que cette Église était profondément nationale.

Les évêques et les prêtres avaient, en vertu même de leur caractère religieux, une part très grande dans l’administration des affaires publiques. Tout le pouvoir dont ils jouissaient n’était pas usurpé, car ils en tirèrent une grande partie de la loi ; et au lieu de s’en servir pour empêcher ou retarder les progrès de la civilisation, ils s’opposaient de tous leurs efforts à l’envahissement des ténèbres qui menaçaient de couvrir toute la chrétienté. Les institutions de l’Église n’étaient d’ailleurs si populaires et par conséquent si aimées que parce que le peuple trouvait peu de sûreté du côté de la juridiction civile.

« Et quelles autres institutions pouvaient lui être plus chères que celles de l’Église ? Quel autre édifice que le temple lui rappelait des idées de bienfaisance, d’ordre et de paix ? Tous avaient sujet d’aimer le temple. Pour le serf, c’était un asile contre la cruauté de son maître ; c’était aussi le lieu dans lequel un jour peut-être il recouvrerait sa liberté. C’était là que l’affranchi, après avoir retrouvé la sienne, trouvait la protection dont il avait besoin pour la conserver, tandis que l’homme libre lui-même y voyait la garantie officielle que réclamaient la sûreté de sa personne et la possession de ses biens. Les pauvres y venaient chercher du pain, et les malades la santé. C’était le centre de tous les intérêts, le refuge de tous les malheureux... Attenter au temple, c’eût été à la fois attenter à la religion, à la société, à tous les droits nationaux et populaires... L’Église était la colonne du Moyen Age, sans laquelle l’édifice social et la civilisation antique fussent tombés ensemble dans l’abîme.

« Ne perdons pas de vue que les institutions qui, dans les temps modernes, et principalement de nos jours, ont agité les peuples, les touchaient alors fort médiocrement et leur étaient non seulement indifférentes, mais encore incommodes, onéreuses, antipathiques. On préférait de beaucoup l’assemblée des fidèles à celle des scabins (échevins, magistrats) ou des hommes d’armes ; on fuyait les plaids et les champs de mars ou de mai pour accourir aux temples ; on était bien plus puni d’être privé dans l’église de son rang, de la participation aux offrandes, aux eulogies, à la communion, que du droit de porter les armes et de juger ; en un mot, on tenait bien plus à l’exercice de ses droits religieux qu’à celui de ses droits politiques, parce que l’État religieux était bien supérieur à l’état politique, et que, hors de l’Église, tous les devoirs et tous les droits de l’homme étaient à peu près méconnus », écrit l’historien Guérard.

Reprenant en 1877 ces propos de Guérard, Charles Barthélemy estime qu’en les proclamant hautement, un tel aveu est d’autant plus précieux à recueillir et à enregistrer, qu’il répond avec une irrésistible éloquence, celle même des faits, à tout ce qui jusqu’ici a pu se dire ou s’écrire contre le rôle du clergé dans notre pays, à tous les âges de notre histoire. Mais, ajoute-t-il, où M. Guérard nous semble avoir le mieux compris et proclamé le grand rôle de l’Église dans la revendication des droits de l’homme, c’est dans cette page que lui a été dictée le spectacle des utopies dangereuses de 1848 :

Laïques et clergé apportant des richesses à un roi qui soulève ses mains en refus
Laïques et clergé apportant des richesses à un roi qui soulève ses mains
en refus (Le Livre de bonnes mœurs, Jacques Legrand, 1490)
« Ce qu’aucun gouvernement ne ferait aujourd’hui qu’en courant le risque de bouleverser la société, l’Église le faisait tous les jours dans le Moyen Age, sans la compromettre, et même en la rendant plus tranquille et plus stable. Quelle monarchie, quelle république pourrait, par exemple, proclamer impunément ce dangereux droit au travail qui paraît menacer notre civilisation ? Eh bien, l’Église osait plus encore. Des deux grandes classes dans lesquelles la population fut de tout temps divisée, savoir, les riches et les pauvres, l’Église ne craignait pas de se charger de la dernière. Elle mettait dans son lot tous ceux qui n’avaient rien, et s’inquiétant peu pour elle de leur nombre ni de leur exigence, elle leur disait que ses biens étaient à eux ; elle les installait chez elle ; elle s’obligeait à les nourrir et réglait leur part, sans craindre qu’ils n’en fussent bientôt plus contents et qu’ils ne voulussent à la fin tout avoir. Effectivement, malgré le danger de tels principes, le clergé sut rester riche au milieu de ces misérables et faire respecter par eux ses richesses et son autorité... Ce qui favorisait le plus le respect de l’Église, ce qui constituait véritablement sa force, c’était la foi de ses peuples ; et cet article de sa constitution : Beati qui lugent [Heureux ceux qui pleurent], ne les consolait pas moins que sa charité. »
De son côté, l’historien et géographe Théophile-Sébastien Lavallée écrit dans son Histoire des Français : « La monarchie de l’Église fut le commencement de la liberté ; elle n’avait rien d’étroit et de personnel ; elle fut le plus beau triomphe de l’intelligence sur la matière, et eut la plus grande influence sur la révolution plébéienne qui enfanta les communes et les républiques du Moyen Age. »
Pour Barthélemy, ce que le clergé voulut étouffer, dès le principe, ce fut ce fatal symptôme de centralisation à outrance qui a fait le malheur de notre pays, et qui semble impossible à ruiner ; car, si ce mécanisme cesse, la révolution s’empare aussitôt de toutes les forces matérielles et jette la nation dans l’anarchie, sous prétexte de lui rendre le libre exercice de ses droits.

Eh bien, la centralisation n’existait pas au Moyen Age, grâce au vaste système des communes créées par le clergé national, lance-t-il, ajoutant que c’est précisément ce qu’un autre célèbre historien, Augustin Thierry, a fait voir en une page lumineuse et saisissante, que voici : « Ces formules dont notre langue est depuis si longtemps déshabituée semblent presque, au premier abord, n’être que des fictions oratoires ; et tel doit être notre sentiment, à nous Français, qui, depuis tant d’années, ne connaissons plus de droits que les droits proclamés à Paris, de libertés que les libertés sanctionnées à Paris, de lois que les lois faites à Paris.

« Pourtant ce n’était point alors des mots vides de sens ; alors le patriotisme français redoublait en effet, dans un patriotisme local qui avait ses souvenirs, son intérêt et sa gloire. On comptait réellement des nations au sein de la nation française : il y avait la nation bretonne, la nation normande, la nation béarnaise, les nations de Bourgogne, d’Aquitaine, de Languedoc, de Franche-Comté et d’Alsace. Ces nations distinguaient, sans la séparer, leur existence individuelle de la grande existence commune ; elles se déclaraient réunies, mais non subjuguées ; elles montraient les stipulations authentiques aux termes desquelles leur union s’était faite ; une foule de villes avaient leurs chartes de franchises particulières ».

Edmond Demolins, disciple du précurseur de la sociologie française Frédéric Le Play, écrit quant à lui dans Les libertés populaires au Moyen Age : « Ainsi, tandis que la France antique avait connu tous les avantages de la démocratie, sans en ressentir les inconvénients, il nous était réservé d’en avoir tous les inconvénients sans en avoir les avantages. Quelle étude que celle qui montrerait l’amour que le vieux peuple de France portait à cette royauté nationale, qui était véritablement son œuvre, et la confiance que celle-ci témoignait en retour aux gens des bonnes villes, aux hommes du tiers état ! L’on verrait combien étaient alors rapprochées par la religion ces deux puissances, aujourd’hui si divisées, le pouvoir et le peuple. »

Barthélemy y ajoute une parole du roi Philippe-Auguste : « Il est de la dignité d’un roi de conserver avec zèle dans leur intégralité et dans leur pureté les libertés, les droits et les anciennes coutumes des villes. »

Puis de citer un autre souverain, le roi saint Louis prodiguant quelques recommandations à son fils appelé à régner : « Cher fils, s’il avient que tu viennes à régner, pourvois que tu sois juste ; et si quelque querelle, mue entre riche et pauvre, vient devant toi, soutiens plus le pauvre que le riche, et quand tu entendras la vérité, ce fais-leur droit. Surtout, garde les bonnes villes et les coutumes de ton royaume dans l’état et la franchise où tes devanciers les ont gardées, et tiens-les en faveur et amour. »

Charles Barthélemy, regrettant d’avoir dû brossé trop rapidement un tableau des droits de l’homme au Moyen Age, conclut en citant le « publiciste et peu clérical » mais éminent historien, journaliste et homme politique Louis Blanc, député sous la IIIe République, s’exprimant ainsi au sujet des corporations d’ouvriers au Moyen Age : « La fraternité fut l’origine des communautés de marchands et d’artisans. Une passion qui n’est plus aujourd’hui dans les mœurs et dans les choses publiques rapprochait alors les conditions et les hommes : c’est la charité. L’Église était le centre de tout ; et quand la cloche de Notre-Dame sonnait l’Angelus, les métiers cessaient de battre. Le législateur chrétien avait défendu aux taverniers de jamais hausser le prix des gros vins, comme une boisson du menu peuple ; et les marchands n’avaient qu’après tous les autres habitants la permission d’acheter des vivres sur le marché, afin que le pauvre pût avoir sa part à meilleur prix. C’est ainsi que l’esprit de charité avait pénétré au fond de cette société naïve qui voyait saint Louis venir s’asseoir à côté d’Etienne Boileau, quand le prévôt des marchands rendait la justice. »

 

Source: http://www.france-pittoresque.com/spip.php?article5594

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La femme au Moyen Âge et sous l'Ancien Régime : l'exclusion des femmes ne date pas des "siècles obscurs" mais vient plus tard, de la modernité

C'est la droite légitimiste et traditionaliste qui la première prend la défense des travailleurs

Le mythe de la République 'sociale'

La vraie raison de la loi du 4 août 1789 dite de "suppression des privilèges"

 

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10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 13:07

Le testament politique de Louis

Testament politique de Louis XVI : analyse d'Yves Marie Adeline (A.R)
  " Ne prononcez pas cette péroraison : Je veux les convaincre, non pas les attendrir. "

Et Mr de Sèze, avocat du Roi-martyr, jeta au panier la conclusion pathétique qu’il souhaitait donner à sa plaidoirie devant les Conventionnels. Oui, le roi voulait convaincre, pas attendrir.

Mais il a perdu ce combat. On décida sa mort, à une voix de majorité, celle de son cousin le duc d’Orléans, le prédécesseur des actuels princes d’Orléans : comte de Paris, duc de Vendôme, etc…


Et depuis ce temps, dans le meilleur des cas, Louis XVI vous attendrit. Mais il ne vous a pas convaincu. Le régime républicain à gagné cette ultime partie, capitale à ses yeux.  

Une partie capitale, parce que c’est sur ce socle, c’est sur cette tombe qui enferme le testament politique de Louis XVI (rédigé le 20 juin 1791, la veille de la "fuite à Varennes", à ne pas confondre avec le testament rédigé à la cour du Temple le 25 décembre 1792. Ndlr.), que repose sa solidité. Tant que vous ne connaîtrez pas ce testament, tant que vous aurez à l’esprit l’image mensongère que la république vous a donnée de Louis XVI, ce régime sera tranquille.

(Note de la rédaction du blogue: cet éditorial d'Yves Marie Adeline a été écrit en 2002 et figurait sur le premier site internet de l'Alliance Royale au moment où elle présenta ses candidats aux élections européennes de 2004; Le film "Louis XVI, le roi qui ne voulait pas être roi" passé sur FR2 le 29 novembre dernier, rétablit une partie de la Vérité sur ce grand Roi qui aima tant la France et ses Peuples; le texte suivant d'Yves Marie Adeline rétablit le reste de la Vérité qui manque encore au film. Les Français doivent enfin réaliser que tous nos rois jusqu'au dernier ont toujours voulu oeuvrer pour le bien commun et l'unité harmonieuse des peuples sous leurs juridictions et l'ont fait mieux que les 5 républiques)

C’est pourquoi, lorsque chaque année, le 21 janvier, jour de son supplice, des Français fidèles viennent comme en pèlerinage exprimer leur fidélité, leur piété filiale, c’est bien, c’est beau, c’est juste.

Et pourtant il y a toujours quelque chose qui me gêne ce jour-là : c’est le regard que la république porte sur ce geste annuel. Non pas, certes, un regard de bienveillance, ni de sympathie ; mais une sorte d'indulgence amusée: " Bah! laissez-les tranquilles, ils ne sont pas bien dangereux... ".

Et après tout, la République elle-même a rompu depuis longtemps avec sa haine de Louis XVI. Elle ne revendique plus son sang: c'est désormais inutile. Car elle a obtenu, et depuis longtemps, ce qu'elle cherchait à obtenir à tout prix. Et quand je dis: à tout prix, c'est le prix du sang et du mensonge qui, en s'agglomérant, ont constitué le ciment le plus solide de son régime.

Ce qu'elle voulait obtenir, c'est que tous les Français, royalistes ou non, aient dans leur esprit un portrait identique de Louis XVI: un portrait que la Révolution a dessiné à l'usage de tous.

Regardez-le bien, ce portrait: un homme bon sans doute, mais faible, irrésolu, qui n'était pas l'homme de la situation. Un homme bien gentil, mais qui incarne à merveille le mythe selon lequel la royauté était exténuée, expirante, surannée, vieillie, dépassée par une histoire nouvelle. Bref, une monarchie inadaptée aux nouveaux temps, et a fortiori à l'avenir.

Écoutez-moi bien: tant que ce portrait restera imprimé dans toutes les têtes, la République pourra respirer tranquille. A la limite, elle pourrait aujourd'hui accepter toutes les révisons de notre histoire, qu'elle a abondamment falsifiée depuis deux siècles. Toutes les révisions. Mais pas celle-là.

Oh, combien de fois ai-je lu, dans nos propres rangs, des ouvrages qui répondent inconsciemment à cette attente de la République?

Alors, vous vous dites fils de Saint Louis? Oui, ça ne la dérange pas.

Fils de Louis XIV? Mais oui, pourquoi pas?

Fils de Louis XVI? Ah non! Celui-là, c'est le dernier. Il ne doit pas exister une descendance politique de Louis XVI.

Chaque année donc, vous entendez le testament spirituel, pourrait-on dire, de Louis XVI. C'est bien. Mais il existe aussi une sorte de testament politique auquel personne, même parmi nous, ne fait attention... pour le plus grand bonheur de la République... Car c'est celui-là, c'est la seule chose que la République redoute par-dessus tout.

Et c'est de ce testament-là que je veux vous parler aujourd'hui.

Examinons, s'il vous plaît, le portrait mensonger que la République a dessiné pour nous " re "-présenter Louis XVI.

D'abord son aspect physique. J'ai été très frappé, en observant un jour une peinture datant de la Restauration, de constater que Louis XVI y était représenté de la même taille que les personnages qui l'entouraient. Cette peinture, pourtant, n'était pas l'œuvre d'un républicain. Mais l'infestation de la propagande républicaine avait déjà atteint son objectif. Alors que le Roi-martyr mesurait plus d'un mètre quatre-vingt-dix, que sa force musculaire était colossale. On raconte même qu'il jouait à tordre un fer à cheval pour amuser son fils, le Dauphin. Je ne sais si cela est vrai, mais ce témoignage exprime au moins l'étonnement de ses contemporains pour sa force naturelle.

Et que dire du mythe de Louis XVI en gros glouton? Souvenez-vous de ces listes de plats qu'il était censé ingurgiter à chaque repas sans défaillir. C'était oublier opportunément que Versailles était une immense machine administrative où l'on ne faisait pas ses courses au marché comme la ménagère. Alors, à table, on présentait au Roi une carte des plats, et il choisissait.
Imaginez que, dans deux siècles, de prétendus historiens écrivent que nous étions d'infatigables mangeurs, en exhibant comme preuve les cartes des plats disponibles dans nos restaurants! Eh oui, voilà comment la République refait l'histoire.

Plus récemment, j'ai vu un film qui le mettait en scène parmi d'autres personnages. Le comédien qui jouait le rôle affectait de zozoter, pour inspirer la moquerie au grand public! Jamais, bien sûr, le Roi n'a zozoté, jamais personne n'a jamais dit qu'il avait, comme on dit, un cheveu sur la langue. Mais c'est égal: l'important est de le rendre ridicule.

Ensuite, il y a le portrait intellectuel. Alors là, on atteint des sommets. Car après tout, le fait de zozoter n'est pas en soi un obstacle au talent! Prenons l'exemple de l'écrivain Émile Zola. Et remarquons d'ailleurs, au passage, que lorsqu'un comédien incarne cet auteur républicain, il ne zozote jamais... C'est amusant, n'est-ce pas? II semble que la vérité soit décidément insupportable à notre temps, jusque dans ses moindres détails.

Le portrait intellectuel de Louis XVI, tous ceux qui se souviennent de leurs années passées à l'école le connaissent: c'est celui d'un parfait imbécile. Sa seule passion, paraît-il, était de monter et démonter les serrures du Palais de Versailles. Il faudra attendre la fin du XX° siècle, avec les historiens Girault de Coursac, pour s'apercevoir que ceci est une légende, et que les passions intellectuelles du Roi sont plutôt la marine, la géographie, la découverte et l'exploration des terres encore inconnues.

Ah, la marine! Combien le Roi a-t-il dépensé d'efforts pour cela! Les défaites du règne précédent, qui nous avaient fait perdre les Indes et le Canada, n'avaient jamais été acceptées par le petit-fils du Bien-Aimé. II rêvait d'une revanche, non pas tant par vanité stérile que pour abattre la prépondérance anglaise sur les mers. Voilà qui explique la magnifique marine qu'il donna à la France. Notre longue histoire a toujours montré cette difficulté qu'éprouve la France à fournir simultanément deux efforts majeurs: la puissance terrestre et la puissance maritime. Depuis le Roi-Soleil, ni le Régent ni Louis XV n'étaient parvenus à ce qu'avait réussi Louis XVI. Pourquoi l'a-t-on oublié? Parce que c'est la République qui nous a instruits à l'école.

Dans le soulèvement américain, Louis XVI vit une première occasion de rééquilibrer le rapport des forces entre les deux nations sur les océans. Certes, il n'était pas envisageable, dans l'état des choses, de reprendre pied au Canada et aux Indes. Le prix qu'il fallut payer pour la seule indépendance américaine montre bien que la lutte pour la maîtrise des eaux eût été longue, et constituait l'un de ces grands desseins qui, lorsqu'ils réussissent, font l'avenir d'un grand pays.

La guerre fut coûteuse et l'entourage du Roi se découragea souvent. C'est Louis XVI qui s'obstina à aller jusqu'au bout. Aujourd'hui, la République, parlant au nom de la France, se vante volontiers de cette page d'histoire, parce que l'Amérique, non seulement est devenue la première puissance du monde, mais aussi représente la quintessence de l'État idéologique, déguisé sous ses parodies de religion héritées du Protestantisme. II apparaît que les deux républiques, française
et américaine, souhaitent maintenir sous une chape de silence le rôle du Roi de France dans cette affaire. A-t-on jamais traversé une Rue Louis XVI dans une ville des États-Unis? Mais après tout, le mépris dans lequel l'Amérique tient le Roi est bien réciproque, puisque Louis XVI se moquait bien sûr du tiers comme du quart des états d'âme de cette colonie anglaise: l'important, pour lui, était de saisir une bonne occasion d'affaiblir la puissance maritime de notre rivale.

La guerre fut coûteuse et l'opinion publique ne se passionna guère. De sorte que la Cour elle-même ne donna pas au pays l'exemple du patriotisme. Tandis que Marie-Antoinette refusait d'acheter le fameux Collier au motif qu'il valait mieux offrir un navire de plus à la France, les autres grands ne mesuraient pas l'enjeu que représentait notre aide aux Insurgés.

De plus, l'effort financier consenti par l'État était mal relayé par un système fiscal totalement inadapté aux dépenses d'une époque moderne. Il fallait donc une réforme, mais les privilégiés traînaient des pieds. Comment, alors, l'imposer? Nous y reviendrons.

Louis XVI gagna cette guerre, et la marine qu'il avait donnée à la France fut à la hauteur de sa tâche. S'il n'y avait pas eu la Révolution, que se serait-il passé? Il est difficile, bien sûr, de parler ainsi dans le vide. Mais le dessein du Roi ne laisse aucune doute sur ses intentions, et c'est là que ses vraies passions personnelles prennent tout leur sens. Il aurait multiplié les expéditions outre-mer, convaincu que l'avenir était là. Avec lui et après lui, la France aurait entamé plus tôt la constitution d'un empire colonial qui, peut-être, eût été plus important que celui que l'Angleterre put conquérir sans contrainte après l'écrasement de notre pays en 1815. Et qui sait même s'il n'aurait pas réussi à récupérer un jour nos anciennes possessions? Certes, les Français, qui se plaisent tellement dans leur pays de cocagne, n'ont jamais eu l'esprit colonial. Voilà encore une
incompréhension entre notre peuple et le plus savant de ses rois. Et, comme tous les savants, en particulier les savants scientifiques, Louis XVI répugnait aux longues explications.

Enfin, il y a le portrait politique du Roi. En quelques mots, il se résume à ceci: Louis XVI n'a rien compris à la Révolution, il a vu passer les événements de son regard hébété de gros bêta. En revanche, bien sûr, tout le monde autour de lui et partout ailleurs comprenait ce qui se passait. Sauf lui. Ah, s'il avait écouté ceux qui le conseillaient! Mais c'était un imbécile, vous dis-je. Il n'était pas l'homme de la situation. En définitive, il était la dernière incarnation d'un régime politique dépassé.

Avouons-le, mes amis, combien d'auteurs qui se voulaient ou se veulent royalistes ont répété ces fadaises républicaines, inconscients d'être infestés eux-mêmes par la propagande du camp qu'ils croyaient combattre? Au mieux, ils se résignaient à passer ce règne par pertes et profits, défendant la monarchie, mais pas celle de Louis XVI. Voilà pourquoi la République n'aura jamais peur de vous, tant que vous lui serez fidèles au moins sur ce point crucial.

Mais nous, ce soir, essayons d'y voir plus clair. Le mythe veut que Louis XVI n'ai eu aucune pensée politique, aucun regard personnel sur les événements. Est-ce vrai? Et si ce n'est pas vrai, où trouver trace de cette pensée?

J'ai parlé des passions du Roi, en oubliant d'en citer une: la vénerie. Excellent cavalier, Louis XVI chassait le plus souvent possible: c'est ainsi qu'il dépensait une énergie qu'exigeait sa puissante carrure, pour remédier à l'inaction physique à laquelle le contraignait son travail.

Et tous ceux qui sont d'une famille de veneurs le savent: un grand chasseur aime à tenir scrupuleusement un journal de chasse, quitte à mentionner que, tel jour, il n'a pas chassé. Les faiseurs d'histoires stipendiés par la République ont saisi dans cette passion la matière d'un subterfuge extraordinaire: ils ont fait passer le carnet de chasse du Roi pour un journal intime!
Quelle aubaine! Ainsi, le jour de son mariage avec Marie-Antoinette, le Roi écrit: " Rien ". Et le 14 juillet, il écrit encore: " Rien ". Je me souviens de mon professeur d'histoire au collège, qui nous amusait avec cela. Quelle rigolade secouait alors notre classe! Quel imbécile que ce dernier des rois! C'est bien la preuve qu'il ne comprenait rien à rien, puisqu'il écrivait: " rien " le soir du 14 juillet!

Louis XVI n'a jamais tenu de journal intime ; mais alors, comment savoir s'il avait une réflexion personnelle sur la Révolution? Eh bien lisons ses annotations sur les rapports de ses ministres! Et lisons surtout ses lettres! Et l'on découvre avec stupéfaction une pensée propre, si peu ordinaire à cette époque que nous en sommes réduits aujourd'hui à n'admettre plus qu'une seule alternative: soit le Roi ne comprenait rien au moment où les autres comprenaient tout ; soit le Roi a tout compris tandis que les autres ne comprenaient rien.

Car la vérité est là, aveuglante, impossible à méconnaître pour celui qui a l'occasion de la voir en face. Louis XVI avait bel et bien une vision propre de la Révolution. Pour vous en faire une idée, je la diviserai en deux parties: qu'était-ce donc que cette révolution, et comment y répondre? Et d'abord, s'agissant de la question de savoir ce que signifiait cette révolution, la théorie du Roi s'articulait autour de trois méditations.

Il a médité l'histoire de son royaume, qui couvrait déjà treize siècles. Il revient sur ce qu'il appelle " l'histoire de ses aïeux ", qui n'est rien d'autre que celle de la France. C'est ainsi que le 18 novembre 1790, soit deux ans avant la proclamation de la République, mais déjà un an après le début des événements, il écrit au duc de Polignac: " Plusje inédite l'histoire de mes aïeux, plus je suis convaincu que nous sommes à la veille de la subversion la plus cruelle dans ses résultats. Il était si facile d'opérer le bien, lorsque moi-même j'allais au-devant de tout ce que le peuple pouvait raisonnablement ambitionner. Je n'ai dit moins rien à me reprocher " .

Ainsi, dès le début de la Révolution, Louis XVI voit dans ces bouleversements quelque chose d'à la fois énorme et inédit. Il sent tout de suite qu'il a affaire à un événement auquel aucun de ses aïeux n'a jamais eu à faire face.

Sa deuxième méditation se concentrait sur son rôle de roi, tel que l'entendait la tradition française treize fois séculaire, remontant au baptême de Clovis en 496. Il n'est pas un despote, et puisqu'il est convaincu qu'il n'a pas affaire à une simple fronde ou quelque chose qui y ressemblerait, il sait bien que la force ne saurait rien résoudre. nous reviendrons sur cette
extraordinaire prescience de Louis XVI. Alors, devant ces événements d'une nature particulière et nouvelle, quelle conduite faut-il tenir? son entourage lui parle d'employer la force en toutes circonstances, mais il ne partage pas ce point de vue, car il est persuadé, et le restera toujours, que rien ne peut plus arrêter le cours des choses. C'est dans cet état d'esprit méconnu qu'il se pose de telle sorte que, dans la chaleur des passions exacerbées, plus personne ne comprendra son attitude. Dès le mois de septembre 1789, il écrit à son frère le Comte d'Artois: "
Vous parlez de courage, de résistance aux projets des factieux, de volonté. Mon frère, vous n'êtes pas roi! Le Ciel, en me plaçant sur le trône, m'a donné un cœur sensible, les sentiments d'un bon père. Tous les Français sont mes enfants ; je suis le père commun de la grande famille confiée à mes soins. L'ingratitude, la hargne arment contre moi ; mais les yeux sont obscurcis, les esprits sont égarés, la tourmente révolutionnaire a tourné toutes les têtes ".

Notre cœur se serre en découvrant une telle grandeur d'âme, un sentiment aussi élevé de sa position, de sa mission sur Terre. D'ailleurs, remarquons que depuis Louis XVI, tous les rois détrônés se sont efforcés de suivre son exemple: ne pas répandre le sang du peuple. Même des monarques parvenus, comme le dernier souverain de Perse, par exemple, qui n'était jamais que le fils d'un officier usurpateur, se feront un honneur de se configurer au personnage emblématique du Roi-martyr. Il n'est pas un despote, et la couronne de France, il n'en est que le dépositaire après une longue suite d'aïeux qui en ont eu la garde. C'est pourquoi, pour rien au monde il n'accepterait de l'éclabousser du sang français. Réprimer, oui. Mais la Révolution à laquelle il est confronté est d'un autre ordre qu'une insoumission ordinaire. Et il va d'ailleurs expliquer sa vision des choses
dans d'autres lettres.

Cela fait l'objet de sa troisième méditation: sur l'empoisonnement général des esprits. Dans une lettre au Prince de Condé datant du 15 août 1791, il assure ne pas douter que l'élite de sa noblesse saurait mettre en pièces les bandes armées des Sans-Culottes. Mais après? Ilécrit: " Ils n'attendaient que la Constitution pour être parfaitement heureux; la retarder était à leurs yeux le plus grand des crimes, parce que tous les bonheurs devaient arriver avec elle: le temps leur apprendra combien ils se sont trompés. Mais leur erreur n'en est pas moins profonde: si l'on entreprenait aujourd'hui de la renverser, ils n'en conserveraient l'idée que comme celle du plus grand moyen de bonheur ; et lorsque les troupes qui l'auraient renversée seraient hors du Royaume, on pourrait avec cette chimère les remuer sans cesse, et le gouvernement se trouverait dans un système opposé à l'esprit public et salis moyens pour les contenir. On ne gouverne jamais une nation contre ses habitudes. Cette maxime est aussi vraie à Constantinople que dans une république: les habitudes actuelles de cette nation sont dans les droits de l'homme, tout insensés qu'ils sont. Une force immense ne pourrait la gouverner longtemps dans une opinion contraire " .

En lisant et en me répétant ces phrases datant de deux cents ans, j'en reviens toujours éberlué par l'incroyable intelligence de cette analyse. Incroyable, car à l'époque on n'avait pas comme aujourd'hui deux siècles d'expérience des révolutions pour permettre une approche correcte du phénomène révolutionnaire. Comment, par quelle grâce, sinon par une grâce d'état réservée à celui qui a reçu l'Onction de Reims, Louis XVI a-t-il pu toucher aussi juste? Car enfin! Reprenons l'étude de toutes les révolutions et de toutes les subversions qui ont suivi, et l'on retrouve mot à mot l'essentiel de cette analyse. Le Roi semble nous dire: je réprimerai, et après? Tant que le peuple n'aura pas été convaincu que la Constitution est une erreur, faudra-t-il maintenir derrière chacun de mes sujets un homme en armes? Et cet homme en armes, dans quel esprit est-il lui-même?

A ce stade de sa réflexion, le Roi va même jusqu'à poser au Prince de Condé cette question si pertinente: " D'ailleurs, cette noblesse d'émigration qui prétend me défendre, est-elle toute dans le même esprit? N'a-t-elle pas, elle aussi, ses partis contraires, ses opinions exclusives? ".

Autrement dit: vous qui prétendez être royalistes, l'êtes-vous vraiment? N'avez-vous pas vous-même succombé à cette tentation générale qui veut que l'on décide soi-même de ce qui convient ou qui ne convient pas au bon gouvernement des affaires publiques?

Oh, mes amis, prenons pour nous cette apostrophe extraordinairement clairvoyante de Louis XVI. Dressons en effet un bilan de deux siècles de royalisme, de doctrines diverses et l'engagements militants. N'avons-nous jamais procédé nous-mêmes de la même manière que les républicains? N'avons-nous jamais prétendu imposer à nos princes nos propres visions de la monarchie? Relisons nos livres, et sans qu'il soit nécessaire de citer ici certains auteurs, nous y découvrons souvent tout un programme de gouvernement préfabriqué, que le roi à venir serait bien avisé de mettre en pratique sans rechigner, faute de quoi on juge qu'il ne serait pas même bon qu'il monte sur le trône. Combien de fois ai-je lu ce genre de littérature, truffée de chartes, de systèmes préparés à l'avance et figés dans une gloire intellectuelle parfaitement dérisoire? Combien de fois ai-je lu ou entendu des discours tels qu'en définitive, on se demande qui devrait être le roi dans ce genre de monarchie: l'auteur des propos en question, ou le prince légitime. Mes amis, est-ce que j'invente en rappelant cela, ou suis-je dans le vrai?

Mais alors, quand on pense et agit de cette manière, de qui se moque-t-on, sinon du Roi lui-même? Ne sommes-nous pas à notre tour, fût-ce à notre corps défendant, des constitutionnels, dispersant ainsi gravement cet héritage de la monarchie française que Louis XVI a voulu sauver à n'importe quel prix, et entre autres au prix de sa vie?

A ceux qui lui reprochaient son attitude face à la Révolution, le Roi n'a jamais manqué de s'expliquer clairement. C'est d'ailleurs pour cela que vous ne le savez pas. Mais rien ne nous empêche, nous, d'essayer d'en savoir plus. Que disait-il? Reprenons la lettre au Prince de Condé que je citais tout à l’heure. Louis XVI y prévoyait que l'idéologie constitutionnelle ne pouvait être combattue efficacement, ou vaincue durablement, par le seul emploi des armes. Napoléon ne dira-t-il pas plus tard que l'esprit sera toujours vainqueur de l'épée? En outre, le Roi se rendait bien compte que ses défenseurs eux-mêmes étaient empoisonnés par la nouvelle idéologie. C'est en prenant acte de cette réalité incontournable qu'il écrivait: "J'ai vu que la guerre ne présentait d'autres avantages que des horreurs, et toujours de la discorde. J'ai donc cru qu'il fallait éloigner cette idée, et j'ai cru devoir essayer encore des seuls moyens qui me restaient: la réunion de ma volonté aux principes de la Constitution".

"Les seuls moyens qui me restaient"... Oui, le Roi savait qu'il n'en avait pas d'autres, et qu'en tout état de cause, il refuserait toujours d'être mêlé au bain de sang général qu'il redoutait. Et son attitude était d'autant plus méritoire que, avec sa clairvoyance habituelle, il savait à l'avance que la seule voie qui lui était ouverte était elle-même sans issue. Car il ajoutait: "Je sens toutes les difficultés de gouverner ainsi une grande nation, je dirais même que j'en sens 1'impossibilité ; mais l'obstacle que j'y aurais mis aurait porté la guerre que je voulais éviter, et aurait empêché le peuple de bien juger cette Constitution, parce qu'il n'aurait vit que mon opposition constante ". Toujours cette préoccupation majeure: son peuple est malade de ses idéologies, le salut n'est envisageable que lorsqu'il aura compris son erreur. Et Louis XVI concluait: " En adoptant ses idées, en les suivant de bonne foi, il connaîtra la cause de ses malheurs ; l'esprit public changera, et puisque sans ce changement on ne pouvait espérer que des convulsions nouvelles, je marcherai mieux vers lin meilleur ordre des choses par mon acceptation que par mon refus ".

Voilà quel était le programme politique de Louis XVI, et jamais il n'admettra s'être trompé sur ce point. La thèse officiellement enseignée depuis deux siècles prétend qu'il avait tord. Mais nous qui avons désormais l'expérience des révolutions, nous qui en connaissons le processus et la nature intime, posons-nous à nouveau cette question: qui avait raison?

A ses contemporains qui stigmatisaient sa prétendue faiblesse, parce qu'ils analysaient la Révolution avec moins de pertinence que leur maître, Louis XVI disait: " J'avoue que ces reproches m'affectent moins que les malheurs du peuple, et mon cœur se soulève en pensant aux horreurs dont je serais la cause " . Ce qui signifie que le Roi-martyr était convaincu que, sous les coups révolutionnaires, son sacre avait perdu sa force politique, mais qu'il le revêtait encore d'une seule et dernière qualité: celle d'être le père du peuple, le père de toute la famille française. Que ceux qui n'ont jamais éprouvé aucun sentiment paternel continuent à penser comme la République veut qu'ils pensent. Les autres me comprendront.

Méditons encore cette phrase: " J'ai donc préféré la paix à la guerre, parce qu'elle m'a paru à la fois plans vertueuse et plus utile: je fines suis réuni ail peuple, parce que c'était le seul moyen de le ramener ; et entre deux systèmes, j'ai préféré celui qui ne m'accusait ni devant mon peuple, ni devant ma conscience ".

Encore et toujours ce dernier souci du Roi, qui est de rester fidèle au dernier devoir qu'il peut remplir, un devoir moral. " Du moins, je n'ai rien à me reprocher " , écrivait-il. Oh non, Sire, vous n'avez rien à vous reprocher. Dans cette épouvantable tragédie qui a fini par vous emporter, vous avez été d'une probité et d'un courage sans exemple ; vous avez été le modèle de tous les rois, selon ce plan mystérieux de la Providence qui dispose que, depuis le Baptême de Clovis, la monarchie française soit regardée comme le modèle de toutes les monarchies. Un jour viendra où le monde vous rendra l'hommage qui vous est dû, pour avoir été un grand roi méconnu, dont la lumière commence à peine à poindre devant les yeux de notre génération. Un jour viendra aussi, où l'Église d'ici-bas reconnaîtra vos vertus exemplaires, et vous élèvera sur nos autels. Car enfin, qui peut le nier? vous étiez également un saint...

Nous parlons d'un testament politique de Louis XVI. Il me reste à vous en dévoiler le sommet.

Nous avons vu comment le Roi a profondément médité sur les événements auxquels il a dû faire face. C'est alors qu'il lance une bouteille à la mer, pour l'avenir, pour préserver l'avenir, pour empêcher que les vrais principes de la monarchie française ne soient emportés, eux aussi, par la tourmente révolutionnaire, par ces deux siècles de régime constitutionnel ou républicain. En fait, dès le commencement de la Révolution, le 12 octobre 1789, il a fait quelque chose 'extraordinaire, qu'il faut absolument que vous sachiez, et que la République ne veut à aucun prix que vous sachiez.

II écrit au roi d'Espagne, Charles IV, une lettre qui revêt pour nous la plus haute importance. Car en vérité, ce n'est pas au roi d'Espagne qu'il s'adresse, mais au chef de la branche cadette de sa maison. On sait en effet que depuis la victoire de Louis XIV dans la guerre de succession d'Espagne, des princes français de la famille royale règnent désormais sur le trône de Charles-Quint. Voici donc ce qu'écrit Louis XVI:
"
Je dois à tries enfants, je dois à tria famille et à toute ma maison de ne pouvoir laisser avilir entre tries mains la dignité royale qu'une longue suite de siècles a confirmée dans tria dynastie... J'ai choisi votre majesté comme chef de la seconde branche pour déposer entre vos mains la protestation solennelle que j'élève contre toits les actes contraires à l'autorité royale qui m'ont été arrachés par la force depuis le 15 juillet de cette année".

Est-ce que vous mesurez bien l'importance de ce document? Dès les premiers mois de la Révolution, et bien qu'il ait choisi de se laisser entraîner par le courant constitutionnel plutôt que de verser le sang de son peuple, le Roi-martyr délie à l'avance les princes de son sang de tous les engagements compromettants qu'il a dû faire et qu'il devra faire encore. Autrement dit, quand on lit cela et qu'on le met en face de ce que nous lisions tout à l’heure, on comprend qu'il ait voulu dire: la voie que j'ai suivie n'engage que moi, elle ne saurait obliger mes successeurs, elle ne traduit qu'un pis-aller, certainement pas une fidélité aux principes immémoriaux de notre monarchie. La constitution, ce n'est pas la monarchie française, et le Roi tient à transmettre ce message à ses cadets, pour le cas où la coutume successorale, un jour, viendrait à les saisir.

Et puis il s'est produit ce qui se produit dans l'histoire naturelle de toutes les familles: la branche aînée s'est éteinte avec le Comte de Chambord et le principe se déposa sur cette branche cadette devenue l'aînée. Or voilà, mes amis, voilà l'héritage politique qui repose désormais entre les mains du chef actuel de la famille royale. Ce n'est pas l'héritage de Charles X, ni de Louis XVIII, ce n'est pas le produit bâtard issu d'un accouplement adultère entre la royauté et la constitution, non! c'est la royauté instituée, c'est le sacre de Reims, c'est la monarchie que Jeanne d'Arc avait sauvée ; Jeanne qui rappelait que le Christ est le premier roi de France, et le roi terrestre son second.

Ces principes fondateurs, le Comte de Chambord nous les transmettra à son tour, quand il refusera de monter sur un trône de pacotille, quand il refusera de jouer la comédie d'une monarchie de carnaval, otage de l'esprit révolutionnaire, constitutionnel, républicain. C'est pourquoi il disait: " Ma personne n'est rien, c'est mon principe qui est tout ". Oh, comme nous lui sommes redevables, à lui aussi, d'avoir gardé intact le trésor des rois légitimes! J'ai souvent dit que ce fut sa manière à lui de régner, en conservant le dépôt sacré, en transmettant ce qu'il avait reçu: telle fut la mission sur terre d'Henri V.

Mais ce qu'il avait reçu venait-il directement de son aïeul Charles X? Non, certes non. Oh, bien sûr, Charles X, celui-là même qui, lorsqu'il n'était que le Comte d'Artois, reprochait tant à son frère aîné de ne pas combattre la Révolution par les armes, Charles X n'était certes pas un partisan du régime constitutionnel. Mais il fallait bien faire avec, puisque la formule lui était imposée. Toutefois, et peut-être justement parce qu'il avait trop bien vu ce qui découlait de cet accouplement, aggravé encore par l'expérience de l'usurpation orléaniste, Henri V avait puisé plus haut les principes de son refus du drapeau révolutionnaire, et de tout ce qui en découlait politiquement. Ces principes-là, qu'il fallait garder intacts, c'est Louis XVI qui fut le dernier à les incarner. Et il est attachant de voir comment, passant d'un prince incompris à un autre prince également incompris, l'héritage de Clovis et de Clotilde, de Saint Rémi, de Saint Louis et de Sainte Jeanne, cet héritage brille encore, qui dans la nuit de nos constitutions nous montre le chemin du salut.

Voilà donc, le testament de Louis XVI, auquel il est de notre devoir, une fois que nous avons pu en prendre connaissance, de lui être fidèle. Car il ne suffit pas que vous vous disiez fils de Saint Louis ou de Louis XIV. La Providence vous a donné un dernier roi différent des autres, et dont le sort abominable fut aussi différent des autres: c'est de lui que vous tenez votre héritage. Et si la République vous a menti sur lui, si elle vous empêché de le connaître, c'était précisément pour que vous méprisiez votre héritage, et par là même, que vous méprisiez sans le vouloir tous les autres qui précédaient. Car une race qui finissait sous la figure méprisable ou dérisoire de Louis XVI ne pouvait pas être une bonne race.

Voilà notre héritage et certes, à notre époque des nouveaux rois fainéants, il n'est pas facile de défendre et illustrer devant le monde ce principe que l'idéologie moderne a si totalement vaincu. Pendant longtemps, d'ailleurs, nos théories royalistes n'eussent pas même songé à revendiquer autre chose qu'une restauration sur le modèle de Louis XVIII. Pendant longtemps, le testament de Louis XVI fut non seulement un testament inconnu, mais un testament impossible: lui seul avait su mesurer les conséquences de l'intrusion de l'esprit constitutionnel dans l'édifice monarchique ; lui seul avait compris qu'en définitive, une monarchie constitutionnelle n'était plus la monarchie française de Reims, modèle des monarchies chrétiennes. Mais puisque cet esprit délétère avait empoisonné jusqu'à son entourage, jusqu'à ceux qui se croyaient sincèrement contre-révolutionnaires, que pouvait-il faire? Quand il décida toutefois d'accompagner le mouvement constitutionnel, pour les raisons pacifiques que l'on sait, il réussit à tenir trois ans avant de sombrer. Son frère le Comte d'Artois, le futur Charles X qui conseillait d'être inébranlable, tiendra trois jours en 1830. Il n'est pas inutile de remettre quelquefois les choses en perspective pour mesurer la vraie taille des uns et des autres.

Longtemps, l'héritage de Louis XVI fut impossible: soit que nous étions nous-mêmes infectés par l'esprit constitutionnel, soit que nous ne disposions pas de l'outil doctrinal nécessaire pour formaliser intellectuellement la différence essentielle entre l'institution et la constitution. S'il n'est qu'une chose que j'aurais faite parmi mes compagnons du combat royaliste, c'est d'avoir théorisé cette différence, mais je n'ai rien inventé en faisant cela: je n'ai fait qu'expliquer un principe profondément original et fondateur de la monarchie française, ce principe même que Louis XVI a sauvé, et transmis à sa famille. Ce même principe qu'Henri V a sauvé une seconde fois en refusant de régner plus bas encore que Louis XVIII,au niveau d'un Louis-Philippe.

Toutefois, les triomphes théoriques sont une chose, l'engagement politique dans la réalité de tous les jours est encore autre chose. Je n'oublie pas que l'état d'esprit qui doit être le nôtre est difficile à maintenir, comme un cap que le marin doit garder dans la tempête. Notre engagement est exigeant, parfois douloureux. Et je sais que certains parmi nous seront tentés d'abandonner leur cause: j'en ai connu, par exemple pour qui les lambris dorés des palais républicains valaient bien un reniement.

C'est pour cela, c'est contre l'esprit du monde qu'il nous est demandé plus que jamais d'être nobles. Non pas d'avoir le panache du désespoir: réservez les baroud d'honneur à ceux qui sont vaincus. Nous, au contraire, il nous est demandé de se battre intelligemment, prudemment, mais de toujours se battre: car tant qu'un homme se bat, il n'est pas vaincu.

Il nous est demandé d'être noble: je n'ai pas dit " aristocrate " , qui n'est pas la même chose, et qui renvoie au classement social anglais, ou bien traduit la perte progressive du sens de la noblesse en France dans les siècles les plus modernes de la monarchie, où l'on pouvait acheter des charges anoblissantes. Non! Et je ne circonscris pas non plus cette exigence d'aujourd'hui à un ordre ancien subsistant. L'homme noble dont je parle est aujourd'hui celui .que chacun reconnaît spontanément comme tel, et qui combat en gardant toujours dans son cœur les trois vertus théologales: foi, espérance, et charité. Car l'ennemi d'aujourd'hui peut devenir le frère de demain.

Et si votre pire ennemi: le désespoir vous prend, si le spectacle du monde qui vous entoure vous appelle à baisser les bras, songez précisément à ce monde hostile, et demandez-vous s'il existe une autre raison de vivre que de combattre encore et toujours. Encore une fois, je ne parle pas d'un combat désespéré, contre des moulins à vent, d'un combat dérisoire de Don Quichotte. Non, je parle d'un combat mené pour vaincre.

Vaincre, oui! Oh, tant de choses et tant d'hommes vous persuaderont que votre combat est sans issue. Et pourtant... C'est vrai, nous œuvrons dans le noir, encore que ce soit moins vrai aujourd'hui qu'hier. Mais n'oubliez jamais ce mot éternel de Charette: à l'officier républicain qui l'arrêtait, et qui criait du fond de son cœur: " Ah, Monsieur, que d'héroïsme perdu! " , le Chevalier vendéen répondit: " Monsieur, rien ne se perd. Jamais ".

Il disait aussi: " Nous sommes la jeunesse dit monde " . Et c'était vrai! vous êtes la jeunesse du monde, précisément parce que vous êtes des héritiers: la semence est en vous!

Alors, venez, fils de Louis XVI, venez chercher votre héritage, l'héritage de Reims, de Clovis et de Clotilde, auquel un régime hideux voudrait vous voir renoncer! Venez, jeunesse du monde, allons chercher notre héritage, et que l'âme limpide de Louis XVI éclaire nos pas.

Yves-Marie Adeline  

 

Yves Marie Adeline est le Fondateur en 2002 de l'ALLIANCE ROYALE, président jusqu'en 2008, il a démissionné pour raisons familiales et professionnelles, il a été remplacé par l'ancien député- Maire Pierre Bernard à la tête du Parti Royaliste; Yves Marie Adeline est toujours président honoraire de l'Alliance Royale.

 

Source : Alliance royale Nivernais-Berry : http://www.allianceroyalenievre.com/article-le-testament-politique-de-louis-xvi-analyse-d-yves-marie-adeline-91796540.html via http://www.democratie-royale.org/article-testament-politique-de-louis-xvi-analyse-d-yves-marie-adeline-a-r-91879557.html

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13 juillet 2010 2 13 /07 /juillet /2010 14:45

"Dès 1789, ce sont des minorités qui s'emparent du pouvoir et se le disputent. Si bien que le moment fondateur de la République française porte en lui une inavouable contradiction. Conduite au nom du peuple, la Révolution s'est effectuée sans le consentement du peuple, et souvent même contre le peuple" (Jean Sévillia, Historiquement correct, Pour en finir avec le passé unique, Perrin, 2003, p. 177).

J'aurais tout aussi bien pu titrer cet article "le coup d'Etat impérialiste" ou "le 14 juillet 1789, un modèle de coup d'Etat", la naissance de la société de l'Argent-Roi à la place de la société du Christ-Roi... Christ désormais déclaré hors la loi. Exactement comme si la france n'avait jamais été chrétienne... Le tout en proclamant le "pouvoir du peuple par le peuple pour le peuple". Une imposture. La démocratie, autrement dit le pouvoir du peuple par le peuple pour le peuple, contrôlant les élus (mandat direct et non "représentatif") avec jugement des dirigeants à intervalles réguliers n'a jamais existé nulle part. Et s'agissant même du "gouvernement représentatif" (mandat soit-disant "représentatif"), les "révolutionnaires" ont donné exemple d'un effarent mépris pour l'idée même de représentation : "Les 749 membres de la Convention furent élus dans un tel climat de terreur organisée, que les abstentions ont atteint 90% ... Si bien que, si l'on tient compte du cens et du refus du droit de vote aux femmes, cette Assemblée... n'était mandatée que par deux ou trois pour cent de ce peuple" (Jacques HeersUn homme un vote ?, Editions du Rocher, Monaco 2007, p. 208-209).

La dite "révolte du peuple" en ce 14 juillet 1789 n'a rien d'une génération spontanée. Tout a été calculé, prémédité, réflechi et mis en oeuvre avec une minutie diabolique. Je tire les quelques considérations qui suivent notamment des ouvrages de Pierre Dominique, Pierre Gaxotte, Bernard Faÿ, René Sédillot, Jean Sévillia et Edmund Burke. 

 

Bernard Faÿ a consacré sa thèse de Sorbonne à "l'Esprit révolutionnaire en France et aux Etats-Unis à la fin du XVIIIe siècle".

Dans son ouvrage, La Grande révolution 1715-1815, (Le Livre contemporain, Paris 1959), ouvrage remarquable par la densité des sources fournies (chapitre final "Sources et preuves"), Bernard Faÿ met bien en valeur le fait que la révolution égalitaire n'a pas été une volonté première ni des "philosophes", ni des francs-maçons, ni même des parlementaires, mais un instrument devant servir (une fois arrivé au pouvoir), à fonder le nouveau régime sur le mythe maçonnique de la Liberté et de l'Egalité. Et ce alors même que depuis 1750, les "philosophes", les francs-maçons et les parlementaires s'étaient opposé fanatiquement à toute réforme fiscale allant dans le sens de l'égalité de tous les Français devant l'impôt !

 

450px-Imp%C3%B4t_du_Dixi%C3%A8me_en_DaupEn effet, depuis Louis XIV et son "dixième" en 1710, tout au long du XVIIIe siècle, Louis XV et Louis XVI avaient cherché à établir l'égalité devant l'impôt ("vingtième" en 1750 et "subvention territoriale" en 1786) mais étaient tombés sur une obstruction acharnée des parlementaires. (Source: Les révolutions françaises, Sous la Direction de Frédéric Bluche et Stéphane Rials, Fayard, Mesnil-sur-l'Estrée 1989, chapitre "La pré-Révolution 1788-1789, rédigé par Jean-Louis Harouel)

14 juillet 1789 : La Révolution dite "française"

C'est la Haute-noblesse et le Haut-Clergé, comme les philosophes et les francs-maçons des "clubs philosophiques", qui firent obstacle à cette réforme de l'égalité fiscale. 

Cette réforme qui eut sauvé la monarchie ne devait pas passer... C'est pourquoi le Parlement de Paris travaillé par les idées soit-disant "philosophiques" fit obstruction à ce projet d'une plus grande égalité fiscale pour ne reprendre et ne s'appropier l'idée qu'en ... 1789. Comme par hasard. Cela en dit long sur le pouvoir réel du roi "tout-puissant" et "absolu", qui face à la fronde parlementaire ne parvint pas à enregistrer sa réforme ("Vingtième" de Machault d'Arnouville en 1750-51, "Subvention territoriale" de Calonne en 1786).

 

L'ouvrage de Bernard Faÿ contient quelques informations sur les financeurs de la "Révolution" dite "française", surtout pour les évènements du 14 juillet et ceux du 5 et 6 octobre octobre 1789. "Deux enquêtes... écrit Bernard Faÿ, m'ont permis de trouver, des documents maçonniques contemporains de la Révolution, qui confirment, de façon claire et formelle, le rôle de premier plan joué par Orléans et par le Grand Orient dans les débuts de la Révolution, en particulier au 13-14 Juillet et au 5-6 octobre. Les archives de l'Académie polonaise des Sciences et des Arts à Cracovie, possédaient jusqu'en 1939, et peut-être encore aujourd'hui, les papiers du chanoine Albertrandi, avec les lettres de son ami Joseph de Maisonneuve, Rose-Croix et haut dignitaire de la Maçonnerie polonaise. Or celui-ci conte en détail les mésaventures de son confrère, le bailli de Loras, que d'imprudentes manigances de Cagliostro firent arrêter. Cela amena la confiscation de ses papiers, lesquels contenaient des communications du Grand Orient de France, prouvant le rôle initiateur et directeur joué par cet organisme la première année de la Constituante. Ces informations me furent confirmées par les papiers et la correspondance de Mazzéi, autre haut dignitaire de la Maçonnerie (anglaise), et envoyé de Stanislas Poniatowski à Paris de 1788 à 1792. Sa correspondance, dont le manuscrit se trouve à la bibliothèque de Florence, et dont M. Ciampini a publié, de façon fort savante, un volumen, qui ne représente pas la moitié de l'ensemble, cette correspondance montre Mazzéi, un intime de La Fayette, des La Rochefoucauld, de Condorcet, et de tout le clan des nobles révolutionnaires, qui le tiennent au courant de leurs actes, de leurs intentions et des manigances du duc d'Orléans" (B. Faÿ, ibid., p. 471). 

 

En 1787, le franc-maçon La Fayette, le "Héros des Deux Mondes", décidé à "révolutionner", était le fondateur d'une maçonnerie particulière, la "Société de l'Harmonie", sous l'égide de Mesmer, où se trouvait les Adrien Duport, Duval d'Esprémesnil, le chevalier de Pange, Elie de Beaumont : "le banquier israélite Kornmann l'aidait de ses amples subsides" (B. Faÿ, ibid., p. 69.) La "loge de l'Harmonie" constituait le "foyer central de l'agitation" et de l'opposition à la révolution royale. Elle réunissait grands seigneurs, banquiers, agioteurs, parlementaires, écrivains, encyclopédistes" (B. Faÿ, ibid., p. 75, 94) 

 

La Fayette se plaisait à faire le bilan pour son grand ami Georges Washington. Il peignait l'"esprit d'opposition et de patriotisme répandu dans la première classe de la Nation", pour l'opposer à "l'insolence moqueuse de la populace des villes, toujours prête à se disperser devant un détachement des gardes", et à la passivité du peuple des campagnes, mécontents, mais décrits comme "plongé dans l'ignorance". Sûr de lui et de ses amis, il comptait sur le succès : "Nous parviendrons... à mettre dans la tête de tout le monde que le Roi n'a pas de droit de taxer la Nation et que rien dans ce genre ne peut être stipulé que par une Assemblée Nationale" (La Fayette cité in B. Faÿ, ibid., p. 108).

 

"Grands seigneurs fastueux, parlementaires, opulents et capitalistes agioteurs, durant l'hiver 1787-1788, combinaient leurs efforts avec ceux du duc d'Orléans et de ses loges maçonniques pour obliger la Monarchie à capituler" (B. Faÿ, ibid., p. 109).

 

En 1789, les capitalistes de Paris et agioteurs comme Kornmann, Clavières et autres, menés par les banquiers Laborde et Dufresnoy, membres des Trente, jouaient à la baisse, et subventionnaient l'émeute. Les principaux financiers fournirent l'argent nécessaire pour payer les troupes révolutionnaires. (B. Faÿ, ibid., p. 136, 164.)

 

Le 14 juillet. A Paris, dans toute la France et dans toute l'Europe, l'on contait qu'Orléans avait été le principal initiateur, le bailleur de fonds de ces journées d'émeute et de barbarie. On le dénonçait jusqu'en Pologne, où l'imprudence de Cagliostro ayant fait saisir les papiers maçonniques du bailli de Loras,on y avait trouvé une correspondance maçonnique, "qui mettait en lumière le rôle joué par le Grand Orient de France et son Grand Maître, le duc d'Orléans, dans les troubles de Paris". On y voyait la preuve que "les journées des 13 et 14 juillet, l'assaut de la Bastille, avaient été organisées par les Frères" (B. Faÿ, ibid., p.177.)

L'"Assemblée" allait bientôt "remplacer l'ancienne Noblesse par une aristocratie financière." ... En brisant les cadres anciens, on allait libérer les Français de l'aristocratie féodale pour les "livrer à la merci des classes riches et des oligarchies politiques, organisées sous forme de clubs dits 'populaires'" (ibid., p. 247, 323)

 

Dans son "Louis XVI ou la fin d'un monde" (1955, réed. La Table ronde, Paris 1981, p. 304), Bernard Faÿ mentionne le rôle joué par la Bourse à la veille de la Révolution : "bons 'patriotes', les financiers de la capitale ne cessaient en juin (1789) de la faire baisser" (la Bourse)... Pendant que "d'autres patriotes débauchaient les soldats" (B. Faÿ, Louis XVI ou la fin d'un monde, ibid., p. 305.)

 

Un autre auteur mentionne ce rôle joué par la finance dans le déclenchement de la révolution: "Le début de la Révolution française est caractérisé par le débauchage des troupes. Gardes françaises d'abord, puis régiments de ligne français, puis régiments étrangers. … Les financiers Laborde, Dufresnoy, d'autres, qui ont pris position à la hausse et pour qui Necker c'est la hausse, paient d'honnêtes contributions; on a de quoi acheter qui l'on veut." (Pierre Dominique, Le Quatorze juillet, Lardanchet, Macon 1950., p. 62).

Alfred Fierro et Jean Tulard évoquent eux aussi le travail de sape et de corruption franc-maçonnique dans l'armée : "L'idéologie égalitaire de la franc-maçonnerie contribua largement à la désagrégation de la discipline dans l'armée, où les loges étaient particulièrement nombreuses" (Alfred Fierro, Jean Tulard, Dictionnaire de la Révolution in Jean Tulard, J.F. Fayard, A. Fierro, Histoire et Dictionnaire de la Révolution française 1789-1799, Bouquins Robert Laffont, Paris 2004, p.831). Nous voyons bien au fur et à mesure que l'on prend connaissance de l'histoire réelle, des faits soigneusement cachés, falsifiés, occultés par l'histoire officielle, encore de nos jours dans certains milieux dits "nationalistes" - qui se refusent toujours à faire le procès en règle de la dite "Révolution française" -, se révèlent à nous dans toute leur horreur. Reynald Secher parle de double assassinat : génocide des vendéens (1793-1794), doublé d'un génocide de la mémoire, "mémoricide"... Y compris dans nos milieux : nous sommes poignardés "dans nos milieux" comme dit Bernard Lugan.

Alfred Fierro et Jean Tulard épinglent donc l'égalitarisme (idéologie maçonnique), comme à l'origine de la "désagrégation de la discipline dans l'armée". Pour une illustration de ce phénomène, se reporter au remarquable article rédigé par Tancrède Josseran "Et la Royale fut détruite!" in Le Livre noir de la Révolution française (Cerf, Paris 2008) : 

 

"La Révolution est considérée outre-manche comme le meilleur moyen d'abattre définitivement les prétentions maritimes de la monarchie française" (p. 283.)... Désorganisée, découragée, désarticulée, en proie à la subversion, la Marine devait à partir de février 1793 faire face une nouvelle fois à la Royal Navy. ... Au moment où la France entame la phase décisive de ce que l'on pourrait appeler la 'seconde guerre de Cent Ans', la Révolution a brisé le seul instrument qui aurait pu permettre de frapper au cœur l'âme des coalitions antifrançaises..." (p. 291)

"Ce que la France perd, l'Angleterre le gagne. Plus encore sur le plan commercial que sur tout autre plan, elle est la grande bénéficiaire de la Révolution et de ses suites. Elle est sans doute consciente, dès le début du grand bouleversement, de la chance qui s'offre à elle : comme elle a une revanche à prendre sur la monarchie française qui a aidé l'Amérique à se libérer, elle n'est pas fâchée de voir le roi contesté et diminué. ... 'Voici, dit Fox après la prise de la Bastille, l'évènement le plus important de l'histoire du monde et le plus heureux'. La "cavalerie de Saint-Georges" ne manque pas l'occasion de financer discrètement les révolutionnaires les plus corruptibles..." (René Sédillot, Le coût de la Révolution française, Vérités et Légendes, Perrin, Mesnil-sur-l'Estrée 1987, p. 220).

 

"Ainsi, dans tous les domaines du commerce, sur terre comme sur mer, la Révolution et l'Empire consacrent le triomphe britannique et l'éclipse de la France. (p. 222) Le commerce français ne retrouvera son niveau d'activité de 1789 qu'après 1825... Encore la part de la France dans le commerce mondial sera-t-elle alors loin de rejoindre le pourcentage atteint avant la révolution... Ce pourcentage-là ne sera jamais retrouvé. En chiffres absolus, trente-cinq années ont été perdues. En chiffres relatifs, à l'échelle du monde, le recul est sans appel." (R. Sédillot, ibid., p. 222)

   

Pierre Dominique nomme l'évènement. "Un coup d'Etat est chose sérieuse. La Cour va s'en apercevoir.
... Et d'ailleurs, l'adversaire sait tout. Montgaillard, historien royaliste, dit que les mémoires de Foulon furent lus devant Narbonne, qui avertit sa maîtresse, Mme de Staël, laquelle en informa Necker ou Mirabeau. Peu importe le canal par où se font les fuites; l'autre camp voit clair dans le jeu du Roi" (p. 75)  

... Le moteur responsable, cherchons-le sous les couleurs d'Orléans. Nommons-le, car il a une figure humaine. Tendons la main dans l'ombre, nous y saisirons celle de Laclos qui n'est pas que le romancier des Liaisons dangereuses mais l'âme damnée du duc et l'un des plus profonds politiques du siècle finissant." (p. 143) Le duc d'Orléans a pour lui sa fortune. C'est le plus riche seigneur du royaume. … En ce début de la Révolution, il paie à bureaux ouverts les journalistes, brochuriers, libellistes de tout Paris et de tout Versailles, les crieurs, parleurs, aboyeurs qui remplissent les cafés, les coupe-jarrets dont il a des dizaines à sa solde et qui se chargeront de recruter en payant à boire et, le moment venu, d'encadrer les braillards dans la rue." (p. 29-30).
... Son chef d'état-major et le chef véritable d'un mouvement dont on observe les effets sans pouvoir toujours en découvrir la source, … Choderlos de Laclos'un homme noir', note Michelet. 'Le profond Laclos', dit-il encore. … Franc-maçon, membre de trois clubs, quand il n'est pas au Palais royal, on le trouve à Montrouge chez le duc de Biron. … Il faut voir en lui l'agitateur, le tacticien des mouvements de rue, celui qui tient la main du prince et la fait mouvoir, et, comme dit le comte de la Marck, 'l'âme du parti d'Orléans'. (p. 31)

 

... L'un des bons instruments du duc d'Orléans et de son chef d'Etat-major, le meilleur peut-être, est la franc-maçonnerie dont le duc est, depuis 1772, le grand-maître. (p. 33). Les frères se tiennent, marchent en ordre, murmurent leurs mots de passe, suivent aveuglément leurs chefs. Le pouvoir ne peut rien contre cette organisation souterraine. Le peut d'autant moins qu'elle pénètre la Cour, qu'elle est maîtresse à Versailles comme à Paris. … Bien entendu les maçons ont joué un grand rôle dans la confection des 'Cahiers' et beaucoup d'entre eux ont été élus aux Etats. Les trois quarts des députés du Tiers, au total près de la moitié des députés sont maçons [une extrême minorité sur-représentée, de gens échangeant entre eux le serment d'entre-aide et de secret maçonnique, "un hasard"...]. (p. 34)

Pierre Gaxotte nous donne quelques indications permettant d'expliquer ce "hasard".

"Le parti 'libéral' avait déjà ses comités locaux : loges, académies, chambres de lecture, sociétés philosophiques et patriotiques tenues en haleine depuis le début de 1788, exercées au maniement de l'opinion et à l'agitation des places publiques par un an de cris et de discours et de manifestations. Merveilleux instruments de propagande et de combat, toutes ces organisations étaient déjà  reliées par une correspondance incessante, un échange régulier de nouvelles et de brochures. Il suffisait de peu de chose pour les fédérer complètement et emprisonner la France électorale dans les mailles de leur réseau" (Pierre Gaxotte, ''La Révolution française'', Nouvelle édition établie par Jean Tulard, Éditions Complexe, Bruxelles 1988, p. 99-100).

"Les cahiers de campagne ne sont presque jamais des cahiers de paysans. Presque partout ils ont été proposés, rédigés ou copiés par des hommes de loi. Ils reproduisirent les modèles non seulement dans leur esprit, mais dans leur style – qui les trahit." (ibid., p. 103).

"Le coup d'Etat date du 11" (P. Dominique, ibid., p. 113). Je passe sur les détails et les évènements relatés par Pierre Dominique à compter du 11. Mais je donne quelques éléments éclairants fournis par Pierre Gaxotte.

 

"Le 12, à midi, Paris n'est plus qu'une immense confusion. Dans un remous de hurlements, de tocsins et de fausses nouvelles, tourbillonne une foule affolée. … Là on pille, on assassine, on s'enivre. Les dragons du prince de Lambesc, rangés sur la place Louis XV, à l'entrée des Tuileries, sont bombardés de briques, de pierres, de tessons de bouteilles. Le prince dégage sa troupe en quelques galops et, conformément aux instructions, rompt le contact pour se retirer sur la rive gauche" (P. Gaxotte, ibid., p. 111).

 

La nuit du 12 au 13 et la journée du 13 sont sinistres. On dirait que l'on assiste à la décomposition totale de la société. Les bourgeois se barricadent dans leurs maisons. La rue est livrée à la plus vile populace et à la plus effrayante. … [L]es brigands qui viennent de mettre à sac l'hôtel de la police, s'arment aussi et plus vite. . … Les bandes se portent partout où il y a des fusils et des piques. Le matin du 14, elles se jettent sur les Invalides, sans que Bésenval qui a trois régiments suisses et huit cents cavaliers à l'Ecole militaire fasse le moindre mouvement (!)… Une heure après, elles refluent sur la Bastille… Le gouverneur, M. de Launay, avec sa petite garnison de Suisses... aurait pu sans peine se défendre, mais sa philosophie y répugnait. Il parlemente, retire les canons... et invite à sa table deux délégués des assiégeants... Finalement, deux hommes armés de haches, le charron Tournay et l'épicier Pannetier en grimpant sur le toit d'une échoppe parviennent à briser les chaînes d'un pont-levis qui s'abat avec fracas. La garnison instinctivement riposte, puis ne se sentant pas commandée, elle contraint Launay à capituler contre la promesse qu'il ne serait fait de mal à personne... En dépit de quoi Launay est massacré, et son corps traîné au ruisseau, ... Le prévot des marchands Flesselles est massacré, dépecé... Leurs têtes mises au bout d'une pique promenées jusqu'à la nuit. (p. 111).  

Le 14. "La foule se jette sur la forteresse. Qui l'y pousse? Elle y court semble-t-il de son propre mouvement, comme elle a couru aux Invalides et à l'Arsenal.

Là-dessous, trois réalités: la personnalité et les ambitions du duc, le flot d'or qui coule de ses caisses, la propagande qu'il paie. Les contemporains ne s'y sont pas mépris. 'Le duc d'Orléans, dira Mme Roland, avait sa part dans toutes les agitations populaires'. Et Malouet : 'Le 14 juillet, les agents du duc d'Orléans furent les plus remarqués par la foule'. Malouet va plus loin et lui, à qui Montmorin communiquait tous les rapports de police, parlant de l'affaire Réveillon, de l'incendie des barrières à Paris et de celui des châteaux en province, déclare que ce sont là des opérations payées et payées par le duc. 'Il y concourait, dit-il, pour son compte, et les Jacobins pour le leur.'

 

Ainsi le duc a monté l'affaire Réveillon, l'incendie des barrières et celui des châteaux, et l'on voudrait qu'il n'ait pas monté et payé le soulèvement du 12 et du 13 et les deux grandes opérations du 14 aux Invalides et à la Bastille!

 

… Le marquis de la Salle, membre du Comité de permanence, et, un instant, chef de la milice bourgeoise, devait avouer qu'un plan d'attaque de la Bastille lui avait été présenté le 13 juillet (signe que l'idée avait déjà été mise en circulation...) (p. 140-141).

 

René Sédillot résume le tout : "Le 14 juillet 1789, en trois quarts d'heure, la Bastille est prise par une bande d'émeutiers,… commandités par Philippe d'Orléans, grand maître des Loges du Grand Orient (http://www.godf.org/) ... ils sont partis du Palais Royal, où réside le duc. Ils ont pris des armes aux Invalides. Ils massacrent le gouverneur et la garnison qui ne résistaient pas…" (René Sédillot, Le coût de la Révolution française, Vérités et Légendes, Perrin, Mesnil-sur-l'Estrée 1987, p. 78).

 

Une Famine "organisée"

 

"Au cours des quatre mois qui précèdent la prise de la Bastille, il éclata plus de trois cents émeutes en France. Le mouvement était réglé par un plan qui n'était point secret le moins du monde. En 1788, à Genève, avait paru sous l'anonymat un curieux ouvrage : le Code National. (M. Gustave Bord, dans la Conspiration révolutionnaire l'a signalé). L'auteur qui restait monarchiste et entendait séparer le Roi des privilégiés, soulignait que seule l'armée pourrait défendre l'Ancien Régime, qu'il fallait donc la travailler, la corrompre, l'amener au peuple soulevé lui-même par une disette organisée. La tactique consistait… à multiplier les troubles locaux qui retiendraient sur tous les points du territoire les forces militaires et, en même temps, exciteraient les esprits. Au bout de quelque temps de ce chauffage, le grand coup pourrait être porté à Paris." (p. 39-40)

…Il (le duc d'Orléans) sait agir sur le peuple autrement qu'en le payant; il lui retire son pain, le lui redonne. Comment? En pratiquant l'agio sur les blés… Malouet confirme : 'Les agents du duc d'Orléans faisaient aussi sur cet objet (les blés), leurs spéculations; ils faisaient vendre et acheter en divers lieux suivant qu'ils avaient besoin de la faveur ou des fureurs de la populace.' On l'accusa même d'avoir fait courir de fausses circulaires, signées Necker, arrêtant les approvisionnements sur Paris du 20 avril au 15 mai, au moment où se réunissaient les Etats généraux" (p. 29-30).

 

"Dès 88, les Maçons, avec toujours en bouche les grands thèmes d'ordre et de centralisation, sont la colonne vertébral du parti national, de ce parti dont Lafayette est le dieu, qui vit des idées politiques anglaises et américaines après avoir sucé le lait de l'Encyclopédie.

 

"Ainsi la Maçonnerie mène tout et voici, même du point de vue des révolutionnaires le mauvais côté de la chose: comme la Maçonnerie nous vient d'Angleterre, et que les loges françaises sont restées en relations étroites avec les loges-mères de l'autre côté de l'eau, que, notamment, les loges de rite écossais, … se rallient de plus en plus à la Grande Loge de Londres, une sourde influence anglaise, une obscure pesée s'exercent sur nous, qui s'ajoutent à l'anglomanie régnante depuis cinquante à soixante ans. L'opposition secrète de la Maçonnerie à la monarchie traditionnelle se trouve ainsi secrètement initiée par l'Angleterre, alors que l'Angleterre, battue dans une guerre précédente (Guerre d'Indépendance d'Amérique) a sa revanche à prendre sur terre et sur mer. Grave sujet de méditation pour un patriote, mais les patriotes de l'époque ignorent tout cela: ils marchent la tête dans les nuées. … Les Parisiens, … n'imaginaient pas une seconde qu'ils puissent être manœuvrés" (p. 35-36) [Certains feraient bien d'y songer lorsqu'ils s'en remettent sans réfléchir à tel ou tel mouvement forcément "révolutionnaire"...].

"Il n'y a peut-être que la joie du libéral qui croit voir se faire une révolution à l'anglaise. Mais Mercy, lui, cherchant la main qui a déclenché le mouvement, note les 'manœuvres secrètes de la Cour de Grande-Bretagne'. Plus tard, beaucoup plus tard, Louis XVIII pourra écrire à Saint-Priest : 'Je crois que le ministère britannique a fomenté et peut-être payé les commencements de la Révolution'". (p. 216)

"...La vraie révolution française, celle qui va marquer tout le siècle, se situe sur le plan financier: à la primauté du sang, qui caractérisait théoriquement l'Ancien Régime, succède la primauté de l'argent. A la noblesse, qui détenait en principe les privilèges succède la bourgeoisie. Aux nobles succèdent les notables.
Marat lui-même s'interroge: "Qu'allons-nous gagner à détruire l'aristocratie des nobles, si elle est remplacée par l'aristocratie des riches?"

Il ne s'agit pas d'un avènement du capitalisme: celui-ci coexistait avec l'ancienne société, dans le cadre d'une économie de marché. Mais les capitalistes n'avaient pas le premier rang. Même un Samuel Bernard, même un John Law ne pouvaient prétendre aux honneurs que dans la mesure où ils se pliaient aux règles établies, en s'anoblissant et en entrant dans le système. Le roi, de toute façon, était au-dessus de la mêlée. Il s'agit d'une explosion du capitalisme. Du second rôle, il passe au premier. Aucune autorité, désormais, ne sera en mesure de lui servir de contrepoids. Les droits de la naissance ne pourront rien contre ceux de la finance. … "Avant la révolution, les banquiers privés étaient nombreux, parfois influents, mais sauf Necker en 1789, ils ne tenaient jamais le haut du pavé" (René Sédillot, ibid., p. 242-243).

"Les industriels et les financiers 'ne regardent pas si les âmes se perdent, mais si les affaires se font' (Antoine Blanc de Saint-Bonnet, La Légitimité, Tournai, Casterman, 1873, p. 83. La sur-excitation et la concurrence forcée accroissent en même temps la somme de travail et celle de la misère. Ibid.) L'argent est désormais une valeur suprême. Ou la naissance de l'Argent-Roi à la place du Christ-Roi.

 (Pour comparaison, lire l'article où Jack Lang accuse le gouvernement Sarkozyste de faire revenir la France à la "société d'argent de l'Ancien régime"...)

Edmund Burke, le célèbre auteur britannique "libéral" que la propagande révolutionnaire s'empressa de transformer en abominable "contre-révolutionnaire", selon un principe qu'il décrivit lui-même et déjà connu de son vivant : "un système de monopole littéraire d'une activité inlassable pour noircir et discréditer par tous les moyens tous ceux qui ne font pas partie de leur faction", (p. 142 -) l'écrit dès 1790 :

"Ceux qui ont ordonné et exécuté la scène du 14 juillet sont capables de tout.

... Leurs moyens ont été [déjà...] les incendies, les assassinats, les vols, et les pillages des maisons, les suppositions de fausses nouvelles [la "grande peur"...], l'emploi d'ordres de l'autorité légitime contrefaits, et d'autres crimes, objets de la sévérité des tribunaux ordinaires. L'esprit de leur gouvernement est bien d'accord avec ces moyens employés pour s'en emparer. Ils se conduisent comme des voleurs qui pillent la maison qu'ils ont forcée, et non pas comme des conquérants qui ont soumis une nation.

... Tout était calcul ; tout était institution. On n'a négligé aucun des moyens mécaniques propres à soutenir cet incroyable système de perversité et de vices.

... L'école de meurtres et de barbarie établie à Paris, ayant détruit autant qu'il lui a été possible les principes et les moeurs sur lesquels reposait la civilisation de l'Europe, ne tardera pas à détruire la civilisation de l'Europe, ne tardera pas à détruire aussi ces lois des nations [prophétique... cela est écrit en 1790...], qui ont adouci la pratique de la guerre, et qui plus que toute autre institution honorent les siècles du christianisme.

... Leur culture a pour règle de greffer les vertus sur les vices [inversion oratoire et subversion du langage...]. Tout ce qui ne viole pas les vertus privées leur paraît indigne du nom de 'vertus publiques'. Toutes leurs institutions nouvelles, et avec eux tout est nouveau, attaquent la racine de notre nature et de la sociabilité.

... La France entière, au commencement de l'année 1789, était d'une opinion différente. Dans tous les districts du royaume, les instructions données aux députés aux états généraux étaient pleines de projets de réforme du gouvernement, mais on n'y trouve même pas l'apparence d'une idée tendant à sa destruction. Eût-elle été seulement suggérée qu'elle aurait été, je pense, repoussée d'une seule voix, avec horreur et mépris" (Edmund Burke, Réflexions sur la Révolution de France, 1790, Pluriel Histoire, Paris 2004, p. 161; 350; 359; 373; 557; 558).

Le Livre noir de la Révolution française au sujet du "14 juillet" :

"Tandis que le conspirateur [le duc d'Orléans] se voyait cantonné au rôle de pourvoyeur de fonds, le déroulement des émeutes de juillet 1789 rend saisissante la présence continuelle de membres des loges à tous les échelons de l'action, et dans toutes les initiatives importantes : les noms que l'on connaît des chefs ou meneurs (tel Moreton de Chabrillant, vénérable de la Parfaite Union, à la tête de gardes-françaises rebelles, surtout Santerre, du Contrat Social, et Palloy, 'souverain prince des Amis de la Jeunesse et de l'Humanité', Coconnier, membre de la loge Saint-Julien de la Tranquilité), des délégués du Comité permanent de la commune qui constituèrent les ambassades auprès de Launay (Chaton, de la loge de l'Union des bons français, Thuriot de la Rozières, des Amis réunis, l'abbé Fauchet, des Neuf Soeurs, et Milly et Poupard de Beaubourg, des Amis réunis...), des chefs de la milice bourgeoise, dont La Fayette, à partir du 15 juillet, est le plus illustre, tous ces noms confrontés aux listes des loges conservées au Fonds maçonnique de la Bibliothèque nationale de France, révèlent une étrange similitude.

Bertrand de Molleville put ainsi affirmer : 'C'est dans une séance de la loge des Amis réunis que fut décidée la prise de la Bastille' (B.de Molleville, Histoire de la Révolution de France, t. I, p. 27.). Cette préparation systématique est confirmée par l'innocent Dusaulx, qui confesse : 'Le gros du peuple ne se doutait pas que l'on allait marcher sur la forteresse, mais il est certain que la prise de la Bastille avait été projetée' (Jean Joseph Dusaulx, De l'insurrection parisienne et de la prise de la Bastille, p. 24, in Le Livre noir de la Révolution française, par Pierre Chaunu, Jean Tulard, Emmanuel Leroy-Ladurie, Jean Sévillia, Cerf, Paris 2008, p. 41-42).

S'agissant du financement de "la révolution" : "Rivarol accuse ... les banquiers Laborde de Méréville, Boscary et Dufresnoy, entre autres, d'avoir 'soudoyé' l'émeute. Delessert fournit un témoignage en ce sens (Jacques Godechot, La Prise de la Bastille, p. 249, in Le Livre noir, ibid., p. 43).

Conclusion



- La révolte spontanée du peuple français le 14 juillet, la révolution dite "française" est une légende.

- La "Révolution française" est un coup d'Etat soutenu par les clubs maçonniques (les Jacobins), les capitalistes et agioteurs (Clavières), le "parti libéral", et financé par les banquiers (KornmannLaborde de Méréville, Boscary, Dufresnoy entre autres...), par le parti duc d'Orléans, grand maître du Grand orient, et par l'Angleterre (la Cavalerie Saint-Georges)...  dont la culture consiste à tout changer, détruire toutes les gloires nationales (monarchie, religion)  pour créer un ordre entièrement "nouveau" avec un français nouveau, le "citoyen". 

Au final : l'Angleterre gagnante. "Un recul sans appel". Dans ces conditions, parler aujourd'hui encore de "révolte du peuple" est une vaste plaisanterie que toutes les données de l'histoire contredisent. Pensant être des 'patriotes', les émeutiers sincères (ne parlons pas des émeutiers payés...) ne savaient pas qu'ils étaient manœuvrés par la franc-maçonnerie (Grand Orient de France du duc d'Orléans et franc-maçonnerie anglaise).

- L'erreur politique (ou la sainteté) de Louis XVI ? Celle d'avoir donné des ordres de ne pas tirer sur "le peuple"… La république ne s'embarrassera pas de ce genre de précautions en temps voulu… Exemples : elle envoya Bonaparte donner du canon contre le peuple royaliste de Paris coupable en 1797 d'avoir mal voté... En 1908, le royaliste Charles Maurras prit "violemment Clemenceau à partie pour avoir fait tirer sur les ouvriers de Draveil en grève" (Mythes et Polémiques de l'histoire, Le retour de la dispute, Studyrama perspectives, France 2008, p 154).

- "Le 14 juillet, contrairement à la légende..., la Bastille n'est pas prise par une foule spontanément mobilisée. L'opération est menée par une bande d'agitateurs à la recherche de fusils et de munitions, entrés par la porte que leur a ouverte le gouverneur Launay. En guise de remerciement, celui-ci est assassiné. De la vieille forteresse – que l'administration royale voulait déjà démolir - sont extraits en fait de victimes de l'absolutisme, sept prisonniers : quatre faussaires, un libertin et deux fous. La légende a fait de cette péripétie un haut fait d'armes." (Jean Sévillia, Historiquement correct, Pour en finir avec le passé unique, Perrin, Saint-Amand-Montrond 2003, p. 179-180).

- "Si quelques masses révolutionnaires, comme les 'sans-culottes' de Paris, ont souvent soutenus les mouvements initiés, la majorité de la population, elle, n'a pas participé aux évènements : laissée dans l'ignorance, elle n'était pas consultée" (Mythes et Polémiques de l'histoire, Le retour de la dispute, Studyrama perspectives, France 2008, p. 131).

Quid alors de la dite révolution 'libérale' libérant la France de l'oppression et de la "Tyrannie" ?  "Les identités provinciales sont combattues, les identités sociales sont niées (il n'y a plus de rangs, plus de prêtres, plus de nobles). Quant à la 'liberté d'expression', elle est étouffée au nom de la 'patrie en danger'" (déjà…)  [Mythes et polémiques de l'histoire sur cette "fantastique libération" (p. 133-134)]

 

                                                      ***

Sources

 

* Pierre Dominique, Le Quatorze juillet, Lardanchet, Macon 1950.

* René Sédillot, Le coût de la Révolution française, Vérités et Légendes, Perrin, Mesnil-sur-l'Estrée 1987.

Bernard Faÿ, La Grande révolution 1715-1815, Le Livre contemporain, Paris 1959.

* Pierre Gaxotte, ''La Révolution française'', Nouvelle édition établie par Jean Tulard, Éditions Complexe, Bruxelles 1988

* Jean Sévillia, Historiquement correct, Pour en finir avec le passé unique, Perrin, Saint-Amand-Montrond 2003

* Alfred Fierro, Jean Tulard, Dictionnaire de la Révolution in Jean Tulard, J.F. Fayard, A. Fierro, Histoire et Dictionnaire de la Révolution française 1789-1799, Bouquins Robert Laffont, Paris 2004

* Les révolutions françaises, Sous la Direction de Frédéric Bluche et Stéphane Rials, Fayard, Mesnil-sur-l'Estrée 1989, chapitre "La pré-Révolution 1788-1789, rédigé par Jean-Louis Harouel

* Mythes et Polémiques de l'histoire, Le retour de la dispute, Studyrama perspectives, France 2008.

* Le Livre noir de la Révolution française, par Pierre Chaunu, Jean Tulard, Emmanuel Leroy-Ladurie, Jean Sévillia, Cerf, Paris 2008


                                                       ***

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9 mai 2010 7 09 /05 /mai /2010 07:30

Mis à jour le 01 février 2020.

Indiens

Indiens

Du temps de nos ancêtres les Gaulois et de Rome, n'importe qui pouvait devenir esclave, qu'on appartienne à la noblesse ou à la plèbe: les esclaves étant pour l'essentiel des prisonniers de guerre. L'Église indiquera très tôt un chemin de libération des esclaves qui vit cette institution économique héritée de l'Antiquité disparaître au fur et à mesure des progrès de l'évangélisation. C'est un nombre énorme de conciles qui consacrèrent des canons à cette entreprise : les conciles d'Orange (441), Arles (442), Agde (506), Orléans (541), Mâcon (585), Paris (615), Reims (625), Chalon-Sur-Saône (650). [1]

 

De toutes les grandes croyances, le christianisme fut le seul à élaborer une opposition religieuses à l'esclavage sérieuse, et celle-ci commença à se faire jour vers le VIIe siècle. On citerait cinquante conciles régionaux qui, entre 451 et 700, édictèrent des canons pour protéger les esclaves.

 

BathildeAu VIIe siècle, dans le Regnum francorum, le Royaume des Francs, la reine sainte Bathilde (626-680), épouse de Clovis II, abolit l'esclavage. La tradition lui attribue l'interdiction des marchés d'esclaves sur ses terres, provoquant la disparition de l'esclavage dans les royaumes francs. Voici ce qu'en dit l'historienne médiéviste Régine Pernoud :

"Clovis mourra jeune, après être tombé dans la démence. Bathilde a pris en main les affaires du royaume et, lorsqu'elle devient veuve, l'an 656, son fils aîné n'ayant que cinq ans, c'est elle qui gouverne. La tradition lui attribue une décision capitale dans l'histoire des moeurs: elle interdit les marchés d'esclaves, ce qui revient à prohiber l'esclavage sur ses terres." [2]

"Elle promulgua l'interdiction de vendre les chrétiens comme esclaves et fit procéder à des rachats massifs de ceux qui l'étaient." [3]

 

Les moines de l'abbaye de Jumièges avaient coutume d'acheter des esclaves pour pouvoir leur rendre immédiatement la liberté. Un exemple bien connu est celui de S. Sidoine.

À la fin du VIIIe siècle, Charlemagne s'opposa à l'esclavage, tandis que le pape et de nombreuses voix cléricales puissantes et efficaces firent échos à sainte Bathilde.

 

À l'aube du IXe siècle, l'évêque Agobard de Lyon tonna :

"Tous les hommes sont frères, tous invoquent le même Père, Dieu : l'esclave et le maître, le pauvre et le riche, les ignorants et les savants, les faibles et les puissants. [...] Aucun n'a été élevé au-dessus des autres. [...] Il n'y a ni esclave ni homme libre, mais en toute chose il n'y a toujours que le Christ." (Bonnassie, 1991, 54, cité dans Rodney STARK, Le Triomphe de la Raison, Pourquoi la réussite du modèle occidental est le fruit du christianisme, Éditions Presses de la Renaissance, Paris 2007, p. 55)

 

"À partir du VIIIe siècle, l'Espagne musulmane organise la traite, surtout celle des enfants et des adolescents, destinés à devenir des eunuques très prisés.

 

Lest trafiquants d'Al-Andalous parviennent à s'entendre avec leurs congénères juifs et chrétiens pour organiser une traite au long cours. Tout à l'est vivent des slaves païens [...] : capturés du côté de la Pologne ou de la Russie, ils sont envoyés en longues caravanes jusqu'à Verdun et, de là, à Venise ou à Arles, d'où on les embarque pour les ports espagnols. [...] Les garçons sont volontiers castrés, car les musulmans veulent des eunuques comme serviteurs, et pas seulement pour garder leurs harems.

 

[...] Un voyageur du Xe siècle, Ibn Hawqal, note avec admiration qu'en Espagne, 'un article d'exportation bien connu consiste dans les esclaves garçons et filles, qui sont enlevés en France et en Galice, ainsi que les eunuques slaves. L'ensemble des eunuques slaves qui se trouvent sur la surface de la terre proviennent d'Espagne. En arabe, le terme 'slave' en vient à désigner l'eunuque. L'aristocratie andalouse adore les blondes aux yeux bleus, mais qui ensuite ne sont pas non plus épargnées. Car, selon le malikisme [...] qui domine en Espagne, les femmes doivent être excisées. (Laurent VISSIÈRE, dans Historia, Les Vérités sur l'esclavage, Février 2020, n° 878, p. 29.)

 

"Au Xe siècle, l'esclavage avait disparu presque partout en Occident, ne se manifestant de façon résiduelle que sur ses marches. [...] L'esclavage prit fin en Europe médiévale uniquement parce que l'Église admit tous les esclaves à ses sacrements et réussit ensuite à prohiber l'esclavage pour les chrétiens (ainsi que pour les juifs). Dans le contexte de l'Europe médiévale, cette interdiction équivalut en fait à son abolition[4]

 

Au Nord de l'Europe, "à partir du VIIIe siècle, les Vikings prennent le contrôle de cette manne. Ils s'approvisionnent en hommes en multipliant les raids depuis l'Irlande jusqu'à l'Estonie. La marchandise est [...] regroupée dans de grands ports, notamment à Birka, à côté de la ville actuelle de Stockholm. Il existe aussi des sites dont le nom de Trelleborg ('camp d'esclaves') indique clairement la vocation. [...] Il ne reste plus qu'à les acheminer vers le sud à la recherche d'acheteurs.. [...] Entre Dniepr et Volga, les esclaves changent de mains, tandis que les sommes obtenues remontent vers la Scandinavie.

 

 

Jusque vers l'an mille, Vikings et Scandinaves dominent les circuits d'approvisionnement en main d'oeuvre servile. Païenne, exclusivement.

Bruno DUMÉZIL, Historia, Les Vérités sur l'esclavage, Février 2020, n° 878, p. 30.

À partir du XIIe siècle, le mouvement antiesclavagiste grandit. Des conciles comme celui de Londres en 1102, interdirent "l'ignoble commerce par lequel on vend des hommes comme des bêtes." [5]

Durant le XIe siècle, aussi bien saint Wulfstan que saint Anselme luttèrent avec succès pour faire disparaître les derniers vestiges de l'esclavage dans la Chrétienté. L'abolition de la l'esclavage est simplement l'exemple le plus frappant du progrès moral qui eut lieu durant le "sombre Moyen Âge".

En Europe du Nord, "l'introduction du christianisme ne fut pas sans répercussions sur l'organisation des sociétés nordiques. [...] On peut également supposer que, [...] elle favorisa le recul de l'esclavage. [...] La conversion imposait par ailleurs de renoncer à l'exposition des enfants, bien attestée dans les sociétés anciennes." [6] Pour Jean Renaud, "Il n'y aura pratiquement plus d'esclaves en Scandinavie à la fin du XIIIe siècle. [7] Pour Régis Boyer, du fait de la christianisation, "la pratique (de l'esclavage d'hommes, femmes et enfants capturés lors des raids et revendus au prix fort sur les marchés d'esclaves) cesse complètement dans le Nord au cours du XIe siècle (1100 au plus tard). [...] Et foin, ici, des légendes ou des récits affreux que nous livrent certaines de nos sources imprégnées de modèles hagiographiques latins et cherchant à l'évidence un sensationnel que rien ne vient vérifier dans les faits. Car il faut le répéter avec force : à quelques rares exceptions près, le Nord est passé sans coup férir à la religion du Christ : pas de répressions sanglantes, pas d'imposition par la force, pas de martyrs, pas de guerres de religion, pas d'hérésie ni de noyaux de résistance - à cette époque-là comme ensuite. [...] Il faut en outre rappeler un certain nombre d'évidences : le rôle pacificateur de l'Église; [...] ses exigences comme l'éradication de l'esclavage." [8]

 

Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), dans sa Somme théologique, conclut que l'esclavage est un péché. À son époque, l'esclavage n'existait plus en Europe. Sa conclusion était dérivée de son analyse de la moralité des relations humaines. Il opposait l'esclavage à la loi naturelle et déduisait que toutes les "créatures rationnelles" ont droit à la justice. Il n'y avait donc, selon lui, aucun fondement à ce qu'une personne en assujettisse une autre, ce qui éliminait toute possible justification de l'esclavage basé sur la race ou la religion. [9]

Les papes agirent autant qu'ils purent pour que la conversion des esclaves leur valût la liberté; le résultat fut obtenu, en France, sous Philippe Auguste où il fut déclaré que "tout esclave atteignant les marches du royaume se faisant baptiser, est affranchi", puis de même à Florence en 1289. Évidemment il se trouva toujours des évêques pour fermer les yeux sur ces scandaleux trafics, mais dans l'ensemble, le christianisme travailla à faire condamner moralement l'esclavage et à améliorer le sort des esclaves, au salut de qui les ordres de S. Jean de Matha et de S. Pierre Nolasque consacraient une charité sans limites. [10]

Selon le droit de nature, chacun doit naître franc.

Edit du 3 juillet 1315 de Louis X le Hutin, cité dans Dimitri CASALI, Le Grand Procès de l'Histoire de France, Saint-Louis, Colbert, Napoléon, Jules Ferry..., tous victimes du politiquement correct, Robert Laffont, Paris 2019, p. 111.

Le 3 juillet 1315, le roi Louis X le Hutin, publie un édit qui affirme que "selon le droit de nature, chacun doit naître franc". Officiellement, depuis cette date, "le sol de France affranchit l'esclave qui le touche". Il n'y aura plus d'esclaves sur le sol métopolitain depuis ce jour...

On trouve des traces tardives et ponctuelles de l’application de ce texte par les parlements français au XVIe siècle : à Bordeaux, en 1571, il est invoqué pour justifier la libération d’une cargaison d’esclaves africains, transportée par un négrier normand. (Source)

"En 1571, le tribunal de Bordeaux avait déjà affranchi un nombre considérable d'esclaves noirs appartenant à la cargaison d'un vaisseau ayant dû accoster dans son port, au motif que la France 'mère des libertés' ne tolère pas la pratique esclavagiste sur son sol. À Toulouse, la même raison fut invoquée par le Parlement pour libérer un jeune esclave noir de passage avec son maître, se rendant en Espagne : 'Toutes personnes sont franches en ce royaume; sitôt qu'un esclave a atteint les marches de celui-ci, se faisait baptiser, il était affranchi...'. [11]

Abolition de l'esclavage : qui a aboli l'esclavage le premier ?

Sur la soit-disant responsabilité unique des Blancs qui devraient payer, rappelons que les rois africains n'étaient pas en reste dans l'odieux trafic. "Les familles royales... d'Achanti, du Congo et du Dahomey... vendirent un très grand nombre d'esclaves durant plusieurs générations. Parfois même, les rois avaient recours à es raids sur leur propre peuple pour satisfaire la demande d'esclaves européenne... : dans les années 1730, un roi du fleuve Saalum, entre le Cap-Vert et la Gambie, attaquait ses propres villages la nuit, incendiait les maisons et s'emparait des fuyards aussitôt asservis...", indique Hugh Thomas, dans "La Traite des Noirs 1440-1870" (Bouquins Robert Laffont, Lonrai 2006). [12] En 1789, "les monarques d'Afrique eux-mêmes ne s'opposaient pas à la poursuite de la Traite". [13]

L'histoire officielle occulte le mouvement abolitionniste induit par l'Église, ainsi que les interdictions de l'esclavage par les papes dès le XVIe siècle, sous peine d'excommunication. "La Renaissance en Europe n'eut aucune prétention humanitaire. Sa flamme (de la "Renaissance") réactualisa les idées et les pratiques de l'Antiquité, dont l'esclavage..." [14]. On est loin de la vision idyllique de la "Renaissance", représentée par l'histoire officielle...

Durant les années 1430, les Espagnols colonisèrent les Îles Canaries et commencèrent à réduire en esclavage la population autochtone. Quand le pape Eugène IV (1431-1447) en eut connaissance, il publia une bulle Sicut dudum, dans laquelle il ne mâchait pas ses mots. Tous ceux qui étaient impliqués devaient impérativement obéir à l'ordre suivant :

'Sous peine d'excommunication, tout maître d'esclave a quinze jours à compter de la réception de la bulle pour rendre leur liberté antérieure à toutes et chacune des personnes de l'un ou l'autre sexe qui étaient jusque-là résidentes desdites îles Canaries. [...] Ces personnes doivent être totalement et à jamais libres et doivent être relâchées sans exaction ni perception d'aucune somme d'argent.' (Panzer, 1996, 8.) 

Les papes Pie II (1458-1464) et Sixte IV (1471-1484) condamnèrent à leur tour avec des bulles complémentaires cette calamité qui, de toute évidence, avait repris. Cet épisode montre la faiblesse de l'autorité papale à cette époque, et non l'indifférence de l'Église vis-à-vis de l'esclavage.

Le problème ne venait pas de ce que l'Église aurait manqué de condamner l'esclavage, mais plutôt de ce que peu de gens entendaient cette condamnation et que la plupart ne la prenaient pas en compte.

 

Léon X (pape 1510-1521), le plus grand pape de l'Eglise renaissante, avait,[...] enseigné que "non seulement la religion chrétienne mais la nature elle-même se récriait contre l'état d'esclavage" (Lewis Pastor, History of the Papacy, 40 vol. (Londres 1891), VIII, p. 447.) [15]

Paul III "interdit aux conquistadors du Nouveau Monde d'asservir les Indiens." ... Dans sa lettre Veritas ipsa (2 juin 1537), "il proclama l'abolition complète de l'esclavage en affirmant que tous les esclaves avaient le droit de s'affranchir. ...Enfreindre ces injonctions était passible d'excommunication". [16] Et dans sa Bulle "Sublimis Deus" du 9 juin de la même année 1537, Paul III déclarait solennellement "que les Indiens... ne doivent pas être privés de leur liberté ni de la jouissance de leurs biens... et qu'ils ne doivent pas être réduits en servitude." [17]

Paul III dans cette bulle Sublimis Deus "se livre [...] à une condamnation générale de l'esclavage, une oeuvre du diable 'voulant empêcher la prédication de la parole de Dieu.' La suite de la bulle interdit explicitement la réduction en esclavage des 'Indiens de l'Ouest et du Sud et des autres peuples dont nous avons eu récemment connaissance', ce qui au sens strict pouvait inclure les populations africaines. Mais cette interdiction n'aura pas plus d'effet que les autres.", écrit Thomas Tanase dans son Histoire de la papauté. [18] 

Paul III dénonce une telle pratique comme directement inspirée par l'Ennemi du genre humain (Satan), ce qui montre clairement son absence de tergiversation sur ce point.

"En 1542, Charles Quint reviendra à l'ancienne législation prohibant de façon absolue l'esclavage des Indiens." [19]

Curieux que l'enseignement officiel sur l'"abolition de l'esclavage" (sic) n'enseigne pas ces faits historiques ! Un hasard, sans doute...

 

"Lors de la conquête de la Nouvelle Espagne (Mexique au XVIe siècle, Ndlr.) les souverains espagnols insistent [...] continuellement sur le fait que les titulaires des commanderies n'ont pas le droit de s'emparer des terres des Indiens. Le grand spécialiste mexicain des commanderies, Sivio Zavala, souligne dans ses conclusions que 'les Indiens possédaient les terres collectivement et individuellement, sans que le seigneur ou titulaire de la commanderie puisse les en dépouiller légitimement.' [20]

Comparativement à ce qui a été pratiqué par les Anglo-Saxons protestants aux États-Unis avec les Indiens Cherokees, par exemple, déportés et expropriés dans les années 1830 du nord de la Géorgie et des Carolines en Oklahoma),  "le résultat, ... est clair : la population indienne aux Etats-Unis, est réduite à quelques 'réserves', alors que c'est elle qui domine très nettement au Mexique. Elle a disparu complètement dans les Antilles françaises où 'la patrie des droits de l'homme' l'a remplacée par une population noire, dans les circonstances que l'on sait." [21]

"Le pape
Urbain VIII, dans une lettre de 1639 à son nonce au Portugal, condamne absolument l'esclavage et menace d'excommunication ceux qui le pratiquent." [22]

"Une fois encore, le Vatican s'éleva contre l'esclavage au commencement du XVIIIe siècle: [...] Clément XI, invita la Sacrée Congrégation de l'Inquisition romaine et universelle à demander à ses nonces à Madrid et Lisbonne d'agir pour amener 'la fin de l'esclavage'." [23] "En 1741, le pape Benoît XIV reprit les interdictions de l'esclavage édictées un siècle plus tôt par le pape Urbain VIII, dans le bref Immensa." [24]
 

"Le siècle des Lumières est celui de l'esclavage. Éliminé d'Occident par l'influence du christianisme, ce fléau social avait reparu au XVIe siècle dans les territoires colonisés par les Européens. La fin du XVIIe siècle avait vu les débuts de la traite négrière et les achats d'esclaves pour les galères. Mais c'est au XVIIIe siècle que le mal sévit avec le plus de force. [...] L'édit de Louis XIV de mars 1685 (dit Code noir) en a défini les normes pour les Antilles. [...] 'L'esclavage est aboli en France', dit le droit français (d'Ancien Régime). [...] Mais cette règle ne vaut pas pour les esclaves venant des colonies. [25]

Montesquieu a défendu l'esclavage en tant que nécessité économique pour s'assurer "la prospérité des territoires  conquis."

"Voltaire [...] a une part de 5000 livres dans un négrier nantais." (Guide Vert Michelin, Bretagne, 2018).

"Voltaire [...] a été accusé dès son époque de participer financièrement à la traite négrière. [...] Ces accusations ont flambé au milieu du XIXe siècle en pleine remise en question de l'héritage des Lumières et dans le contexte de la deuxième abolition de l'esclavage. Voltaire est devenu une figure de proue de la traite négrière et un exemple de l'hypocrisie des théoriciens de l'abolitionnisme qui, en façade, défendaient les libertés et par-derrières n'hésitaient pas à s'enrichir. [...] Mais, [...] Voltaire fut un des premiers à dénoncer dans Candide la cruauté de l'esclavage dans les colonies. [...] Et [...] le chapitre 'Le Nègre de Surinam' est aujourd'hui enseigné dans les collèges comme modèle de la littérature abolitionniste." [26] 

 

"Voltaire et les Encyclopédistes n'ont pas craint de se contredire parfois à quelques pages de distance, ce qui rend impossible toute classification des auteurs dans un camp ou dans l'autre." (Jean-Michel DEVEAU, La France au temps des Négriers, France-Empire, Paris 1994, p. 248.)

 

"À partir du milieu du XVIIIe siècle, et notamment après 1763 (du fait de l'investissement nécessaire à la mise en valeur des îles obtenues par l'Angleterre après la Guerre de Sept ans), le contrôle de la traite par les milieux bancaires britanniques s'accentue." [27]

 

Le Roi Louis XVI, le 4 février 1776, promulgua un édit condamnant fermement la possession d’esclaves sur le territoire français. "L'interdiction d'introduction des esclaves noirs en France est prononcée en 1762 sous Louis XV; sous Louis XVI, elle "s'étend en 1777 à tous les gens de couleur." [28] Les circulaires et ordonnances se succèdent enjoignant le rembarquement immédiat des Noirs. [29]

Le Roi Louis XVI, bien avant les petits bourgeois perfides qui allaient mettre la France à feu et à sang, avait compris que la liberté d’un homme ne devait pas être bafouée. C’est ainsi que moins de 3 ans plus tard, par une ordonnance du 8 Mai 1779, Louis XVI abolit également le servage et le droit de suite en France. Par cette même ordonnance, il affranchissait tous les "mains mortables" des domaines royaux, ainsi que les hommes de corps, les "mortaillables" et les "taillables". 

"Les caractères de l'ancienne servitude ont progressivement disparu. Il ne reste plus gère (sous l'Ancien Régime), en quelques régions du royaume, que des sujets soumis à la mainmorte." C'est-à-dire des gens qui ne peuvent transmettre leurs biens à d'autres qu'à leurs enfants. La mainmorte décline aux XVIIe et XVIIIe siècle. [30]

"En France, [...] le servage disparaît presque partout, et dans quelques régions où il subsiste, c'est sous une forme très atténuée. [...] Dès la fin du Moyen-Âge, la quasi totalité de l'Europe occidentale était désormais composée de personnes de conditions libres. Une situation entièrement inédite, que l'on a appelée à juste titre la 'libération médiévale'". [31] 

Les juristes de la chrétienté occidentale en tirent les conséquences: la liberté des personnes est la règle, et l'esclavage une institution définitivement abolie. Ainsi, dans la France du XVIe siècle, un célèbre adage de Loisel disait qu'il ne pouvait y avoir d'esclaves dans ce royaume, et que tout esclave qui y entrait et se faisait baptiser devenait automatiquement un homme libre." (Loisel, Institutes coutumieres, Paris, 1637 [1607], Livre 1, titre I, § 3.) Ce grand juriste du XVIe siècle releva dans le droit coutumier français ce principe ancien selon lequel "le sol de France affranchit l'homme qui le touche."

De même, Étienne Pasquier, autre grand jurisconsulte du XVIe siècle, écrivait [...] : 'Toutes personnes naissent libres et franches en France hormis en quelques coutumes particulières. [...] C'est un bénéfice que nous avons  avec le temps, rapporté de toute notre chrétienté.' (E. Pasquier, L'interprétation des Institutes de Justinien, Paris 1847, Livre I, chapitre XXII)." [32]

"[T]tout homme qui met le pied sur le sol français devient instantanément libre. C'est [...] ce qu'affirme la tradition juridique nationale. Les tribunaux en ont fait une jurisprudence : Pontchartrain l'explique à l'Intendant de Rochefort le 28 août 1704 après avoir reçu les doléances d'une femme de Saint-Christophe à qui on a enlevé l'esclave qu'elle a fait venir avec elle. [...] Un demi-siècle plus tard l'Encyclopédie reprend le même argument avec une légère restriction. 'Présentement en France, toutes personnes sont libres, et sitôt qu'un esclave y entre, en se faisant baptiser il acquiert sa liberté, ce qui n'est établi par aucune loi, mais par un long usage qui a acquis force de loi.' (Article Esclave) [33]

 

L'interdiction de l'emploi d'esclaves sur le sol français sera dans l'ensemble respectée.

Le servage va disparaître à son tour dans le grand mouvement d'affranchissement au XIIIe siècle. Il faut en créditer les rois et les papes en même temps que l'évolution des moeurs en France.

Marc Bloch en tire d'ailleurs les conséquences, sans parti pris en présentant son ouvrage Rois et serfs:

"Présentation de Rois et serfs rédigée par Marc Bloch pour The French Quaterly (1921) :

 

"Les sociétés médiévales, dans l'Europe Centrale et Occidentale, n'ont pas connu l'esclavage, ou ne l'ont connu qu'exceptionnellement. C'est un des points où elles s'opposent le plus nettement aux sociétés antiques. En revanche, elles ont admis partout l'existence d'une classe d'hommes de condition inférieure, qui n'étaient point précisément comme les esclaves la chose de leurs maîtres, mais qui néanmoins ne passaient pas pour entièrement libres. [...]

 

"Au début du XIIe siècle, le lien servile semble encore très fort. Beaucoup peut-être parmi les serfs eux-mêmes ne songent pas à s'en dégager. En tout cas, les rois ne le relâchent pas volontiers. Seules les villes, auxquelles il faut joindre les agglomérations rurales qui en sont immédiatement voisines, ont la force, et peut-être aussi le désir, de le secouer ; mais elles n'y parviennent pas sans peine. Il faut quarante trois ans à la royauté pour se résigner à affranchir la seconde ville du domaine : Orléans. Puis, au XIIIe siècle, dans toute la France, sur les terres des seigneurs comme celles des rois, les affranchissements se multiplient : les serfs veulent la liberté. Autrefois, le servage était conçu comme un lien particulièrement fort attachant le serf à son seigneur ; désormais, par suite d'une lente évolution des idées juridiques, il paraît surtout comme une condition sociale inférieure, entachée de désavantages économiques redoutables ; il semble insupportable à ceux qui le subissent. Quiconque est assez riche pour acheter sa liberté offre de l'argent à son seigneur, et bien souvent le seigneur, qui a besoin de numéraire, accepte. Qu'il s'agisse du domaine royal ou de domaines privés, les choses se passent de même partout. Saint Louis accorde de grands affranchissements ruraux, qui bien entendu ne sont pas gratuits ; c'est qu'il ne songe pas à résister au mouvement social qui emporte son temps ; il y participe sans le commander. Mais après lui, le gouvernement royal, de plus en plus préoccupé par l'état du Trésor, cherche à transformer l'affranchissement en un moyen budgétaire normal. Jadis, sous Louis VI et Louis VII les serfs arrachaient péniblement au roi leur liberté ; sous Saint Louis ils l'obtenaient aisément quand ils acceptaient pour leur rachat des conditions raisonnables ; désormais la royauté la leur offre, et cherche même parfois à la leur imposer. C'est le sens des mesures prises par Louis X et Philippe V. Elles n'avaient rien d'inédit. Elles avaient été précédées par des mesures analogues sous Philippe le Bel ; en 1302 notamment, ce roi avait envoyé des commissaires chargés de vendre les chartes de franchise dans deux bailliages et six sénéchaussées ; acte d'une portée bien plus vaste que ceux de 1315 et 1318. Mais les commissions de 1302 n'avaient pas de préambule. C'est pourquoi l'histoire les a longtemps ignorées. Telle est la puissance de l'art oratoire."

 

Georges Duby dans Histoire de la France, des origines à 1348, ouvrage collectif édité en 1987, indique qu'au XIIIe siècle les affranchissements se multiplient sous la forme de manumissions (actes d'affranchissement) :

 

"Elles (manumissions) furent si nombreuses dans la région parisienne à partir de 1245 que le servage en moins de trente ans avait à peu près disparu.

"Ainsi autour de 1270 dans l'ensemble du monde paysan les différents statuts personnels laissaient place à une commune liberté. "

 

C'est donc bien avant Louis X et 1315 que l'esclavage avait disparu en France et que le servage avait commencé à s'effacer.

 

Les Français ont ainsi fondé la première société antiesclavagiste, d'où sortit la première loi défiant l'esclavage : tout esclave devenait libre en mettant le pied sur le sol français.

Au XVIe siècle, l'esclavage n'existe plus depuis très longtemps en France, ce qui n'est pas le cas hors de France.

 

"Jusqu'au XVIIe siècle, ni la traite, ni l'esclavage ne préoccupent beaucoup les Français. L'institution a disparu depuis longtemps. Les derniers esclaves irlandais et flamands ont été vendus sur les marchés de Rouen au XIe siècle." (Jacques HEERS, Esclaves et domestiques, p. 23) [34] 

Ceci différencie notre pays des pays africains, d'Orient et du Moyen-Orient qui ont fait de l'esclavage un mode de vie quotidien et naturel. 

"Le Languedoc et la Provence tremblent à la seule évocation des Maures et des Sarrasins dont les razzias laissent de cuisants souvenirs dans les villages périodiquement mis à sac. Les femmes vont peupler les harems, tandis que les hommes travaillent dans les ateliers ou sur les propriétés agricoles." [35]

 

Mais loin des yeux, de l'autre côté de l'Océan... c'était une autre affaire et il suffisait de ne pas parler du problème pour l'évacuer. C'est ce que fit l'Europe négrière entre le XVIe siècle et la seconde moitié du XVIIIe siècle. (Jean-Michel DEVEAU, La France au temps des Négriers, France-Empire, Paris 1994, p. 25.)

 

Au XVIIe siècle, la France n'a toléré la pratique de l'esclavage dans les colonies qu'en le réglementant (Code noir) pour en limiter les abus. 

"Le Code noir [...] permit d'adoucir dans une certaine mesure la vie des esclaves de l'époque, dans des situations où auparavant régnait l'arbitraire le plus total. La loi s'efforce ainsi d'améliorer leurs conditions de vie, avec la mise en place des procédures d'affranchissement et le renforcement des obligations du maître. [...] Le Code noir est nettemebnt moins dur et rude que les réglementations espagnoles, portugaises, anglaises et hollandaises en vigueur dans leurs colonies respectives, en particulier les législations dans les colonies anglaises en 1636 et en Virginie en 1662. 

"Enfin, dernier élément d'importance, il a été prouvé que jusqu'à la fin du XVIIe siècle, il n'y a que très peu de traite négrière française. [...] La France n'entre [...] dans la traite que tardivement par rapport aux Portugais, Espagnols et Hollandais." [36] 

 

Chape de plomb et mythe de la "révolution salvatrice des peuples opprimés", les dates de 1315, 1776 et 1779 sont largement occultées par les médias et les livres d’histoire.

 

L'Assemblée dite "nationale" de 1790 réaffirma par deux fois (décret du 8 Mars et du 12 Octobre 1790) la légalité de l’esclavage, revenant ainsi sur la réforme royale de 1776. L’Assemblée s’opposa ainsi à la publication de Brissot de 1790 : "Adresse à l’Assemblée Nationale pour l’abolition de la traite des Noirs"S’asseyant allègrement sur cet idéal de fraternité tant de fois bafoué pendant la Révolution, l’Assemblée montrait par là même son mépris des plus faibles.

"L'égoïsme et la mauvaise foi sauront à l'occasion faire jouer l'article 17 et dernier de la Déclaration par lequel les bourgeois ont défini la propriété comme 'un droit inviolable et sacré'. Les esclaves y entrent de plein droit..." (Jean-Michel DEVEAU, La France au temps des Négriers, France-Empire, Paris 1994, p. 257.)

 "Si le maintien de l'esclavage dans les colonies est une entorse spectaculaire au principe, elle n'est pas la seule. Quelques mois plutôt, l'Assemblée avait fondée l'exercice de la citoyenneté sur un principe censitaire distinguant entre les citoyens actifs et les citoyens passifs. On le voit : les hommes ne sont pas demeurés égaux en droit bien longtemps." [37] Ce n’est que pour éteindre les troubles de la révolte des esclaves des colonies (Saint Domingue notamment) qu’elle accepta d’abolir l’esclavage par une loi du 4 février 1794.

Bonaparte rétablit l'esclavage par une loi du 20 floréal an X (20 mai 1802)Sous la Monarchie de Juillet, en 1831, le gouvernement de Jacques Laffitte, où siégeaient de nombreux membres de la Société de morale chrétienne engagés dans le combat contre la traite, fera adopter la loi du 4 mars 1831 qui visait à son abolition définitive : elle prévoyait vingt à trente ans de travaux forcés pour les responsables. 

L'esclavage sera réaboli (pour la 5e fois en France après 1315, 1776, 1789 - Déclaration des droits de l'homme -, et 1794), par deux décrets du 4 mars et du 27 avril 1848 du Gouvernement provisoire de la Deuxième république.

 

La traite des Noirs sera interdite par l'Angleterre en 1807, par Napoléon de retour de l'Île d'Elbe, le 19 mars 1815. 

Aux Etats-Unis, comme dans les colonies en France au XVIIIe siècle, la contradiction entre les principes affichés en 1776 ("tous les hommes sont égaux", de la déclaration d'Indépendance américaine) et la réalité profonde était plus éclatante encore à l'intérieur même de la société américaine.

"Le gouvernement fédéral proclamera la fin de la traite pour 1807, mais elle se continua illégalement." Le 13e amendement déclarera la fin de l'esclavage en 1865 (Bernard Cottret, La Révolution américaine : La Quête du Bonheur 1763 – 1787, Perrin, Collection Tempus, Paris 2012, pp. 178, 478-479.), et il faudra attendre les années 1960 pour que la Cour suprême déclarât les lois de discriminations raciales anticonstitutionnelles.

 

Le congrès de Vienne, le 8 février 1815, abolira la traite négrière (le commerce des esclaves, l'achat et le transport d'êtres humains revendus comme esclaves dans l'empire colonial) en Angleterre, France, Autriche, Prusse, Portugal, Russie, Espagne, Suède. 

 

Sur ce sujet : "La franc-maçonnerie et l'histoire de l'esclavage ". Notons que cette année 2008, la franc-maçonnerie se fait curieusement silencieuse alors qu'en 2007 elle organisa à grand bruit avec le Grand Orient le 10 mai 2007, un rassemblement devant le Panthéon pour commémorer cette date anniversaire de l'abolition de l'esclavage... Pourtant, l'historien Hugh Thomas indique que les francs-maçons, n'étaient pas en reste ! "Dans le Bordeaux de la fin du XVIIIe siècle, il semble que la plupart des francs-maçons aient été négriers...[38]

 

Le franc-maçon La Fayette, par exemple, auteur de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, le 10 mars 1790 à l'Assemblée, "vote le maintien de la traite des Noirs"...; les frères Lameth "possédaient trop d'intérêt à Saint-Domingue..., Barnave aussi." Tous étaient francs-maçons. [39]

 

"Comme nous le rappelle l'historienne Catherine Coquery-Vidrovitch, spécialiste de l'Afrique, avant même que les Européens n'arrivent en Afrique, un Africain sur quatre est l'esclave d'un autre Africain (L'Histoire, Hors-série, Le Temps des colonies, avril 2001). Alain Mabanckou (Le Sanglot de l'homme noir, Fayard, 2012) porte un regard objectif sur la condition de l'homme noir. Ce romancier et essayiste français, d'origine congolaise, explique le danger des postures victimaires : 'Il serait inexact d'affirmer que le Blanc capturait tout seul le Noir pour le réduire en esclavage. La responsabilité des Noirs dans la traite négrière reste un tabou parmi les Africains, qui refusent d'ordinaire de se regarder dans le miroir. Toute personne qui rappelle cette vérité est aussitôt taxée de félonie, accusée de jouer le jeu de l'Occident en apportant une pierre à l'édifice de la négation.'" [40]

 

"L'essentiel des esclaves (Noirs) passés dans les traites d'exportations ont été vendus de leur plein gré par des négriers africains qui considéraient que l'affaire était pour eux suffisamment rentable." [41]

 

1 250 000 esclaves blancs !

 

Les Noirs ne furent pas les seules victimes de l'esclavage.

 

"Dans l'Antiquité, les premiers esclaves étaient presque toujours des Blancs. ... Il y avait peu d'Africains parmi ces esclaves. Les seuls à posséder des esclaves noirs étaient les Égyptiens, puis les Carthaginois". [42] 

En Europe, "tant en Grèce qu'à Rome, les esclaves étaient à l'origine des prisonniers de guerre ou capturés lors d'une razzia sur une île...

L'on se souvient que César ramena dans la capitale 'de nombreux captifs' après la Guerre des Gaules. Nombreux furent les Germains asservis dans les siècles ultérieurs. [...] Au Ier siècle av. J.-C., 15 000 esclaves gaulois étaient échangés chaque année contre du vin italien..." [43] 


 "L'esclavage blanc pratiqué par ceux que l'on nommait alors les Barbaresques a bel et bien existé sur une grande échelle et constitué une véritable traite qui fit, durant près de trois siècles, plus d'un million de victimes..." [44]

 

"Tous les peuples, toutes les civilisations ont pratiqué l'esclavage. [...] L'esclavage était pratiqué partout, notamment dans le monde arabo-musulman : ainsi, la traite orientale approvisionnera les espaces dominés par l'islam dès le milieu du VIIe siècle et le début du XXe siècle. Les esclaves provenaient d'Afrique subsaharienne, mais aussi d'Europe méditerranéenne, du Caucase et des pays slaves. L'historien Robert Davis estime qu'entre le début du XVIe siècle et le milieu du XVIIIe siècle, à eux seuls les marchands d'esclaves d'Alger, Tunis et Tripoli réduisirent 1 250 000 Européens en esclavage en Afrique du Nord

"[...] Les traites négrières pratiquées par les Arabes et l'empire ottoman auraient, selon le médiéviste Jacques Heers, concerné au minimum 17 millions d'Africains, chiffre qu'il juge sous-estimé en raison de l'effrayante mortalité provoquée par la castration des hommes destinés à devenir des eunuques..." [45]


Sur les esclaves Blancs et chrétiens à l'époque moderne : "Au début du XVIIe siècle, il y avait au total, entre le Maroc et la Libye, de 200.000 à 300.000 esclaves chrétiens dans les ports d'Afrique." [46]

 

Dimitri CASALI récapitule les chiffres des différentes traites :

 

La Traite musulmane : plus de 17 millions de personnes déportées entre le milieu du VIIe siècle et 1920.

Les traites infra-africaines : 14 millions de personnes déportées.

La traite européenne : 10 550 000 - nombre d'Africains déplacés en Amérique. Source: Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières. Essai d'histoire globale, Gallimard 2004. [47]

 

Le Régime athégriste organisera-t-il une journée de commémoration pour les Gaulois, esclaves des Romains dans l'Antiquité ?; les chrétiens européens esclaves des musulmans jusqu'au XIXe siècle ?; ou ces Français de souche en 2010 discriminés au travail à cause de la couleur de leur peau ("discrimination positive" de Nicolas Sarkozy) ?

 

 

Conclusion

 

"Lors de la chute de Rome, l'esclavage était répandu partout en Europe; à la Renaissance, il avait disparu depuis longtemps.

 

"Ce n'est pas durant la Renaissance ou à l'époque des Lumières que l'esclavage fut aboli la toute première fois. C'est au cours du dit 'Âge sombre'. Et cette abolition fut mise en oeuvre par des clercs avisés qui dans un premier temps permirent à tous les esclaves de recevoir les sacrements. Au début, les implications de leur christianisation passèrent inaperçues, mais bientôt le clergé déclara qu'un vrai chrétien (ou juif) ne pouvait être mis en esclavage. (Bonnassie, 1991, 30.)" [48]

 

La "Renaissance" se voulant fondamentalement comme une redécouverte de l'Antiquité a simplement réactualisé cette calamité antique que l'Âge sombre avait aboli.

 

La France est la première nation du monde à avoir aboli l'esclavage, dès le Moyen-Âge avec l'ordonnance de Louis X de Hutin (1306-1316) du 3 juillet 1315 sur le sol métropolitain, à avoir défini au XIVe siècle que l'homme naissait libre "selon le droit de nature" (édit de Louis X), amélioré le sort des esclaves des colonies avec le code Noir de 1685 et à avoir (de nouveau) aboli l'esclavage et la servitude personnelle dans les domaines de la Couronne sous Louis XVI en 1776 et 1779.

 

La civilisation occidentale, et la France en particulier..., n'a donc pas à rougir de son histoire, ni à pratiquer la repentance pour l'esclavage, une pratique universellement répandue à toutes les époques jusqu'à ce que l'Occident s'interroge sur la légitimité de sa conquête en Amérique, comme il avait déjà pu le faire déjà avec les Croisades (Martin Aurell, Des Chrétiens contre les croisades, XIIe – XIIIe siècle, Arthème Fayard, Saint-Amand-Montrond 2013) ou la destruction des Indiens d'Amérique. Une remise en question qui en soi est unique au monde.

 

"Partout à travers le monde, de la Maurétanie à la péninsule arabique, en passant par la Corne de l'Afrique, des cas d'esclavage contemporain sont constatés, chaque jour, sans que rien ne soit fait pour toutes ces victimes qui sont, elles, bien vivantes. Ni SOS Racisme, ni le Cran,, ni Collectifdom, ni le Pir, ni le Crif ne s'y consacrent, préférant attaquer la France...", relève justement Dimitri CASALI dans "Le Grand Procès de l'Histoire de France."

 

"Aujourd'hui plus de 40 millions d'esclaves modernes sont recensés par l'ONU, de la Mauritanie au Pakistan... La Mauritanie n'a adopté une loi qui réprime la détention d'esclaves qu'en 2007, le Mali et le Niger pratiquent l'esclavage officiellement jusque dans les années 1980."

 

"En 1848, seules parmi les grandes puissances de toute la planète, les premières nations du monde à avoir aboli et interdit l'esclavage sont l'Angleterre (1833), le Danemark (1847) puis la France (1848). Donc, [...] il faudrait plutôt célébrer le fait positif que les nations européennes ont été les premières au monde à mettre fin à cet ignoble commerce." [49]

 

Au lieu d'être aujourd'hui quasiment le seul accusé d'un passé esclavagiste que partagent autant et plus d'autres civilisations [...], l'Occident chrétien devrait être célébré pour cette propension à se remettre en question, et à avoir détruit l'esclavage le premier, cette 'pratique la mieux partagée de la planète', selon les propres termes de Maleck Chebel (M. Chebel, L'esclavage en terre d'islam, p. 8). [50]

Notes

 

[1] DANIEL-ROPS, Histoire de l'Eglise du Christ, tome III L'Eglise des temps barbares, Librairie Arthème Fayard, Editions Bernard Grasset, Paris 1965, p. 259

[2] Régine PERNOUD, Les saints au Moyen Age, la sainteté d'hier est-elle pour aujourd'hui ? Plon, Mesnil-sur-l'Estrée 1984, p. 204-205

[3] Jean CHELINI, Histoire religieuse de l'Occident médiéval, Pluriel, Millau 2012, p. 92

[4] Rodney STARK, Le Triomphe de la Raison, Pourquoi la réussite du modèle occidental est le fruit du christianisme, Éditions Presses de la Renaissance, Paris 2007, p. 13 et 53

[5] DANIEL-ROPS, Histoire de l'Eglise du Christ, tome IV La cathédrale et le Croisade, Librairie Arthème Fayard, Editions Bernard Grasset, Paris 1965, p. 238

[6] R.M. KARRAS, Slavery and Society in Medieval Scandinavia, Yale Université Press, New Haven et Londres 1988, in Stéphane COVIAUX, La fin du monde viking, Passés Composés, Paris 2019, p. 218-219

[7] Jean RENAUD, Les vikings, vérités et légendes, Perrin, 2019, p. 220

[8] Régis BOYER, Les Vikings, Histoire et Civilisation, Perrin 2002, rééd. Collection Tempus, Paris 2015, p. 397, 402 et 145

[9] Rodney STARK, Faux Témoignages, Pour en finir avec les préjugés anticatholiques, Salvator, Paris 2019, p. 190

[10] DANIEL-ROPS, Histoire de l'Eglise du Christ, tome IV, ibid., p. 238

[11] Edit du 3 juillet 1315 de Louis X le Hutin, cité dans Dimitri CASALI, Le Grand Procès de l'Histoire de France, Saint-Louis, Colbert, Napoléon, Jules Ferry..., tous victimes du politiquement correct, Robert Laffont, Paris 2019, pp. 110-111

[12] Hugh THOMAS, La Traite des Noirs 1440-1870, Bouquins Robert Laffont, Lonrai 2006, p. 393

[13] Hugh THOMAS, ibid., p. 552

[14] Hugh Thomas, ibid., p. 104

[15] Hugh Thomas, ibid., p.118

[16] Hugh Thomas, ibid., 118

[17] François BRUNE, La Vierge du Mexique ou le Miracle le plus spectaculaire de Marie, Le Jardin des Livres, Référence, 2008, rééd. Mesnil-sur-l'Estrée 2014, p. 107

[18] Thomas TANASE, Histoire de la papauté d'Occident, Gallimard, Folio Inédit Histoire 2019, p. 263-264.

[19] François Brune, ibid., p. 107

[20] Jean DUMONT, L'Eglise au risque de l'Histoire, p. 116, cité in François Brune, ibid., p. 104.

[21] François BRUNE, ibid., p. 76-77

[22] Hugh THOMAS, ibid., 469

[23] Hugh Thomas, ibid., 477

[24] Hugh Thomas, ibid., 487

[25] Jean de VIGUERIE, Histoire et Dictionnaire du temps des Lumières 1715-1789, Bouquins Robert Laffont, Paris 1995, p. 962

[26]  Dimitri CASALI, Le Grand Procès de l'Histoire de France, Saint-Louis, Colbert, Napoléon, Jules Ferry..., tous victimes du politiquement correct, Robert Laffont, Paris 2019, pp. 142 et 150.

[27] Olivier PETRE-GRENOUILLEAU, Les Traites négrières, Folio Histoire, Saint-Amand 2006, p. 387.

[28] Guy CABOURDIN, Georges VIARD, Lexique historique de la France d'Ancien Régime, Armand Collin, 3e éd., Paris 1998, p. 320

[29] Jean-Michel DEVEAU, La France au temps des Négriers, France-Empire, Paris 1994, pp. 242-243

[30] Guy CABOURDIN, Georges VIARD, Lexique historique de la France d'Ancien Régime, ibid., p. 303 et 206

[31] P. DOCKES, La Libération médiévale, Paris 1980, cité dans Jean-Louis HAROUEL, Le Vrai génie du christianisme, Laïcité, Liberté, Développement, éditions Jean-Cyrille Godefroy, Clamecy 2012, p. 105-106

[32] Jean-Louis HAROUEL, Le Vrai génie du christianisme, ibid., p. 106

[33]  Jean-Michel DEVEAU, La France au temps des Négriers, France-Empire, Paris 1994, pp. 240-241

[34] Jacques HEERS, Esclaves et domestiques, p. 23, cité in Jean-Michel DEVEAU, La France au temps des Négriers, France-Empire, Paris 1994, p. 18

[35] Jean-Michel DEVEAU, La France au temps des Négriers, France-Empire, Paris 1994, p. 19

[36] Dimitri CASALI, Le Grand Procès de l'Histoire de France, ibid., pp. 107-108

[37] Philippe PICHOT-BRAVARD, La Révolution française, Via Romana, 2014, p. 94

[38] Hugh THOMAS, ibid., p. 309

[39] Bernard FAY, La Grande révolution 1715-1815, Le Livre contemporain, Paris 1959, p. 182, 183, 250

[40] Dimitri CASALI, Le Grand Procès de l'Histoire de France, ibid., pp. 105-106

[41] Olivier PETRE-GRENOUILLEAU, Les Traites négrières, ibid., p. 505.

[42] Jean MEYER, ibid., p. 16

[43] Hugh THOMAS, ibid., p. 8

[44] Robert C. DAVIES, Esclaves chrétiens maîtres musulmans, l'Esclavage blanc en Méditerranée 1500-1800, Editions Jacqueline Chambon, 2006

[45] Dimitri CASALI, Le Grand Procès de l'Histoire de France, ibid., pp. 109-110

[46] Jean MEYER, Esclaves et Négriers, Découvertes Gallimard, 1999, p. 19

[47] Dimitri CASALI, Le Grand Procès de l'Histoire de France, ibid., p. 162

[48] Rodney STARK, Faux Témoignages, Pour en finir avec les préjugés anticatholiques, Salvator, Paris 2019, p. 89, 94

[49] Dimitri CASALI, Le Grand Procès de l'Histoire de France, ibid., pp. 164-166

[50] Jean-Louis HAROUEL, Le Vrai génie du christianisme, ibid., p. 113

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2 janvier 2010 6 02 /01 /janvier /2010 07:29

Mis à jour le 17/01/ 2020.

 

http://i18.servimg.com/u/f18/11/21/59/07/roman_10.jpgLa femme au "Moyen Âge" avait une condition inférieure à celle des hommes entend-on nous partout. "Elle avait moins de droits que les hommes", etc.... Rien n'est plus faux ! La femme au Moyen Âge avait par exemple autant de "droits" et de pouvoir que l'homme aujourd'hui ! Très certainement même bénéficiait-elle d'une bien meilleure considération que de nos jours...

Là encore, il s'agit donc de la part des ennemis de l'Eglise (la propagandes des sociétés de pensée) de noircir cette glorieuse époque et par là atteindre le fondement de notre antique société chrétienne.

Dans son livre "Un homme, un vote ?", le médiéviste Jacques Heers, spécialiste de l’histoire du "Moyen Âge", explique que : 

 

"l'exclusion de la femme ne date absolument pas des 'siècles obscurs' mais vint bien plus tard, de la modernité. Au moment même où l'on proclamait les droits de l'homme, l'égalité de tous et la libération des opprimés, nos lois françaises ont interdit, et pour de longues années, aux femmes de prendre part aux affaires de l'Etat. Les défenseurs des trois grandes vertus, inscrites aux frontons des édifices publics, et des temples républicains, décidèrent qu'elles devaient rester en leurs foyers"

 

(Jacques Heers, Un homme un vote ? Monaco 2007, p. 19-20) 

 

 

Une historienne qui démonte un certain nombre d'idées fausses: Régine Pernoud

 

L'historienne Régine Pernoud a beaucoup écrit sur le Moyen Âge et sur les femmes de cette époque. Elle est notamment l'auteur d'une agréable biographie sur Aliénor d'Aquitaine [1]. "Les deux filles d'Eleonore d’Aquitaine ou d'Aliénor(e), d'avec Louis VII, Alix de Blois et Marie de Champagne diffusèrent dans les régions septentrionales la poésie courtoise et le roman courtois. Marie, la fille aînée d'Aliénor aurait emmené avec elle son poète, Chrétien de Troyes.

Le retour du Croisé - Hugues de Vaudémont parti en 1147, retouve son épouse (XIIe siècle), Nancy, Musée Lorrain

Le retour du Croisé - Hugues de Vaudémont parti en 1147, retouve son épouse (XIIe siècle), Nancy, Musée Lorrain

"…Ainsi l'osmose était-elle complète entre le départ pour la croisade qui marquait pour le chevalier le dépassement suprême, et ce thème de l'amour courtois qui fut peut-être la plus haute invention de notre Moyen Age" (Régine Pernoud, Richard Cœur de Lion, Fayard, Mesnil-sur-l'Estrée 1988, p. 222).

 

 

"Toutes nos épopées, depuis La Chanson de Roland jusqu'au cycle de Guillaume d'orange, reflètent le souci qui domine l'époque, celui d'arracher les Lieux saints à l'Islam..." (Régine Pernoud, Richard Cœur de Lion, Fayard, Mesnil-sur-l'Estrée 1988, p. 217).

 

"Alix, femme de Thibaut de Blois, et Marie, femme d'Henri Ier de Champagne, étaient l'une et l'autre, filles d'Aliénor d'Aquitaine; de leur mère elles avaient hérité le goût des lettres, et c'est toute une vie culturelle qui s'épanouit avec elles.

 

"L'un des plus grands noms de notre littérature, Chrétien, est un clerc, et peut-être un chanoine de Troyes; sa carrière d'écrivain – entre 1160 et 1185 – a été protégée successivement par Marie de Champagne et par son fils Henri Ier d'Angleterre dit Henri Beauclerc; on lui attribue des chansons courtoises, mais surtout il est le grand initiateur de ces romans de chevalerie qui vont créer des types inoubliables, comme celui de Lancelot et de Perceval... On doit à Chrétien de Troyes cinq romans: Éreci, Cligès, Yvain ou le Chevalier au Lion, le conte de La Charrette (Lancelot), et surtout Perceval ou le conte du Graal. Tous sont d'admirables créations poétiques, transposant dans le roman cette 'quête de la Personne' qui fait le centre de la société chevaleresque. Un savant romaniste, Reto Bezzola, a montré de nos jours l'importance de ce premier roman d'Érec, qui commence où finirait un roman moderne: par le mariage des deux héros. Érec épouse Énide à la cour du roi Arthur. Tous deux sont parfaitement heureux, mais ils sentent obscurément que quelque chose manque à cet amour, qui les enferme dans un tête-à-tête. Et c'est le départ, la recherche de l'aventure, de l'épreuve qui "va mettre en valeur le sentiment héroïque de la vie"; après quoi, ils pourront revenir prendre leur place dans la société, l'un étant 'le Chevalier', l'autre 'la Dame': ils ont mis leur amour au service des autres.

 

"Tout roman de chevalerie est ainsi l'affabulation des grands thèmes qui composent l'idéal chevaleresque:

 

- la fidélité à la parole donnée,

 

- la générosité dans le don de soi,

 

- la recherche de la valeur qui s'affirme par des exploits – le tout à travers un langage symbolique où chaque détail possède sa signification.

 

"C'est ainsi que, pour le public qui écoutait déclamer ces poèmes, il n'était pas une notation de couleur qui fût indifférente: un chevalier qui revêtait une tunique rouge s'en allait au sacrifice, tel autre pourvu d'une armure blanche allait à la victoire; à travers chacun d'eux surtout, vivait ce 'culte de la femme' qui caractérise l'époque: l'amour qu'on lui voue se tempère de respect; c'est l'amour courtois.

 

"Il allait être illustré en poésie lyrique par l'un des comtes de Champagne, Thibaut IV, qu'on appelle le Chansonnier, poète délicat qui tomba amoureux de la reine en personne, Blanche de Castille. Il lui dédia ces vers:

 

Celle que j'aime est de telle seigneurie Que sa beauté me fait outrecuider… La grande beauté qui m'éprend et agrée Et sur toutes est la plus désirée M'a enlacé le cœur en sa prison…

 

"Blanche de Castille était de celles qui pouvaient inspirer respect autant qu'amour, et la passion du trouvère a joué son rôle dans l'histoire, puisque c'est elle qui permit le règlement d'une sorte de rébellion féodale née lors de la jeunesse de Saint Louis. Thibaut abandonna le parti des mécontents, ce dont ceux-ci ne se relevèrent pas... Par la suite, son fils Thibaut V devait épouser la fille de Saint Louis, Isabelle. Quant au chansonnier, il était mort à Pampelune, ayant recueilli l'héritage de la Navarre à la mort de son cousin Sanche VII. Enfin, un autre mariage allait faire entrer la Champagne dans le domaine royal: celui de Jeanne (fille et unique héritière du dernier comte de Champagne, Henri III, frère de Thibaut V), avec Philippe IV le Bel.

 

"On peut citer toute une pléiade de poètes champenois à l'époque: Gace Brûlé, Conon de Béthune, Huon d'Oisy. Plusieurs sont de grands seigneurs, comme Conon de Béthune, ou comme ce châtelain de Coucy qui, avec le comte de Champagne, fit entrer la croisade dans l'amour courtois: le poète s'exposait au mépris de sa Dame s'il refusait de partir pour cette grande aventure. S'il partait, c'était les tourments de la séparation. En fait, Guy de Coucy devait mourir en mer lors d'une croisade de barons.

 

"C'est cette même croisade qui donna lieu à la première grande œuvre de prose écrite dans notre langue. Les chroniqueurs jusqu'alors ne s'étaient exprimés qu'en latin: Geoffroi de Villehardouin, l'un des chefs de l'expédition, la raconta en français dans une langue magnifique. Il faut aller voir, sur la route de Troyes à Nancy, entre Brantigny et Auzon, les restes du château où naquit notre premier grand historien de langue française, dans une région où les noms à chaque pas rappellent la croisade, puisque l'église (restes du XIIIe s.) et le château de Villehardouin ne sont pas loin de Brienne, et qu'un seigneur Jean de Brienne devait être roi de Jérusalem.

 

"C'est encore la croisade, et c'est encore un Champenois, qui devaient donner naissance à une autre grande œuvre de prose au milieu du XIIIe s. : Joinville en effet accompagna, en 1248, Saint Louis à la croisade, et beaucoup plus tard, à la demande de Jeanne de Navarre, entreprit de raconter ses souvenirs personnels sur le roi qu'il avait appris à connaître, donc à aimer, au cours de cette croisade. Nous retrouvons le souvenir de Joinville dans la ville du même nom. Vaucouleurs même est un souvenir de Joinville, sénéchal de Champagne pour le compte du roi: c'est Joinville qui a donné à la ville sa charte de franchise. Cette charte existe encore aux Archives nationales et porte au revers, de la main du chevalier: "Ce fut fait par moy" (Georges et Régine Pernoud, Le tour de France médiévale, L'histoire buissonnière, Stock, Évreux 1982, p. 248-250).

 

Le Moyen Age a amélioré la condition féminine et augmenté les droits de la femme

 

Par rapport à la société antique en général, et la culture romaine en particulier, le Moyen Age voit incontestablement s'améliorer les droits de la femme et ce - n'en déplaise aux prétendus "philosophes", sociétés de pensées et autres féministes des temps "modernes" - grâce à l'action bienfaisante de l'Eglise.

 

Toutes les traditions de l'ancien monde plaçaient la femme à la tête du mal

 

"Le genre humain le savait; toutes les traditions de l'ancien monde plaçaient la femme à la tête du mal: toutes les traditions du monde nouveau devront la placer à la tête du bien.

 

"En se redisant les unes aux autres : C'est la femme qui est la cause de tous nos malheurs (A muliere initium factum est peccati, et per illam omnes morimur. Eccles., XXV, 33.), les générations antiques avaient accumulé sur la tête de la femme une masse de haine et de mépris, qui avait fait de l'ancienne compagne de l'homme le plus abject et le plus misérable des êtres. En se répétant jusqu'au seuil de l'éternité: C'est à la femme que nous devons tous nos biens, les générations nouvelles environneront la femme d'une vénération et d'une reconnaissance, qui en feront l'être le plus respecté et le plus saintement aimé de tous ceux que Dieu a tirés du néant" (Mgr Gaume, Traité du Saint-Esprit, 1865, troisième édition, Gaume et Cie Editeurs, 3 rue de l'Abbaye, tome II, Paris 1890, p. 154-155.)

 

Une situation inférieure de la femme dans le droit romain

 

"Pour comprendre ce qu'a été, à l'origine, la libération de la femme, il est bon de savoir ce qu'était la condition féminine en occident, c'est-à-dire dans le monde romain, au Ier siècle de notre ère: juristes et historiens du droit nous renseignent avec une parfaite clarté à ce sujet.

 

"Mieux qu'aux œuvres littéraires en effet, ou aux exemples individuels cités ici et là, c'est au droit, plus précisément, à l'histoire du droit qu'il convient de se reporter si l'on veut connaître les mœurs; le droit les révèle, et il les modèle aussi: à travers son histoire se reflètent les évolutions, et les perpétuelles interférences entre gouvernants et gouvernés, entre ce qui est voulu et ce qui est vécu.

 

"Or, le droit romain est sans doute le mieux connu des divers systèmes de la législation antique; il a fait l'objet d'études très abondantes et très détaillées. L'admiration qu'on lui a portée depuis le XIIIe siècle et plus encore depuis le XVIe s'est traduite en de multiples traités, recherches et commentaires; et par la suite ses dispositions ont été pour la plupart adoptées par notre code Napoléon, au XIXe siècle" (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 19)

 

"En ce qui concerne la femme, l'essentiel de ce droit a été lumineusement exposé par le juriste Robert Villers:

 

"A Rome, la femme, sans exagération, ni paradoxe, n'était pas sujet de droit… Sa condition personnelle, les rapports de la femme avec ses parents ou avec son mari sont de la compétence de la domus dont le père, le beau-père ou le mari sont (p. 20) les chefs tout-puissants… La femme est uniquement un objet (On consultera l'article de Robert Villers: Le statut de la femme à Rome jusqu'à la fin de la République, dans le recueil de la Société Jean-Bodin consacré à la femme, t. Ier, Bruxelles, 1959, p. 177-189. Voir également, dans le même recueil, l'étude de Jean Gaudemet: Le statut de la femme dans l'Empire romain, p. 191-222, et celle de F. Ganshof: Le statut de la femme dans la monarchie franque, t. II, 1962, p. 5-58).

 

"Même lorsque, sous l'Empire, sa condition s'améliore, le pouvoir absolu du père se faisant un peu moins rigoureux, les historiens constatent:

 

"L'idée qui prévaut chez les juristes de l'Empire – et ils ne font qu'exprimer sur ce point le sentiment commun des Romains – est celle d'une infériorité naturelle de la femme".

 

"Aussi bien la femme n'exerce-t-elle aucun rôle officiel dans la vie politique et ne peut-elle remplir aucune fonction administrative: ni dans l'assemblée des citoyens, ni dans la magistrature, ni dans les tribunaux. La femme romaine n'est cependant pas confinée dans le gynécée comme l'était la femme grecque, ni comme le sera plus tard la femme dans les civilisations de l'Islam, claquemurée dans un harem; elle peut prendre part aux fêtes, aux spectacles, aux banquets, encore qu'elle n'ait pas d'autres droits que celui d'être assise, alors que la coutume veut que l'on mange couché à l'époque. Dans les faits, le pouvoir du père quant au droit de vie et de mort sur ses enfants reste entier: sa volonté, par exemple pour le mariage de sa fille, demeure "très importante"; en cas d'adultère, lui seul a le droit de tuer la fille infidèle, l'époux n'ayant que le droit d'occire son complice; l'adultère du fils, en revanche, ne sera sanctionné que sous le Bas-Empire par la restitution de la dot de la femme.

 

"Somme toute, la femme, pas plus que l'esclave, n'existe pas à proprement parler au regard du droit romain; si le légiste s'occupe de son sort, c'est surtout à propos de la dévolution ou de l'administration de ses biens: il fixe la part qui lui revient de l'héritage paternel, lui interdit (par la loi Voconia en 169 av. J.-C.) d'hériter de grosses fortunes – disposition difficilement contrôlable, et de ce fait peu appliquée; et, vers la fin du IIIe siècle après J.-C., prend quelques mesures pour empêcher que cette dot ne soit totalement confondue avec les biens du mari qui administre tout.

 

"Les adoucissements à la condition féminine n'interviennent donc que tardivement, sous l'Empire et surtout le Bas-Empire, et ce n'est aussi que durant cette dernière période qu'on prévoit pour elle quelque sanction en matière de rapt ou de viol" (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 20).

 

La protection de la femme dans l'appareil législatif du Bas-Empire est un évènement dans l'histoire du droit des femmes qui se produit avec la prédication de l'Evangile (Régine Pernoud)

 

"Quelle que soit d'ailleurs cette protection à laquelle l'appareil législatif fait place à peu à peu – et il en a été de même dans beaucoup de civilisations – c'est un évènement décisif qui se produit dans le destin des femmes avec la prédication de l'Évangile. Les paroles du Christ, prêchées par les apôtres à Rome et dans les différentes parties de l'Eglise, ne comportaient pour la femme aucune mesure de "protection", mais énonçaient de la façon la plus simple et la plus bouleversante l'égalité foncière entre l'homme et la femme: "Quiconque répudie sa femme et en épouse une autre commet un adultère à l'égard de la première; et si une femme répudie son mari et en épouse un autre, elle commet un adultère" (Marc X, 11-12; Matthieu XIX, 9). A cette équation très catégorique qui avait provoqué dans l'entourage de Jésus une stupeur indignée – ("Si telle est la condition de l'homme vis-à-vis de la femme, mieux vaut ne pas se marier!") – s'ajoutaient de multiples traits rapportés par les Evangiles: c'était à une femme que le Christ avait d'abord fait la révélation, importante entre toutes, de la vie nouvelle: adorer Dieu en esprit et en vérité; il avait refusé de condamner la femme adultère, lui disant simplement: "Va et ne pèche plus", et c'était à des femmes qu'il était d'abord apparu après cette résurrection" (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 20-21).

 

"Cette attitude, cet enseignement sans précédent vont avoir une première conséquence qu'illustre la remarque curieuse faite par le P. Georges Naïdenoff. Ayant relevé dans le Petit Larousse les noms cités pour les IIe et IIIe siècles de notre ère, il trouve beaucoup plus de femmes que d'hommes dans sa liste. Parmi les noms d'hommes, avec celui de Plotin, de l'écrivain Aulu-Gelle et du grand Origène, le dictionnaire ne mentionne guère que celui de saint Sébastien; en revanche, il nomme vingt et une femmes, dont Zénobie, reine de Palmyre, et Faustine, femme de l'empereur Antonin; les dix-neuf autres sont des saintes, des femmes que l'Eglise a mises sur les autels. Cette abondance de noms féminins, qui ont subsisté pour le grand public quand disparaissaient ceux des éphémères empereurs de ces deux siècles, souligne l'importance de ces saintes, presque toutes des jeunes femmes, des jeunes filles mortes pour affirmer leur foi. Agathe, Agnès, Cécile, Lucie, Catherine, (p. 22) Marguerite, Eulalie, et tant d'autres auront donc – et nous chercherions vainement leur équivalent dans le monde antique – survécu dans la mémoire des hommes" (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 21-22).

 

"Somme toute, entre le temps des apôtres et celui des Pères de l'Eglise, pendant ces trois cents ans d'enracinement, de vie souterraine que résume l'image des "catacombes", de qui est-il question dans l'Eglise ? De femmes. Ce sont des femmes que l'on célèbre. Dans la page fameuse des martyrs de Lyon (v. 177), Blandine est présente à côté de l'évêque smyrniote saint Pothin; une telle attention portée à une fille qui n'était qu'une esclave et par conséquent aurait pu être mise à mort sur l'ordre de son maître devait être bien choquante pour les milieux païens. Plus choquante encore, la revendication de filles comme Agnès, issue d'une famille patricienne, ou Cécile ou Lucie ou tant d'autres, que leur légende a certes auréolées, mais dont nous savons en toute certitude qu'elles furent dans leur monde et dans leur milieu des contestataires. Que prétendaient-elles en effet ? Refuser l'époux que leur père leur destinait et garder la virginité "en vue du royaume de Dieu".

 

"Nous mesurons mal aujourd'hui ce que leurs revendications avaient en leur temps d'anormal, voire de monstrueux: à Rome, la patria potestas, le pouvoir du père, était absolu, nous l'avons vu, sur la famille et notamment sur les enfants à leur naissance; tous les juristes ont relevé ce qu'on appelle la "disparition forcée des cadettes"; en effet, si le père était tenu de conserver à la naissance les enfants mâles en raison des besoins militaires (sauf s'ils étaient mal formés ou jugés trop chétifs), il ne gardait en général qu'une seule fille, l'aînée; c'est tout à fait exceptionnellement qu'on voit mention de deux filles dans une famille romaine. Et il est significatif que chaque garçon reçoive un praenomen (prénom), marque de personnalité qui le distingue de ses frères, tandis que la fille, l'aînée généralement, ne porte qu'un nom, celui de la famille paternelle; ainsi, dans la gens Cornelia, la fille s'appelle Cornelia, ses frères sont Publius Cornelius, Gaius Cornelius, etc. Pas de nom personnel donc pour la fille, mais seulement celui du père.

 

"Ces filles que leur père n'avait donc laissé vivre à leur (p. 23) naissance que dans un geste de bonté, ou dans le souci de perpétuer la famille, voilà qu'elles désobéissaient à ses ordres, qu'elles refusaient le mariage en vue duquel la vie leur avait été conservée, qu'elles affichaient avec arrogance une volonté propre que toute la société leur déniait. Elles se mettaient en contradiction avec les structures intimes de la civilisation, des lois, des mœurs, du monde romain, c'est-à-dire du monde connu d'alors; nous n'avons guère pour apprécier le scandale que des points de comparaison, malgré tout assez faibles, avec les sociétés islamiques, lesquelles reçoivent cependant aujourd'hui quelques échos du monde occidental où la liberté de la femme n'est généralement plus mise en question. A Rome et dans l'Empire romain, la nouveauté de l'attitude de ces filles était radicale. Nier l'autorité du père de famille, le seul citoyen à part entière, propriétaire, chef militaire et grand prêtre, dans son foyer comme dans sa ville, c'était ébranler le fondement de toute une société; et à l'époque on ne s'y est pas trompé. Il est bien compréhensible que devant une prétention aussi exorbitante leur père ait usé de ce droit de vie et de mort que de toute façon la loi lui conférait" (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 22-23).

 

"Ce n'est que vers l'an 390, à la fin du IVe siècle, que la loi civile retire au père de famille le droit de vie et de mort sur ses enfants (voir Robert Etienne, La conscience médicale antique et la vie des enfants, dans Annales de démographie historique, 1973, numéro consacré à Enfant et Société). Avec la diffusion de l'Evangile, disparaissait la première et la plus décisive des discriminations entre les sexes: le droit de vivre accordé aussi bien aux filles qu'aux garçons. Dès ce moment, la vision chrétienne de l'homme, le respect de la vie proclamé par la Bible, par l'Evangile, sont suffisamment entrés dans les mœurs pour que s'implante peu à peu le respect de la personne, qui pour les chrétiens s'étend à toute vie, même – et c'est presque paradoxal à l'époque – à celle de l'enfant né ou à naître. En effet, comme l'écrit l'un des derniers historiens de la question (Robert Etienne): "La juridiction antique est implacablement logique avec elle-même. Le droit à l'infanticide est un des attributs de la patria potestas. Un père peut refuser l'enfant que la mère vient de mettre au monde, à plus forte raison peut-on lui reconnaître des droits sur un embryon, embryon qui n'a aucune qualité juridique, n'est même pas considéré (p. 24) comme humain. Au contraire, pour les chrétiens, intervenir dans la génération à quelque moment que ce soit, c'est toucher à l'œuvre de Dieu. Et l'on comprend que saint Basile ait jugé que c'était une distinction "tirée par les cheveux" de savoir si "le fœtus est formé ou non" en cas d'avortement" (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 23-24).

 

"Ont-elles, ces contestataires, mesuré dans toute son étendue la valeur de leur revendication ? …historiquement parlant, leur revendication de liberté contenait toutes les autres; prononcer librement le vœu de virginité revenait à proclamer la liberté de la personne et son autonomie de décision. Ces jeunes femmes, ces jeunes filles qui meurent parce qu'elles ont fait un choix libre et se sont vouées à un époux autre que celui qu'on leur destinait fondent l'autonomie de la personne. Saint Paul l'avait dit: "Il n'y a ni Grec, ni Juif, ni homme, ni femme"; ce qui compte désormais, c'est la "personne". Jusqu'à cette époque, persona, c'était le masque qu'on utilisait au théâtre et qui marquait le personnage. Dès lors le terme change se charge d'une signification nouvelle qui répond à une réalité nouvelle: ainsi les chrétiens avaient-ils à se forger un vocabulaire pour la prédication de l'Evangile; et de même que les mots: salut, grâce, charité, eucharistie, ont été forgés, ou que leur sens s'est renouvelé, sous l'influence de la Bonne Nouvelle ou pour la répandre, de même voit-on apparaître ce sens, ce terme de personne. Désormais, non seulement la (p. 26) femme mais encore l'esclave et l'enfant sont des personnes. Le terme est au-delà, lié à chacune des Personnes de la Trinité divine; et ce sens, ardemment discuté à travers les premiers conciles, devient lui-même inséparable de la signification profonde qu'il revêt pour l'humanité" (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 25-26).

 

"Et c'est la femme d'abord qui en bénéficiera. La situation faite aux vierges et aux veuves dès la primitive Elise mérite en effet qu'on s'y arrête. Ce sont là deux types de solitude qui entraînaient dans le monde antique, juif ou païen, une sorte de malédiction. Sans aller jusqu'à immoler la veuve sur le bûcher de son époux défunt comme dans certaines religions asiatiques, on la considère comme l'être sacrifié par excellence; seules quelques veuves riches échappent, en tout cas dans l'Antiquité classique, à la détresse qui est le lot normal de celle qui a perdu son mari. Or, si l'on se reporte aux Actes des Apôtres, on constate que les veuves sont les premières assistées dans la communauté chrétienne. Très tôt d'ailleurs on passera de l'assistance à une véritable fonction dévolue aux veuves comme aux vierges; au point que saint Paul détaillera les qualités nécessaires aux veuves pour tenir leur place dans l'Eglise et y assumer un rôle actif: il suffit de parcourir ses épîtres ou le récit de saint Luc pour constater la place que tiennent les femmes dans la diffusion de l'Evangile dès la primitive Eglise.

 

"Quant à la virginité, elle faisait l'objet dans la Rome païenne d'un certain respect… Les Vestales, gardiennes du feu sacré dans la Cité, étaient fort honorées, mais celles qui violaient leur vœu de chasteté étaient enterrées vives. Désignées par leur père et conduites par lui au temple dès leur petite enfance, elles y demeuraient trente ans; leur statut portait donc une fois encore la marque de la patria potestas, du pouvoir du père, alors que le vœu de virginité prononcé par les chrétiens, d'ailleurs par des hommes aussi bien que par des femmes, a fondé en fait la valeur de la personne face au couple. C'est d'une importance radicale pour la femme, d'où leur rôle déterminant dans la propagation de la foi, notamment dans les milieux de l'aristocratie romaine: "Une première conversion acquise au milieu du IVe siècle concerne les femmes… Les hommes, dans l'ensemble, restent païens… A la génération suivante, ils acceptent d'épouser des chrétiennes, et par celles-ci la religion nouvelle s'acclimate bientôt, si bien qu'à partir des années 400, elle devient dominante (Jean Daniélou et Henri Marrou, Nouvelle Histoire de l'Eglise, t. Ier, p. 339)". Dans la première génération, on ne peut guère citer comme sénateur chrétien que Pammachius; par la suite, le milieu sénatorial romain, jusqu'alors bastion de la résistance païenne face aux empereurs chrétiens, adopte à son tour l'Evangile" (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 26).

La femme au Moyen Age avait autant de droits que l'homme

 

Il faut relever ici l'influence des femmes, qui fut si vivante au Moyen Age et qui allait voir son plein épanouissement aux XIIe et XIIIe siècles.

 

Tout en étant exceptionnelle, la vie d'Aliénor témoigne du comportement très libre des femmes au Moyen Âge.

 

Elles ont le droit de vote.

 

Elles suivent leur mari à la croisade,

 

Elles étudient,

 

Elles animent des cours, etc.

 

L'abbaye de Fontevrault réunissait deux communautés d'hommes et une communauté de femmes sous l'autorité... d'une abbesse.

 

Au Moyen Age, les femmes votaient

 

"On doit considérer les droits essentiels dont bénéficie la femme au Moyen Age. Dans les assemblées urbaines ou les communes rurales, les femmes, lorsqu'elles sont chefs de famille, possèdent le droit de vote." (Jean Sévillia, Historiquement correct. Pour en finir avec le passé unique, Perrin, Saint-Amand-Montrond 2003, p. 22).

 

Après la révolution de 1789, censée apporter la Liberté, il faudra attendre 1945 pour voir le droit de vote reconnu à la femme...

 

Elles administraient

 

Les femmes administrent et gèrent de grands domaines comme le feraient des hommes.

 

"Le XVIIIe siècle européen compte une Catherine de Russie, une Marie-Thérèse d'Autriche; mais que dire du pouvoir de la reine en France à la cour de Louis XV comme à celle de Louis XVI ? Dans l'alcôve ou dans la coulisse, sans doute… Qui aurait admis en 1715, en attendant la majorité du Dauphin, une régente au lieu du régent ? Pourtant le règne d'une femme avait paru tout naturel, en semblable circonstance, au XIIIe siècle. Et l'on n'en finirait pas d'énumérer, à l'époque féodale et encore aux temps médiévaux, les femmes qui ont dirigé et administré des domaines parfois très étendus.

 

"John Gilissen a fait remarquer: "Presque toutes les principautés laïques belges ont été gouvernées par des femmes à l'un ou l'autre moment de leur histoire: citons les comtesses Jeanne (1205-1244) et Marguerite de Constantinople (1244-1280), en Flandre et Hainaut, la duchesse Jeanne en Brabant (1355-1406), Marguerite de Bavière en Hainaut (1345-1356), Marie de Bourgogne pour l'ensemble des principautés (1477-1482)". De combien de fiefs en France pourrait-on en dire autant! (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 215)

 

"L'exercice du pouvoir suprême ne les empêche pas pour autant d'être pleinement femmes. Elles n'ont aucunement le souci d'imiter ou de copier un modèle masculin. Dans leur comportement, même lorsqu'elles agissent sur le terrain politique ou militaire, elles restent femmes, essentiellement. Rappelons deux exemples bien frappants: celui de Blanche de Castille arrivant au siège du château de Bellême en 1229 et constatant que l'armée est littéralement paralysée par le froid; elle fait aussitôt tailler du bois dans les forêts alentour, et réchauffe ses gens qui retrouvent du même coup leur ardeur pour terminer un siège traînant depuis plusieurs semaines" Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 216).

 

"De même chez Jeanne d'Arc trouve-t-on, en même temps que l'élan au combat, la tendresse de la femme quand elle se penche sur un Anglais blessé, et un bon sens quasi maternel devant une armée qui se bat depuis l'aube: "Reposez-vous, mangez et buvez"; après quoi, ce 7 mai 1429, ses compagnons enlèvent la bastille des Tourelles, objet de leurs assauts.

 

"Plus subtilement, c'est toute une atmosphère correspondant à la vie courtoise qui entoure ces comtesses, ces reines dont l'action politique a été si prudente, si tenace parfois. Elles ne sacrifient rien de ce qui fait l'originalité de la femme. La personne d'Aliénor d'Aquitaine suffirait à le prouver, mais, les exemples abondent en ce domaine" (Régine Pernoud, ibid, p. 216).

 

"Chez les paysans, les artisans ou les commerçants, il n'est pas rare que la femme dirige l'exploitation, l'atelier ou la boutique. A la fin du XIIIe siècle, à Paris, on trouve des femmes médecins, maîtresses d'école, apothicaires, teinturières ou religieuses (Jean Sévillia, Historiquement correct, Pour en finir avec le passé unique, Perrin? Saint-Amand-Montrond 2003, p. 22-23)

 

D'Héloïse à Hildegarde de Bingen, on ne compte pas les hautes figures féminines de la chrétienté médiévale. Au XIIe siècle, la première abbesse de Fontevraud, Pétronille de Chemillé, nommée à vingt-deux ans, commande un monastère regroupant une communauté d'hommes et une communauté de femmes. Les moines ne se sont jamais plaints d'être dirigés par une femme...

 

Et les reines ? Couronnées comme le roi, elles exercent le pouvoir en son absence. Aliénor d'Aquitaine ou Blanche de Castille, quelques-unes de ces femmes dominent leur époque (Jean Sévillia, Historiquement correct, Pour en finir avec le passé unique, Perrin? Saint-Amand-Montrond 2003, p. 23-24).

 

On se rappellera la réplique du roi Saint Louis prisonnier des Musulmans en Egypte lui demandant combien il voudrait donner d'argent au sultan pour sa libération:

 

Le roi répondit que si le sultan voulait prendre de lui une somme raisonnable de deniers, il demanderait à la reine qu'elle les payât pour leur délivrance.

 

"Et ils dirent: "Pourquoi ne voulez-vous pas vous y engager ?"

 

"Le roi leur répondit qu'il ne savait si la reine (Marguerite de Provence) le voudrait faire, parce qu'elle était la maîtresse..." (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 297).

 

La femme au moyen Age travaillait autant que l'homme

 

"...Au Moyen Age, la femme travaille à peu près autant que l'homme, mais non dans les mêmes opérations. D'après les comptes de drapiers, on s'aperçoit que, par exemple, sur quarante et un ouvriers nommés, il y a vingt femmes pour vingt et un hommes" (Georges et Régine Pernoud, Le tour de France médiévale, L'histoire buissonnière, Stock, Évreux 1982, p. 278).

 

Mais les métiers trop fatigants lui étaient interdits

 

"Ce que l'on interdit, ce sont les métiers jugés trop fatigants pour elles. Ainsi du tissage: tant qu'il a été pratiqué de façon artisanale, il a été œuvre de femme, notamment dans l'Antiquité; au moyen Age, il est ouvrage d'homme. De même, dans la tapisserie, défendait-on aux femmes la tapisserie de haute lisse, jugée trop fatigante pour elles puisqu'elle oblige à tenir les bras étendus. Les règlements précisent qu'elles doivent être munies d'un tablier de cuir, cela afin de protéger leurs vêtements et de garantir aussi la netteté de leur travail" (Georges et Régine Pernoud, Le tour de France médiévale, L'histoire buissonnière, Stock, Évreux 1982, p. 278).

 

Elle était "efficacement protégée"

 

"L'historien de Lille a pu écrire: 'La moindre ménagère faisant son marché était efficacement protégée'.

 

"Protégée aussi bien contre la fraude, qui atteint toujours davantage les petites gens, que contre la vie chère, provenant des abus de l'intermédiaire...

 

"Car, à l'époque, le consommateur direct a priorité absolue sur le revendeur. Ainsi, à Paris – qu'il s'agisse de n'importe quel achat: blé, œufs, fromages, vins –, le consommateur qui intervient avant que le denier à Dieu (les arrhes) ait été remis à l'acheteur ou même pendant qu'il le remet, au moment où on ferme le sac, a le droit de se faire céder la marchandise. Partout, on règle sévèrement le lieu où les revendeurs doivent se tenir pour être facilement distingués de ceux qui vendent le produit de leur propre travail. Ainsi, à Marseille, les revendeurs de poisson ne pouvaient se tenir qu'au grand marché; à la poissonnerie, l'acheteur était sûr de ne rencontrer que des pêcheurs vendant le produit de leur pêche. De plus – et cela se retrouve dans les villes aussi éloignées que Provins et Marseille –, le revendeur ne peut acheter qu'à partir de midi. Toute la matinée est réservée à celui qui achète pour sa consommation familiale.

 

"C'est, on le voit, le contraire de ce qui se passe de nos jours, où l'acheteur privé ne peut se servir directement chez le marchand de gros, encore moins chez le producteur.

 

"Pour les matériaux les plus chers, comme les matériaux de construction, bois, tuiles etc., les obligations allaient plus loin encore: pendant quinze jours, lorsque avaient été débarqués sur le port de Marseille des bois de charpente, seuls avaient le droit d'acheter les acheteurs privés; et pendant huit jours encore, ceux qui avaient laissé passer les délais pouvaient se faire rétrocéder au prix coûtant la marchandise acquise par le revendeur" (Georges et Régine Pernoud, Le tour de France médiévale, L'histoire buissonnière, Stock, Évreux 1982, p. 280-281).

 

Les démêlés matrimoniaux du Roi prouvaient le pouvoir de la Reine

 

Sous Philippe Auguste (1180-1223), fils de Louis VII et d’Adèle de Champagne, longtemps surnommé Dieudonné car né tard du second mariage de Louis VII (1137-1180) après son divorce d’avec Aliénor d’Aquitaine, les démêlés matrimoniaux du roi prouvent le pouvoir de la reine:

 

"En 1193, il épouse une jeune princesse du Nord, Isambour, ou Ingeborge ou encore Ingeburge de Danemark. Que se passe-t-ils entre eux pendant la nuit de noces ? En tout cas, le mariage n'est pas consommé... Philippe Auguste prend progressivement Ingeborge en horreur, puis la répudie. Il la brutalise et se comporte très mal avec elle. C'est tragique pour la malheureuse reine: jeune, innocente, ne connaissant ni le pays ni sa langue, elle ne comprend pas ce qui lui arrive et continue d'aimer le roi. Cependant Philippe ne se prive pas d'avoir de nombreuses maîtresses et de nombreux bâtards, mais aucun ne peut lui succéder. Les évêques français tranchent et annulent le mariage, sans difficulté puisque celui-ci n'a pas été consommé. Philippe Auguste épouse alors une princesse flamande, Agnès de Méranie, qui lui donne deux enfants. C'est alors qu'a lieu, symboliquement, peut-être le plus grand bras de fer de l'histoire du mariage. Philippe Auguste a en face de lui Innocent III, le plus grand pape du Moyen Âge, qui refuse l'annulation du mariage et casse la décision des évêques français. Innocent III considère que, selon le droit canon, seule la reine peut demander l'annulation car c'est elle qui est frustrée. Or, Ingeborge ne demande rien. Le pape refuse de céder. Il excommunie Philippe Auguste et place le royaume en interdit: aucune cérémonie religieuse ne peut être célébrée en France. C'est une mesure terrible qui incite le peuple à la révolte. La mort rapide de la seconde reine, nullement coupable puisque le premier mariage a été annulé par les évêques français, aide au règlement de l'affaire. Le roi accepte de reprendre Ingeborge en échange de la reconnaissance des enfants qu'il a eus d'Agnès de Méranie. Celle-ci est comptée comme reine car elle est innocente; elle n'a fait qu'obéir aux évêques; ses enfants sont considérés comme légitimes et peuvent entrer dans la succession. Ingeborge, dont le mariage n'a jamais été annulé, revient: elle finit sa vie en reine et épouse, en brodant pour son cher Philippe, repentant et apaisé, qu'elle a toujours adoré même s'il a été injuste avec elle. Dans cette affaire, les évêques français ont fini par reconnaître qu'Innocent III avait raison. Ils ont un sens du sacrement et de la valeur spirituelle suffisamment grand pour comprendre que la justice et l'égalité entre les hommes et les femmes justifient la position du pape.

 

"C'est la plus grande victoire jamais remportée par la cause féminine, n'en déplaise aux professionnels du féminisme 'politiquement et intellectuellement correct'..." (Pierre Chaunu, Éric Mension-Rigau, Baptême de Clovis, baptême de la France, De la religion d'État à la laïcité d'État, Éditions Balland, Paris 1996, p. 167-168).

 

Voir aussi sur Ingeborg, l'ouvrage de Régine Pernoud et de Geneviève de Cant, Isambour, le reine captive, Éditions Stock 1987).

 

Les femmes perdront leurs droits à la "Renaissance"

 

"Les femmes perdront leur autonomie à la "Renaissance", quand les juristes ressusciteront le droit romain et le statut d'infériorité féminine qui s'y attache... (Comme quoi la dite 'Renaissance' n'a pas été un progrès pour tout le monde...) (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 171).

 

Une osmose entre les usages francs germaniques et les coutumes celtiques gauloises

 

"Les usages des peuples dits barbares qui se sont installés en Gaule par les armes ou pacifiquement aux Ve- VIe siècles étaient de toute évidence beaucoup plus proches des coutumes celtiques que ne pouvaient l'être la loi et l'administration romaine.

 

"Si bien que l'Empire s'étant effondré, (p. 172) l'osmose s'est faite sans trop de heurts, semble-t-il, entre ces Celtes, qui composent toujours l'ensemble de la population de la Gaule, et les Francs, les Burgondes, les Wisigoths qui s'y implantent" (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 171).

 

Les peuples celtique, germanique, nordique, étaient ouverts à la nouveauté des principes évangéliques

 

"Pour l'ensemble de ces peuples, le noyau, la structure essentielle de la société, c'est la famille, la parenté des êtres issus d'un même sang. C'est sur la solidarité créée par les liens naturels qu'elle repose, non comme à Rome sur l'autorité du père: différence qui entraîne des conséquences importantes, entre autres la stabilité du groupe familial, indestructible en droit puisque due au sang même de l'individu. La famille est donc un état de fait découlant de l'association naturelle entre parents issus d'un même ménage. Ce type de famille n'a rien à voir avec la tribu, non plus qu'avec la structure autoritaire et "monarchique" que connaissait l'Antiquité.

 

"Les peuples d'origine celtique, germanique, nordique, étaient donc de par leurs coutumes, et en dépit de moeurs rudes, relativement ouverts à la nouveauté des principes évangéliques.

 

"Le régime familial le disposait à reconnaître le caractère indissoluble de l'union de l'homme et de la femme, et chez les Francs par exemple, on constate que le wehrgeld, le prix du sang, est le même pour la femme et pour l'homme, ce qui implique un certain sens de l' égalité" (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 172).

Le mariage catholique

 

Egalité des droits dans le mariage catholique: une nouveauté historique améliorant la condition de la femme

 

"Or, à trois reprises, l'Evangile proclame: "Que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni" (saint Matthieu V, 31-32 et XIX, 3-9; saint Luc XVI, 18; saint Marc X, 2-12). La foi chrétienne plus exigeante sur ce point que l'Ancien testament, établissait donc la permanence de l'union de l'homme et de la femme dans une égalité totale et réciproque.

 

L'Eglise au cours du temps aura donné, aux innombrables difficultés d'ordre pratique qu'entraîne cette prescription, des réponses qui ont souvent varié selon les circonstances, mais non quant au fond. Comme le remarque Gabriel Le Bras, dans la conclusion de sa longue étude (Le mariage dans la théologie et le droit de l'Eglise du XIe au XIIIe siècles, dans Cahiers de civilisation médiévale, XIe année, n°2, avril-juin 1968, p. 191-202. Se reporter aussi à son article Mariage dans le Dictionnaire de Théologie catholique, t. IX, col. 2044, 2317)): "Depuis les origines du chritianisme jusqu'à nos jours, la croyance fondamentale (l'égalité dans le mariage) n'a point changé. Le mariage est un (p. 173) sacrement institué par Dieu pour procurer à la famille les grâces nécessaires". A condition que le terme famille soit entendu dans son sens véritable (catholique), c'est-à-dire que l'on y considère autant le bien de chacune des personnes qui la composent (mari, femme et enfants) que celui de l'ensemble, cette définition est valable pour toute la Chrétienté.

 

C'est en cela que la conception chrétienne du mariage intéresse au premier chef l'histoire de la femme.

 

Cette égalité établie joue en sa faveur.

 

En un temps où l'on considère la femme comme la chose de l'homme, guère plus que l'esclave dans le monde romain, mieux protégée dans le monde "barbare", mais encore loin de l'égalité des droits, on imagine l'anomalie que peuvent constituer les affirmations évangéliques que reprend Saint Paul [2]... Car celui-ci que l'on présente souvent (aujourd'hui) comme misogyne et antiféministe convaincu, a certes multiplié à l'adresse des femmes des recommandations quant à la pudeur, au silence, à la modestie; ..."toutefois la femme n'est pas séparable de l'homme ni l'homme de la femme dans le Seigneur; car, de même que la femme a été tirée de l'homme, l’homme pareillement naît de la femme, et tout vient de Dieu" (Ière épître aux Corinthiens).

 

Il reste que nous mesurons mal aujourd'hui ce que pouvait avoir de totalement nouveau la symétrie absolue, l' égalité complète que suppose, tiré de la même épître, le résumé lapidaire qu'il (saint Paul) fait des obligations réciproques des deux conjoints dans le mariage:

 

"La femme n'est pas la maîtresse de son corps, il est à son mari. Le mari n'est pas davantage (p. 174) le maître de son corps, il est à la femme" (I Cor. VII, 4).

 

"On mesure la distance qui séparait cette conception (l' égalité)de celles (des conceptions) qui régnaient dans le monde (romain) d'alors, lorsqu'on se souvient que selon le droit romain, la fille, perpétuelle mineure, passe de la tutelle de son père à celle de (p. 175) son époux, et que la femme adultère doit être punie de mort, alors que l'adultère du mari n'est pas sanctionné (sinon très tard dans le Bas-Empire: III-Ve s. ap. J.-C.)" (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 172)

 

"Dans la vie quotidienne pourtant, le précepte se heurtait à de dures réalités (persistance du droit romain ou des coutumes barbares). Il reste que la doctrine chrétienne du mariage s'est édifiée peu à peu sur cette base fondamentale de l'union entre deux êtres sur un pied d' égalité [nouveauté alors révolutionnaire dans le monde encore imprégné de droit romain...], union indissoluble et comportant pour chacun des devoirs réciproques..." (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 174).

 

Honorabilité de la virginité comme du mariage

 

"...aux yeux des chrétiens, dès les débuts de l'Eglise, virginité et mariage sont également honorés.

 

"Dès le IIe siècle, saint Irénée de Lyon, face aux gnostiques, montrait que culpabiliser le mariage, voir dans la chair la cause du péché, était faire insulte au Créateur; plus encore, saint Paul donne au mariage un sens mystique: dans l'union de l'homme et de la femme, il voit le symbole de l'union du Christ et de l'Eglise. Telle est la conclusion qu'il développe dans l'épître aux Éphésiens (V, 22-33): "Que les femmes se soumettent à leur mari comme au Christ… Vous, les hommes, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l'Eglise…" (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 174).

 

Adoucissements apportées aux coutumes barbares

 

"Les adoucissements apportés aux coutumes "barbares" sont eux-mêmes significatifs... C'est ainsi qu'à la fin de l'époque franque, on ne reconnaît plus au mari le droit de tuer sa femme "que pour juste cause"... Pourtant, répétons-le, ces coutumes franques étaient, dès l'origine, comme les coutumes burgondes, les plus favorables à la femme que la plupart des autres coutumes, saxonnes par exemple, et plus tard normandes" (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 175).

 

Apparition du principe catholique de la liberté du consentement dans le mariage

 

"Aussi bien, le souci des hommes d'Eglise durant ce que l'on peut appeler la période franque, aux VIe-VIIe siècles, c’est non seulement d'adoucir les mœurs, mais aussi et surtout, tout en maintenant la stabilité du mariage, d'assurer aux futurs époux le libre consentement à l'union conjugale" (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 175).

 

"Dès le VIIIe siècle, l'Eglise a écarté le consentement des parents jusqu'alors considéré comme nécessaire pour la validité du mariage (entendons: des pères, père et mère). L'autorisation du père et de la mère ne paraît plus indispensable aux yeux de l'Eglise, et cela de moins à mesure que se dégage la valeur sacramentelle du mariage: ce sont l'époux et l'épouse qui sont les ministres du sacrement, le prêtre lui-même n'étant là que comme témoin. L'évolution est nette au cours du temps: à mesure qu'est mieux dégagé le sens du sacrement qui fait des époux eux-mêmes les ministres du mariage, on insiste sur l'importance de leur consentement réciproque aux dépens de l'approbation des pères et mères, de la famille, même aux dépens du prêtre dont la présence signifie seulement celle de l'Eglise entière et atteste le caractère sacré de l'union conjugale… D'abord un peu floue, hésitante et influencée durant les premiers siècles de l'Eglise par les habitudes normales et courantes dans le monde romain, la pratique du mariage s'affermit dès le VIIIe siècle lorsque l'on (p. 183) écarte le consentement des parents comme condition de validité. Elle est énoncée avec une grande clarté au XIIe siècle. L'historien du droit René Metz en a bien fait ressortir les principales étapes (René Metz, Le statut de la femme en droit canonique médiéval, dans le Recueil de la société Jean-Bodin sur La femme, IIe partie, t. XII, Bruxelles 1962, p. 59-113): avec un Hugues de Saint-Victor, un Pierre Lombard, l'Eglise dégage nettement que ce qui fait le mariage, c'est la volonté de chacun des époux de réaliser l'association conjugale (Dictionnaire de théologie catholique, t; IX, article 'Mariage')…" (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 182).

 

Régression du principe du libre consentement à la "Renaissance"

 

"Et c'est en réalité à une curieuse régression qu'on assistera dans la suite des temps. Car sous l'influence de la renaissance du droit romain, qui en Italie commence à se dessiner dès le XIIe siècle et en France passe dans les mœurs et dans la pratique juridique au XVIe siècle, des tendances se font jour qui restreignent la liberté des jeunes époux...

 

"Lors du Concile de Trente, en effet, on assiste à des joute oratoires très passionnées à propos du mariage, et les délégués français, porte-parole du pouvoir royal, se font remarquer parmi les plus acharnés pour combattre la liberté des époux et rétablir le consentement des parents en fait de mariage; lors des sessions qui se déroulèrent entre 1547 et 1562 sur le sujet, et qui allaient être reprises en 1563, l'influence de la délégation française fut vivement sentie; un édit de Henri II, dès 1556, avait donné aux parents le droit de déshériter ceux de leurs enfants qui se seraient mariés sans leur accord. C'était restituer, quoique partiellement, l'ancienne patria potestas, et il s'agissait d'obtenir de l'Eglise rassemblée qu'elle ratifie cette tendance, en réalité, on le voit, fort réactionnaire; ce qui fut acquis, en tout cas, c'est toute une législation nouvelle tendant à renforcer la publicité du mariage et à la rendre obligatoire pour sa validité.

 

"Dans les faits, cela revenait à amplifier aussi bien le rôle des parents que celui du prêtre: le mariage devait être célébré dans l'église par le curé des contractants ou un prêtre qu'il aurait autorisé, en présence d'au moins deux ou trois témoins; le prêtre désormais interroge chacun des époux, et reçoit leur consentement; c'est lui qui prononce les paroles de consécration suivies de la bénédiction nuptiale. On y ajoute le devoir pour ce curé de tenir correctement et régulièrement le registre paroissial, devenu de nos jours registre d'état civil.

 

"Sans renier les efforts des papes et des canonistes de l'époque féodale pour faire reconnaître que ce sont les époux eux-mêmes qui sont ministres du sacrement, ces diverses prescriptions restreignaient considérablement leur liberté; en concluant son étude, René Metz fait remarquer que "le droit canonique médiéval était plus féministe dans la pratique que ne l'est le droit canonique contemporain..." (il écrit cela en 1962...); il met l'accent sur la méfiance envers la femme qui perce dans la plupart des explications de juristes et canonistes entourant ces dispositions.

 

"Méfiances qui, du reste, s'étendent aux jeunes époux eux-mêmes, car dans le même temps se trouve reculé considérablement l'âge de la majorité qui détermine l'âge du mariage: (p. 186) pour les garçons, il est fixé à vingt ans, pour les filles à dix-huit ans, cela dans l'église universelle. En France, dans le même temps, l'âge de la majorité redevenait ce qu'il avait été à l'époque romaine: vingt-cinq ans, du moins pour les garçons, puisque le cas des filles était différent et qu'en fait elles n'étaient jamais majeures.

 

"Or, pendant la période féodale ce n'est pas sans quelques étonnements que nous constatons que les filles sont majeures dans la plupart des coutumes à l'âge de douze ans, les garçons à quatorze ans. Cette question de la majorité, fort importante en ce qui concerne justement la validité du mariage, et pour la vie en général au sein de la société, mérite qu'on y insiste; elle a un peu varié suivant les coutumes. Ainsi, dans certaines régions comme la Champagne, dans les familles nobles, la majorité est reculée à quinze ans pour les filles, dix-huit ans pour les garçons. Mais pour l'ensemble des familles roturières, les âges respectifs de douze et quatorze ans constituent l'usage normal" (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 184).

 

Détérioration de la situation de la femme dans l'administration des biens à la dite "Renaissance"

 

"Comme on le voit, la situation de la femme dans le mariage s'est considérablement détériorée entre les temps médiévaux et les temps classiques, et cela se manifeste notamment dans l'administration de ses biens.

 

Jean Portemer, qui a étudié le statut de la femme entre le XVIe siècle et la rédaction du Code civil, l'a souligné (Jean Portemer, Le statut de la femme en France depuis la réformation des coutumes jusqu'à la rédaction du Code civil, dans l'étude sur La femme, publiée par la société Jean-Bodin, IIe partie, t; XII, Bruxelles 1962, p. 447-497. Voir notamment les pages 454-455); il rappelle que, beaucoup plus sourcilleuse que celle de l'Eglise, la législation royale exige le consentement des parents au mariage, parfois jusqu'à l'âge de trente ans..." (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 188).

 

A la "Renaissance" la femme devient une personne beaucoup plus effacée de la scène juridique qu'un mineur (résurrection du droit romain)

 

Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 188:

"L'aggravation est sensible, conclut-il (Jean Portemer), par rapport aux siècles antérieurs où seule la communauté de biens, et non la femme elle-même, avait le mari pour seigneur et maître. Sa puissance, le mari l'exerce non pour protéger une incapable, mais dans son intérêt propre, à raison de sa qualité de supérieur et de chef de la société conjugale. Elle fait de la femme mariée, non 'une perpétuelle mineure', selon l'expression consacrée, mais en réalité une personne beaucoup plus effacée qu'un mineur de la scène juridique!". Un mineur peut agir validement dans quelques cas, alors que tous les actes de la femme sont frappés de nullité, s'ils n'ont été approuvés par le mari. Les juristes de l'Ancien Régime, tout imbus de droit romain, n'auront fait que renforcer ces dispositions (qui seront plus tard consacrées par le code Napoléon...)

 

… "Le mariage, en formant une société entre le mari et la femme dont le mari est le chef, donne au mari, en la qualité qu'il a de chef de cette société, un droit de puissance sur la personne de la femme qui s'étend aussi sur ses biens… La puissance du mari sur la personne de la femme consiste par le (p. 189) droit naturel dans le droit qu'a le mari d'exiger d'elle tous les devoirs de soumission qui sont dus à un supérieur, etc."

 

On se trouve loin, très loin de la mentalité des temps féodaux, celle où un Vincent de Beauvais, résumant des idées émises dès le VIIe siècle par Isidore de Séville, et reprises largement au XIIe siècle par Hugues de Saint-Victor, disait de la position de la femme par rapport à l'homme: "nec domina, nec ancilla, sed socia (ni maîtresse, ni servante, mais compagne)" [socia ayant le sens qui s'est conservé dans le terme associé].

C'est au XVIe siècle que la femme devient juridiquement une "incapable"...

 

"Le juriste Pierre Petot, qui a spécialement étudié le statut de la femme dans les pays coutumiers français (toujours dans le même recueil édité par la société Jean-Bodin, voir l'étude de Pierre Petot et André Vandenbossche, Le statut de la femme dans les pays coutumiers français du XIII au XVIIe siècle, IIe partie, t. XII, p. 243-254), fait remarquer que les intérêts pécuniaires de la femme même mariée sont au XIIIe siècle solidement protégés; elle demeure propriétaire de ses biens propres; le mari en a l'administration, la jouissance, ce qu'on appelle alors la saisine, c'est-à-dire l'usage, mais il ne peut en disposer; les biens de sa femme sont totalement inaliénables; en revanche, la femme mariée participe de droit à tout ce que le ménage peut acquérir et, en cas de décès de son époux, elle a la jouissance d'une partie des biens propres de celui-ci: la moitié dans les familles roturières, le tiers chez les nobles dans la plupart des coutumes; il relève aussi qu'une femme qui exerce un commerce peut témoigner en justice pour tout ce qui se rattache à l'exercice de ce commerce. Elle remplace sans autorisation préalable son mari s'il est absent ou empêché. Jusqu'à la fin du XVe siècle, en effet, elle jouit de ce qu'on appelle la "capacité juridique"; ce n'est qu'au XVIe siècle qu'elle devient juridiquement incapable, le contrôle du mari sur les actes de son épouse étant de plus en plus rigoureux: les actes de la femmes sont nuls si elle n'a pas obtenu l'autorisation de son époux. On suit parfaitement à travers les théories des juristes, notamment Tiraqueau et Dumoulin, cette progression du pouvoir marital qui aboutit à faire de la femme mariée une incapable, ce que consacrera au début du XIXe siècle le code Napoléon; il y (p. 190) avait là un retour au droit romain que les auteurs du chapitre consacré à la loi romaine dans l'ouvrage important de Crump et Jacobs sur le Legs du Moyen Age ont analysés non sans humour: Dialecticiens et juristes, disent-ils se sont efforcés de rattacher à la loi et à la pensée romaines des systèmes qui parfois étaient complètement étrangers, "leur désir de réconcilier toutes contradictions et de trouver l'autorité romaine en des solutions pratiques qui étaient l'inverse de celle des Romains a conduit à de puérils coupages de cheveux en quatre et à une grande inexactitude doctrinale".

 

"C'est néanmoins l'obsession qui a régné, dans les écoles de droit comme à l'université en général, et a eu pour effet de réduire à néant la maîtrise que la femme avait auparavant exercée sur ses biens. Tous les historiens du droit sont ici d'accord: "La femme séparée, par exemple, est moins favorisée [au XVIIe s.] qu'à la fin du Moyen Age, où non seulement elle recouvrait l'administration de ses biens (en cas de séparation), mais encore pouvait en disposer librement. Désormais, la puissance du marie est telle que, malgré sa disqualification, son autorisation est indispensable à sa femme quand celle-ci désire aliéner ses immeubles" (Jean Portemer).

 

"La question du droit de succession des femmes demanderait, elle aussi, de long développements: n'a-t-on pas, au début du XIVe siècle, invoqué certaine "loi salique" qui eût interdit à la femme de succéder aux fiefs, les hommes y étant seuls autorisés; effectivement, dans le droit franc primitif, (p. 191) telle était la coutume. Mais si l'on sait que dès le milieu du VIe siècle cette restriction est limitée au bien de famille héréditaire (ce que plus tard on nommera le "chef-manoir", la demeure principale); si l'on ajoute que, dès le règne de Childéric Ier (561-584), un édit fameux sous le nom d'édit de Neustrie transforme cette incapacité elle-même en un second rang de succession (c'est-à-dire que les filles peuvent succéder à défaut de fils, les sœurs à défaut de frères) et que, de toute façon, en dehors du manoir principal, les acquisitions de la famille sont également partagées entre filles et garçons; qu'enfin, dans la pratique, et toujours chez les roturiers, toutes discriminations cessent d'être impératives dès le VIIe siècle aussi bien chez les Francs, les Ripuaires que les Wisigoths, Burgondes, Alamans, Bavarois, etc., on jugera combien était spécieuse l'argumentation des légistes du XIVe siècle lorsqu'ils invoquaient solennellement la "loi salique" pour renforcer la première décision, prise par Philippe le Bel à la veille de sa mort, interdisant aux femmes de recueillir la succession de fiefs nobles! Nous aurons l'occasion d'en reparler à propos du pouvoir politique que la femme exerce pendant toute la période féodale.

 

"Pendant cette période aussi l'usage veut que, si la femme apporte une dot, le mari de son côté lui constitue ce que l'on appelle un douaire; et l'on constate, dans le cas, par exemple, des reines, qui jouissent d'un douaire important, qu'elles l'administrent elles-mêmes pendant la vie et après la mort de leur époux.

 

"Il n'était pas sans intérêt de s'étendre un peu sur une législation dont nous retrouvons à chaque instant la conséquence dans la vie économique du temps. On voit les femmes vendre, acheter, conclure des contrats, administrer des domaines, et finalement faire leur testament avec une liberté que seront loin d'avoir leurs sœurs du XVIe et plus encore des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles…" Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 189).

 

Le code civil supprimera encore des droits à la femme

 

Le Code civil de Napoléon Ier, plus romain que nature, aggravera encore cette situation...

 

La femme aujourd'hui

 

Aujourd'hui, les "féministes" travaillant soit-disant à la "libération" de la femme ne voient pas qu'elles détruisent l'image de la femme et ce que la femme a de plus précieux, sa dignité. Elles opèrent un incroyable retour en arrière, au-delà du "Moyen Age" tant décrié, pour redonner à la femme le statut qu'elle avait en pleine antiquité, celui d'une chose. C'est un peu caricaturer, mais il y a de cela lorsque l'on voit aujourd'hui ainsi dégradé l'image de la femme. Ces prétendues féministes ne voient pas qu'elles travaillent à l'affichage du corps féminin sur tous les écrans, sur toutes les affiches et sur toutes les publicités; la femme devient un pur objet de consommation dont il s'agit de cultiver l'image pour l'occasion, et celle d'une femme dite "libérée" tant qu'à faire... C'est le retour à la soumission et à l'esclavage pur et simple de la femme. C'est le retour à une barbarie que tant de siècles de civilisation chrétienne et de civilisation catholique, avait réussi à éradiquer. Voilà donc l'icnroyable retour en arrière que nous vante les féministes. Une régression inadmissible.

 

Ces féministes, ces femmes "libérées", toutes ces "féministes", ces "chiennes de garde" comme elle se targuent de s'appeler [...], de quoi ou de qui sont-elles libérées ? Ne sont-elles pas en réalité des véritables tue-l'Amour, de vraies sectaires endoctrinées, fanatisées, adeptes d'une "culture de mort", remplies d'égoïsme, d'égocentrisme et de nombrilisme ?

 

Depuis 1975 et la légalisation de l'avortement, c'est, à raison de 200 000 avortements par an, plus de six millions d'enfants qui ont été assassinés dans le ventre de leurs mères et à qui l'on a enlevé définitivement toute chance de vie et sans appel possible... Un génocide total du peuple français et au-delà, des peuples occidentaux plus particulièrement touchés par la culture de mort.

Le livre de Régine Pernoud: "La femme au temps des cathédrales"

 

(Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980.)

 

Introduction de l'auteur

 

"...l'idée d'étudier l'histoire de la femme m'était venue lorsque je travaillais à mon livre sur la bourgeoisie en France; une remarque s'est alors peu à peu imposée à moi: la place de la femme au sein de la société semblait en effet s'amenuiser dans la proportion où la puissance du bourgeois s'étendait, s'affermissait, où il joignait au pouvoir économique et administratif le pouvoir politique. Dès ce moment, à travers les soubresauts qui vont de l'Ancien Régime à l'avènement de la Monarchie de Juillet, la femme est tout à fait éclipsée de la scène. Les Mémoires d'une femme intelligente comme le fut Elisa Guizot attestent l'effacement désabusé qui est exigé d'elle.

 

"C'est donc une réaction naturelle qui m'amena, après des années passées à suivre le bourgeois de sa naissance aux temps modernes, à étudier la place de la femme dans la société, notamment aux époques qu'on pourrait appeler pré-bourgeoises, si le terme n'était pas trop restrictif: au temps d'Héloïse, d'Aliénor, de la reine Blanche de Castille, et même plus tard, lorsqu'entre en scène la femme la plus connue du monde: d'Arc Jeanne d'Arc.

 

"L'ensemble de son évolution fait penser à ces roues de Fortune où l'on voit un personnage qui monte, qui triomphe quelque temps, puis amorce sa descente pour retomber au plus bas. Selon cette image si familière à l'iconographie médiévale, l'apogée [de la place de la femme dans la société] correspondrait à l'Age féodal: du Xe à la fin du XIIIe siècle…. Les femmes exercent alors, incontestablement, une influence que n'ont pu avoir ni les belles frondeuses du XVIIe siècle, ni les sévères anarchistes du XIXe.

 

"Cette influence décroît manifestement durant les deux siècles suivants, ceux auxquels je réserve l'appellation de temps médiévaux. Les XIVe et XVe siècles représentent bien en effet un âge "moyen", au cours duquel la mentalité change, spécialement à l'égard de la femme. Et la roue de Fortune ne tarde pas à l'entraîner vers une éclipse dont elle émerge de nouveau en notre XXe siècle.

 

"Mais, le mouvement constaté, il était indispensable d'en chercher les origines: comment a-t-on pu passer du statut de la femme dans l'Antiquité classique gréco-romaine, voire dans le passé celtique et germanique, à celui de l'Age féodal? D'où est venue cette mutation évidente, encore que lente à s'imposer dans les mœurs (mais l'historien sait, d'expérience, combien toute nouveauté met de temps à s'imposer, et qu'une maturation est nécessaire, inexorablement, du germe au fruit)?" (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 7-8).

 

Clotilde (p.13)

 

C'est avec l'arrivée d'une femme que notre histoire devient l'histoire de France.

 

"C'est avec l'arrivée d'une femme que notre histoire devient l'histoire de France. Clovis, roi des Francs Saliens, qui originaires des environs de Tournai, ont conquis une bonne partie du nord de la Gaule, envoie chercher à Genève, pour en faire son épouse, Clotilde, nièce de Gondebaud, roi des Burgondes" (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 13).

 

"À l'occasion d'une des nombreuses ambassades envoyées par Clovis en Burgondie", écrit Grégoire de Tours, l'historien de ces Francs qui vont "faire la France", "ses envoyés rencontrèrent la jeune Clotilde. Ils informèrent Clovis de la grâce et de la sagesse qu'ils constatèrent en elle et des renseignements qu'ils avaient recueillis sur son origine royale. Sans tarder, il la fit demander en mariage à Gondebaud; celui-ci[…] la remit aux envoyés, qui se hâtèrent de l'amener à Clovis. À sa vue, le roi fut enchanté et l'épousa, bien qu'une concubine lui eût déjà donné auparavant un fils, Thierry".

 

"Lorsqu'en étudie l'histoire de l'Occident, il est frappant de voir à quel point elle a été masculine jusqu'à ce Ve siècle...

 

"Combien de femmes pourrait-on citer à travers les siècles d'existence de Rome et de sa domination ? Certes, on a retenu le nom d'Agrippine, la mère de Néron, mais elle le doit plus à Racine qu'à Tacite. De nombreuses monnaies portent l'effigie de Faustine, mais que sait-on d'elle ? Les manuels d'histoire romaine qu'on infligeait jadis aux (p. 14) écoliers, si prolixes pourtant sur la civilisation antique, ne mentionnaient même pas cette impératrice qui n'a pour elle que son profil de médaille.

 

"Avec Clotilde, la présence de la femme se fait évidente, et son influence certaine; cette jeune fille, qui vient du territoire des Helvètes, est de famille royale; ses parents règnent sur la Burgondie (notre future Bourgogne). Tous les historiens ont relevé le rôle capital qu'elle joue en obtenant de son époux païen qu'il se convertisse à la foi chrétienne. Le baptême de Clovis, pour les érudits les plus scrupuleux comme pour les chroniqueurs les plus divagants, reste le premier jalon de notre histoire, et sa représentation au faîte de la cathédrale de Reims a traversé les siècles. Or, c'est une femme qui l'a obtenu. Décision essentielle dans la mesure où l'ensemble du peuple sur lequel Clovis, par ses victoires successives, va peu à peu exercer une suprématie (peut-être plus nominale que réelle, mais qui lui donnera une première fois son unité) est chrétien. Le pouvoir laïc, celui de l'empereur romain, force militaire ou administration civile, s'est disloqué et effondré au cours du Ve siècle; seule l'organisation religieuse, celle qui d'une cité à l'autre relie entre eux les évêques et à travers eux l'ensemble d'un peuple dont l'évangélisation avait été acquise dès le siècle précédent.

 

"Cette conversion a donc à la fois un caractère religieux et politique. Clotilde ne l'aura pourtant pas arrachée sans peine.

 

"Grégoire de Tours nous fait part successivement de ses supplications, de ses échecs, des méfiances du roi. Telle que nous l'a transmise l'historien, l'argumentation de la reine auprès du païen,a dorant les idoles, n'est pas sans intérêt: "Les dieux que vous vénérez ne sont rien, incapables qu'ils sont de se subvenir ni de pourvoir aux besoins d'autrui. Ce sont des idoles de bois, de pierre ou de métal… Ce sont des magiciens, leur pouvoir n'est pas d'origine divine. Le Dieu à qui il faut rendre un culte, c'est celui dont la parole a tiré du néant le ciel, la terre, la mer et tout ce qu'ils renferment… C'est par un effet de sa volonté que les champs produisent (p. 15) des récoltes, les arbres des fruits, les vignes des raisins; c'est de sa main que le genre humain a été créé. Grâce à sa libéralité, la création tout entière est au service de l'homme, lui est soumise et le comble de ses bienfaits". Clovis hésite, veut "une preuve" de la divinité de ce Dieu, une preuve de puissance. Et ce qui va se passer est déchirant pour Clotilde: elle a un premier fils; elle insiste pour qu'il soit baptisé et, devançant l'approbation de Clovis, elle fait, dit Grégoire de Tours, "tapisser l'église de voiles et de tentures pour que le rite incite à la croyance celui que ses paroles ne réussissaient pas à toucher". Clovis, certainement, est sensible à la beauté des choses; il le prouvera plus tard lorsque, entrant dans l'église de Reims, il s'arrêtera interdit sur le seuil, demandant si c'est cela le paradis. L'enfant est donc baptisé et reçoit le nom d'Ingomer; or, il meurt quelques jours après.

 

La réaction de Clotilde que nous transmet Grégoire de Tours dément de manière écrasante nos préjugés concernant ces époques "superstitieuses": durement atteinte par la mort de son fils, par le courroux de son époux, l'un et l'autre anéantissant ses souhaits les plus ardents, elle déclare sereinement: "Je remercie Dieu Tout-Puissant, créateur de toutes choses, qui a fait à mon indignité l'honneur d'ouvrir son royaume à celui que j'ai engendré. Mon âme n'a pas été atteinte par la douleur, car, je le sais, enlevé de ce monde dans l'innocence baptismale, mon fils se nourrit de la contemplation de Dieu".

 

Quelque temps après, Clotilde met au monde un autre fils, Clodomir; elle le fait baptiser comme le premier; comme celui-ci, il tombe malade peu après; mais, ajoute le chroniqueur, "grâce aux prières de sa mère, l'enfant se rétablit sur l'ordre du Seigneur".

 

Ce n'est que plus tard, et après une épreuve personnelle où sa propre force s'est trouvée en échec, que Clovis invoquera "le Dieu de Clotilde" et demandera le baptême. Inutile de s'étendre sur cette scène maintes fois racontée, sinon pour souligner la présence de Clotilde auprès de la cuve baptismale où son époux est plongé, recevant l'onction et l'eau sainte des mains de l'évêque saint Rémi.

 

(p. 17) … S'il y avait à Paris une personnalité célèbre, c'était bien la Vierge de Nanterre, Geneviève. Née vers 422, Geneviève a près de soixante-dix ans au moment où Clotilde épouse Clovis, mais elle ne mourra qu'un an après Clovis lui-même, le 3 janvier 512, à quatre-vingt-neuf ans.

 

Clotilde et Clovis rencontrent Geneviève alors qu'elle mène, dans une petite maison proche de l'ancien baptistère de Saint-Jean-le-Rond, la vie des recluses – celles que nous appellerions des religieuses cloîtrées. Trois fois par jour, elle quitte sa demeure pour se rendre à l'église proche y chanter l'office. Vie toute de silence et de prières, de retraite et d'effacement: les recluses font un long carême de l'Épiphanie à Pâques, et l'on n'entend alors d'elles que le chant des psaumes, lorqu'elles se réunissent à l'église. Pourtant Geneviève en une circonstance, a élevé la voix; c'était en 451 – elle avait vingt-huit ans – au moment où la population de Paris, affolée à l'approche des Huns, s'apprêtait à quitter la ville dans un de ces exodes lamentables que notre XXe s. peut mieux qu'un autre imaginer. Les Huns sont des envahisseurs terrifiants, plus terrifiants encore que ceux que nous avons connus en notre temps; ils font partie de ces Mongols contre lesquels les Chinois ont édifié la Grande Muraille; devant eux avaient fui la plupart de ces "peuples barbares" qui au Ve siècle se répartissaient sur tout notre territoire, et c'est à la poussée des Mongols qu'on attribue leur vaste mouvement de migrations.

Rôle actif des femmes dans l'évangélisation de l'Europe

 

"A la suite d'Attila donc, les Huns se dirigeaient vers Paris, après avoir brûlé, le 10 avril précédent, veille de Pâques, la cité de Metz. Or, Sainte Geneviève, devant la porte de son baptistère, exhorte la population à ne pas fuir, promettant à tous que les Huns n'entreraient pas dans leur ville. La prophétie, sur le moment, parut si insensée que quelques-uns s'en prirent à Geneviève; on menace de la jeter dans la Seine; Geneviève tient tête, empêche la population de courir à ce qui eût été son propre désastre – et les évènements lui donnent raison. Les Huns, repoussés devant Orléans et devant Troyes grâce à la résolution des évêques Aignan et (p. 18) Loup qui ont soutenu le courage des assiégés, sont définitivement vaincus dans cette bataille fameuse du Campus Mauriaci (sans doute Méry-sur-Seine). Dès lors, dans tout le monde connu, on parle de Geneviève… Jusqu'en Syrie: on sait de façon certaine que Siméon Stylite, l'ermite à la colonne, a chargé des marchands syriens de saluer pour lui la vierge Geneviève, quand ils parviendront à Paris.

 

"Il est extraordinaire de constater le rôle actif que les femmes jouent dans le domaine de l'évangélisation, en ce temps où l'Occident hésite entre le paganisme, arianisme et foi chrétienne. Sous cette influence, Clovis s'était singularisé parmi les barbares en se faisant baptiser dans la communion avec Rome, alors qu'autour de lui Ostrogoths, Wisigoths, Vandales, Burgondes avaient embrassé l'hérésie d'Arius, laquelle, née deux siècles plus tôt, s'était propagée non seulement en Orient, à Byzance, où plusieurs empereurs l'avaient adoptée, mais encore en Occident parmi les vastes populations "barbares".

 

"En ce VI e siècle, Clotilde n'est pas une isolée: en Italie, Théodelinde, une Bavaroise, qui épouse le roi lombard Agilulf, arien lui aussi, parvient à faire donner le baptême catholique à leur fils Adaloald; la conversion de l'Italie du Nord à la foi chrétienne sera plus ou moins le prolongement de cette action d'une femme. En Espagne, le duc de Tolède, Léovigilde, restaure l'autorité royale et épouse en 573 la catholique Théodosia, qui le convertit au catholicisme. Précisons qu'elle a de qui tenir, puisqu'elle est la sœur de trois évêques: Léandre, Fulgence et le grand Isidore de Séville. Quelque vingt ans plus tard, en 597, Berthe de Kent obtiendra en Angleterre du roi Ethelbert qu'il se fasse baptiser. [Et cette action des femmes est à peu près simultanée dans notre Occident].

 

"C’est résumer un double fait de civilisation: à la fois (p. 19) l'entrée des femmes dans l'histoire lorsque se développe la foi chrétienne et le zèle qu'elles manifestent pour implanter celle-ci. Aux pays énumérés, il faudrait en effet ajouter la Germanie, où des religieuses ont été les ardentes auxiliaires de saint Boniface, et jusqu'à la Russie, où la première baptisée fut Olga, princesse de Kiev, tandis que plus tard les pays baltes devront leur conversion à Hedwige de Pologne. Partout, on constate le lien entre la femme et l'Évangile si l'on suit, étape par étape, évènements et peuples dans leur vie concrète.

 

"À se demander s'il n'y aurait pas là, en effet, plus qu'une coïncidence.

 

(Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 17-19).

 

Un nouveau type de femme: la religieuse (p. 33)

 

"L'une des premières fondations que l'on doive mentionner est celle du monastère Sainte-Croix de Poitiers où allaient naître les premiers signes, les premiers accents de ce qui sera la tradition courtoise, hors de laquelle on ne peut comprendre ni la littérature ni la civilisation féodales.

 

"Son histoire commence par les mésaventures de la reine Radegonde. Fille du roi de Thuringe Berthaire, elle avait été emmenée comme esclave à la cour du roi franc Clotaire Ier, en même temps que son jeune frère; sa beauté ne tarda pas à la faire remarquer par le roi, qui l'épousa; mais quelque temps après, Clotaire, dans un accès de fureur, faisait massacrer le frère de Radegonde, et celle-ci s'enfuit, d'abord à Soissons auprès de l'évêque Médard qui était honoré comme un saint, puis bientôt à Poitiers, dans le monastère qu'elle-même avait fondé... Clotaire devait tenter en vain de la faire revenir au foyer conjugal [...]; à sa mort, Radegonde prit le voile dans ce même monastère Sainte-Croix où elle vivait dans la retraite, entourée d'un renom de sainteté qui la rendait célèbre dans toute la Gaule. Avec Agnès, l'abbesse du couvent, sa fille spirituelle, elle se rendit à Arles pour étudier la règle de saint Césaire; un exemplaire de cette règle fut rédigé à leur intention par l'abbesse Liliola qui confia le manuscrit au roi franc Chilpéric pour qu'il le remît lui-même au monastère Sainte-Croix, l'an 570.

 

"Venance Fortunat était alors intendant de Sainte-Croix de Poitiers. Ce poète, qui devait marquer d'une trace si profonde les lettres de l'époque, était né près de Trévise à Valdobiadene, vers 530; il avait fréquenté les écoles d'Aquilée (p. 40) et de Ravenne. Pénétré de poésie antique, celle de Virgile, d'Ovide, il représentait une culture raffinée, encore florissante en Italie, mais qui ne trouvait guère de représentants ailleurs, en ce temps où l'Empire romain s'était effondré et avec lui les restes de la culture qu'il portait. En 565, menacé de cécité, Fortunat entreprend un pèlerinage sur la tombe de Martin de Tours... En Gaule, il ne tarda pas à devenir un peu le poète officiel, se signalant d'abord par un long épithalame à l'occasion du mariage du roi d'Austrasie Sigebert avec Brunehaut, à Metz, en 566. Désormais, tous les évènements officiels à la cour des rois francs seront l'occasion de faire appel au talent de Fortunat, qu'ils 'agisse de festin de noces ou de consolations pour des morts. On a tout dit sur les mœurs brutales à la cour des rois francs – où s'illustra dans ce domaine la terrible Frédégonde – sans mentionner toujours qu'un courant poétique n'y circulait pas moins, stimulé en particulier par les femmes et aussi, notons-le, par les évêques; c'est ainsi que Fortunat devint rapidement le correspondant de Grégoire de Tours et de l'évêque Léonce de Bordeaux; la liste est longue de ses messages adressés à des prélats ou gens d'Eglise pour lesquels il composa aussi des épitaphes en vers.

 

"Fortunat ne tarde pas à être attiré par la réputation de la reine Radegonde; il arrive à Poitiers en 567, entre dans les ordres, et assure l'intendance du couvent de Sainte-Croix avant d'en devenir l'aumônier vers 576; il compose pour (p. 41) Radegonde et pour Agnès des poèmes qui allaient assurer son renom; c'est à leur demande aussi qu'il rédige les deux hymnes Pange lingua gloriosi et Vexilla Regis prodeunt, qu'on continua de chanter dans l'Eglise jusqu'au Xe siècle, 1500 ans après leur création…

 

"Ce sont déjà des poèmes courtois que Fortunat adresse à la reine et à l'abbesse, pénétrés d'admiration, d'amour, de respect. Reto Bezolla a montré combien ces sentiments nouveaux doivent au culte de la Vierge, si important dans les cinq premiers siècles chrétiens, qui mène à une vision inédite de la femme, destinée à s'épanouir aux temps féodaux (Reto Bezzola, Les Origines et la Formation de la littérature courtoise en Occident, Bibliothèque de l'Ecole des hautes études, fasc. 286, Paris 1958-1963, 5 vol., grand in-8°. Voir en particulier t. Ier, p. 55 et suiv.).

 

"À l'occasion de la consécration d'Agnès comme abbesse du couvent (elle n'avait guère plus de vingt ans), Fortunat salue en elle la vierge, la mère, la dame: virgo, mater, domina, ces noms mêmes dont on salue la Vierge Marie.

 

"Autrement dit, on peut voir dans cette abbaye Sainte-Croix de poitiers une première esquisse de ce que sera dans la poésie courtoise l'idéal de la femme, et en la reine Radegonde la première de ces dames qui, tout en inspirant la poésie, ont influé sur leur temps et l'ont pénétré d'une douceur nouvelle.

 

"La géographie des moniales comporte pour le VIe s. en France, en dehors de Saint-Jean d'Arles et Sainte-Croix de (p. 42) Poitiers, deux monastères, l'un aux Andelys institué par la reine Clotilde, l'autre à Tours par une noble dame nommée Ingetrude et sa fille Berthegonde; cette dernière étant déjà mariée dut d'ailleurs, sous menace d'excommunication, regagner le foyer conjugal…

 

"Au siècle suivant, on note, entre autres, dans la partie Nord de la France, le monastère de Chelles fondé par la reine Bathilde qui, comme Radegonde, était une ancienne captive, renommée pour son extrême beauté; cette Anglaise, devenue la femme du roi Clovis II, devait faire la preuve de ses qualités d'administratrice en le remplaçant à la tête du royaume lorsque, terrassé par la maladie, il devint incapable de gouverner. Bathilde se retira ensuite dans son couvent de Chelles. Cette abbaye aura, près de cent ans plus tard, pour abbesse la sœur de Charlemagne, Gisèle, une femme lettrée qui sera en rapport avec le savant Alcuin, lequel lui dédie quelques-uns de ses ouvrages, et aussi avec Théodulfe, l'évêque d'Orléans, qui lui fait cadeau d'un précieux psautier; en cette époque où l'on aime les surnoms poétiques, Gisèle sera appelée Lucia, selon l'usage de l'académie Palatine dont l'empereur fait un instrument de renouveau pour la culture qu'il entend favoriser" (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 39-42)

 

Les femmes et l'éducation (p. 53)

 

Dhuoda, Manuel pour mon fils

 

"Pendant des années, les jeunes Français ont appris à l'école que le plus ancien traité d'éducation était dû à Rabelais, suivi de près par Montaigne. Personne ne s'avisait de leur parler de Dhuoda.

 

"Et pour cause: le nom de Dhuoda n'a été pendant fort longtemps connu que de rares spécialistes du haut Moyen Age. Aujourd'hui, son Manuel pour mon fils est traduit et publié, dans une édition commode (Dhuoda, Manuel pour mon fils. Introduction, texte critique, notes, par Pierre Riché. Traduction par Bernard de Vregille et Claude Mondésert. Coll. "Sources chrétiennes", N° 225, Paris, éd. Du Cerf, 1975).

 

"Pierre Riché, à qui l'on doit cette initiative, fait remarquer que "c'est la seule œuvre littéraire de ce genre". C'est en tout cas, et de beaucoup, le plus ancien traité d'éducation, puisqu'il fut composé au milieu du IXe siècle (très exactement entre le 30 novembre 841 et le 2 février 843). Qu'il fût l'œuvre d'une femme n'a rien à la réflexion de très surprenant: les questions d'éducation ne sont-elles pas au premier chef du ressort de la femme ?

 

"Celle qui a porté et nourri l'enfant ne serait-elle pas plus douée que quiconque pour savoir d'instinct comment lui faciliter la pleine maturité, lui permettre d'acquérir sa personnalité propre, de se "réaliser" ?

 

"C'est en tout cas un témoignage infiniment précieux sur la mentalité et le degré de culture en ce IXe siècle encore si obscur pour nous…

 

"Dhuoda appartenait à une noble famille, peut-être même à la famille impériale; comme elle a environ quarante ans lorsqu'elle écrit, elle a pu connaître Charlemagne dans son enfance. En 841, l'année où elle entreprend la rédaction de son ouvrage, l'Empire se disloque; le fils de Charlemagne, ce Louis Ier le Pieux, qu'autrefois on surnommait si bien "le Débonnaire", a vu ses enfants se révolter contre son autorité. Après sa mort, en juin 840, ils se disputent le pouvoir. Dhuoda commence à écrire l'année même de la bataille de Fontenay-en Puisaye (22 juin 841), laquelle ne règle pas le conflit entre les trois fils: Charles II qu'on appelle le Chauve, Louis II de Germanie qu'on dit le Germanique et Lothaire qui revendique l'Empire; sans parler de Pépin qui, lui, a reçu l'Aquitaine en partage. C'est même à cette occasion que seront prononcés les fameux serments de Strasbourg en 842, qui lient les soldats de Louis et ceux de Charles; c'est le premier texte en langue française qu'on appelle romane, et en langue allemande qu'on nommera plus tard le haut-allemand. Il fallait bien que les soldats des deux camps puissent comprendre à quoi leur serment les engageait! Dhuoda, elle, écrit en latin, qui reste la langue des gens cultivés" (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 54).

 

Le premier des principes

 

"Le premier des principes que Dhuoda pose? Aimer: "Aime Dieu, cherche Dieu, aime ton petit frère, aime les amis et les compagnons au milieu desquels tu vis à la cour royale ou impériale, aime les pauvres et les malheureux", enfin "aime tout le monde pour être aimé de tous, chéris-les pour en être chéri; si tu les aimes tous, tous t'aimeront; si tu aimes chacun, ils t'aimeront tous"; et encore: "Quant à toi, mon fils Guillaume, chéris et reconnais celui ou ceux de qui tu désires être reconnu; aime, vénère, accueille et honore tout le monde afin que tu mérites de recevoir de tous la réciprocité" (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 56-57)

 

La Bible, fondement de tout savoir

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"L'amour, cette invention du XIIe siècle…"

 

"Je tiens pour certain que tous les biens de cette vie sont donnés par Dieu pour faire votre volonté et celles des autres dames. Il est évident et pour ma raison absolument clair que les hommes ne sont rien, qu'ils sont incapables de boire à la source du bien s'ils ne sont pas mus par les femmes. Toutefois, les femmes étant l'origine et la cause de tout bien, et Dieu leur ayant donné une si grande prérogative, il faut bien qu'elles se montrent telles que la vertu de ceux qui font le bien incite les autres à en faire autant; si leur lumière n'éclaire personne, elle sera comme la bougie dans les ténèbres (éteinte), qui ne chasse ni n'attire personne. Ainsi il est manifeste que chacun doit s'efforcer de servir les dames afin qu'il puisse être illuminé de leur grâce; et elles doivent faire de leur mieux pour conserver les cœurs des bons dans les bonnes actions et honorer les bons pour leur mérite. Parce que tout le bien que font les êtres vivants est fait par l'amour des femmes, pour être loué par elles, et pouvoir se vanter des dons qu'elles font, sans lesquels rien n'est fait dans cette vie qui soit digne d'éloge".

 

"Cette pétition de principe est lancée dans un ouvrage bien connu, reflétant parfaitement la mentalité du XIIe siècle, le Traité de l'amour d'André le Chapelain: ouvrage savant, rédigé en latin par un clerc attaché à la comtesse Marie de Champagne, fille d'Aliénor d'Aquitaine et de son premier époux, le roi de France Louis VII; ouvrage, ajoutons-le, assez déroutant pour nous. Il se dit inspiré de l' Art d'aimer (p. 112) d'Ovide, mais ses conceptions n'ont plus grand-chose à voir avec celles du poète antique et prennent leur source uniquement dans les usages de la société féodale. Le nœud, la page essentielle, qui fait le centre de l'ouvrage, est probablement ce tableau élaboré par Le Chapelain, d'un Palais d'amour au milieu du monde, où trône l'amour. Trois portes dans ce palais, devant lesquelles sont groupées les dames: devant la première, celles qui écoutent la voix d'amour; devant la seconde, celles qui refusent de l'écouter; devant la troisième, celles qui n'écoutent que le désir, qui sont mues seulement par la sexualité. Seules les premières sont honorées par les chevaliers; les autres sont abandonnées à leur sort. "Seules les femmes qui entrent dans l'ordre de la chevalerie d'amour sont jugées dignes d'éloges par les hommes et pour leur probité sont renommées dans toutes les cours. Tout ce qu'on voit s'accomplir de grand dans le siècle est inconcevable s'il ne tire son origine de l'amour..." (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 111).

 

La courtoisie: la dame, "éducatrice de l'Occident"

 

"Ces "œuvres de courtoisie", quelles sont-elles ? …Qu'est-ce que la courtoisie ? Que doit-on faire pour être courtois et répondre aux exigences de l'étrange doctrine à travers laquelle s'expriment les cœurs et les coutumes de toute une société ? A trois reprises André le Chapelain revient sur la question et énonce règles et théories de cet art délicat.

 

"Une première fois – et c'est tout à fait significatif – une noble dame explique à un homme du peuple, donc de condition inférieure à elle, ce qu'il doit faire, quelle conduite tenir s'il veut mériter son amour.

 

"Ici se révèle pleinement la dame éducatrice de l'Occident, et sous un jour inattendu puisque dans la société féodale, qu'on sait par ailleurs (p. 113) très hiérarchisée, le premier énoncé des règles de la courtoisie se trouve précisément combler la distance entre la "haute dame" et l'"homme du commun".

 

"La première des 'œuvres de courtoisie', c'est ce que la dame appelle la largesse (la générosité): "Qui veut être jugé digne de militer dans l'armée d'amour, il doit d'abord n'avoir aucune trace d'avarice, mais de répandre en largesses et autant que possible étendre cette largesse à tous". Entendons, bien sûr, générosité morale autant que matérielle: celui qui veut être un amant véritable selon les règles de courtoisie doit révérer son seigneur, ne jamais blasphémer Dieu ni les saints, être humble envers tous et servir tout le monde, ne dire du mal de personne (les médisants sont exclus des châteaux de courtoisie), ne pas mentir, ne se moquer de personne, surtout pas des malheureux, éviter les querelles, et faire son possible pour réconcilier ceux qui se disputent. On lui concède, en fait de distractions, le jeu de dés, mais avec modération: qu'il lise plutôt, qu'il étudie ou se fasse raconter les hauts faits des anciens. Il lui faut aussi être courageux, hardi, ingénieux. Il ne doit pas être l'amant de plusieurs femmes, mais le serviteur dévoué d'une seule. Il doit se vêtir et se parer de façon raisonnable, être sage, aimable et doux envers tout le monde.

 

"Une seconde fois, André le Chapelain répète les règles d'amour, mais alors sous forme de douze sentences énoncées par le roi d'amour lui-même.

 

"Enfin elles sont redites une troisième fois, à l'occasion d'un conte que tient une large partie de l'ouvrage; André le Chapelain y détaille les aventures d'un chevalier de Bretagne qui, à la cour du roi Arthur, après sa victoire dans les épreuves qu'on lui a imposées, en a recueilli le prix. C'est ce qu'il nomme le prix de l'Epervier: de la perche de l'épervier, il a détaché une charte, où est inscrite la règle d'amour. Le ton en est à peu près le même:

 

 

I. Le mariage n'est pas une excuse valable pour ne pas aimer.

 

II. Qui n'est pas jaloux ne peut aimer.

 

III. Personne ne peut être lié par deux amours.

 

IV. L'amour croît ou diminue sans cesse.

 

V. (p. 114) Ce qu'un amant prend de l'autre contre sa volonté n'a pas de saveur, etc.

 

 

"Il est aussi question de l'avarice, de ce qu'on ne peut aimer une personne qu'on ne pourrait épouser, que celui qui aime doit en garder le secret, qu'un amour facile est méprisable, que la difficulté en augmente le prix, que "Amour ne peut rien refuser à l'amour"…

 

"… Il ne manque pas d'insister sur un aspect de l'amour courtois: à savoir que la noblesse véritable est celle des mœurs et des manières, et qu'elle vaut infiniment plus en courtoisie que celle de la naissance: celui ou celle qui est prié d'amour ne doit pas demander si celui qui l'aime est noble ou non de naissance, mais s'il l'emporte sur les autres en bonnes mœurs et en "probité". Ce terme qui revient maintes fois, s'applique à celui ou celle qui a fait la preuve de sa valeur. A plusieurs reprises cette noblesse de courtoisie reviendra dans les dialogues imaginaires du Traité de l'amour. C'est l'un des thèmes fondamentaux de la courtoisie que l'amour vrai affine l'homme et la femme et que les obstacles rencontrés ne font qu'exalter leur noblesse et leur valeur. Il est bien clair aux yeux du Chapelain "qu'il convient mieux à qui est noble dans ses mœurs de se choisir un amant de mœurs nobles que de chercher quelqu'un de haut placé, mais "inculte" et à l'inverse, il s'indigne contre les femmes qui se donnent le nom de dame, de demoiselle "seulement parce qu'elles sont d'origine noble ou épouses d'un gentilhomme; mais ajoute-t-il, la seule sagesse et la noblesse des mœurs rendent la femme digne d'un tel titre".

 

"(p. 115) Ainsi, née dans les cours, c'est-à-dire au château, la courtoisie n'est pourtant pas seulement affaire de naissance; bien plutôt de manières, d'éducation, d'une finesse acquise et que l'amour développe parce que c'est essentiellement l'amour qui l'a suscitée.

 

"Le Traité de l'Amour d'André le Chapelain est un guide sûr pour connaître la courtoisie, ses exigences, ses préceptes et ses usages (ce serait le manifeste de la courtoisie). Mais ce n'est pas, tant s'en faut, l'unique source.

 

"A parcourir les lettres du temps, on trouve, sous les formes les plus variées, de la poésie la plus haute aux simples divertissements, le témoignage de ce qui oriente toute une société, lui donne sa teinte originale, la marque comme un sceau. C'est encore et toujours la courtoisie, ou si l'on préfère la chevalerie, qui s'exprime dans les cours d'amour.

 

"Qu'étaient ces fameuses cours d'amour ? … (p. 116) tous les textes du temps les (femmes) montrent exerçant dans ces cours les fonctions de "juge"… On pourrait se demander s'il ne s'agissait pas simplement d'une sorte de jeu de société, et de société surtout féminine.

 

"C'est d'ailleurs principalement par l'ouvrage d'André le Chapelain que nous connaissons les cours d'amour; il rapporte plusieurs jugements émis par de hautes dames qui nous sont bien connues historiquement, comme Aliénor d'Aquitaine, Adèle de Champagne, Ermengarde de Narbonne ou encore Marie de Champagne, fille d'Aliénor, laquelle eut, comme sa mère, un rôle de premier plan dans les milieux littéraires du temps et exerça sur les lettres et la vie en général, dans les cours, une influence profonde. Et il a fallu une singulière méconnaissance de la vie aux temps féodaux pour que puissent circuler des erreurs comme celles auxquelles nous avons fait allusion. En réalité il en est de la "cour" et du "jugement" comme de l'hommage féodal. L'une des fonctions du seigneur était de rendre la justice; c'était même sa fonction essentielle après la défense du domaine et de "ses hommes", ceux qui lui étaient attachés par un lien personnel.

 

"Aussi a-t-on imaginé la dame exerçant, à l'image du seigneur, une sorte de fonction judiciaire en ce domaine, attirant entre tous, de la relation amoureuse. Le jugement d'amour, la cour d'amour, sont les compléments et équivalents de la fidélité, de l'hommage vassalique, tels que les exprime aussi la poésie des troubadours; que ces jugements soient rendus par des femmes montre seulement à quel point la transformation de la femme en suzeraine était familière à la mentalité du temps.

 

"En ces jugements émis dans les cours d'amour répondent aux règles énoncées dans l'ouvrage d'André le Chapelain. Ils développent toute une casuistique amoureuse: un cas suscite un débat suivi de jugement. Imitation, presque parodique, de la cour de justice, dans laquelle d'ailleurs plus d'une fois des femmes ont joué effectivement le rôle du juge lorsqu'elles se trouvaient à la tête d'un domaine seigneurial (p.117) comme ce fut le cas pour Aliénor ou pour Blanche de Castille... Dames et chevaliers examinent les cas qui leur sont soumis, en discutent et recourent au besoin à l'arbitrage de ceux, ou surtout de celles, qui sont réputés les plus experts en courtoisie, cette forme haute et raffinée des rapports amoureux…

 

"L'une des dames énonce un cas, par exemple l'un de ceux que cite André le Chapelain: "Quelqu'un qui jouit d'un amour comblé demande avec insistance l'amour d'une autre femme, tout comme s'il était libre de son premier amour; celle-ci lui accorde pleinement les désirs de son cœur, qu'il lui avait demandés de façon fort pressante. Lui, une fois pris le fruit de son ardeur, requiert à nouveau les faveurs de la première dame et se refuse à la seconde. Quelle doit être la sanction pour cet homme criminel ?" Entre autres jugements, le Chapelain a retenu celui de la comtesse de Flandre: "L'homme (p. 118) qui a usé d'une pareille fraude mérite d'être entièrement privé de l'amour de toutes les deux et ne doit plus jouir à l'avenir des faveurs d'aucune honnête femme, car c'est la volupté désordonnée qui règne en lui, volupté qui est absolument ennemie de l'amour".

 

"Autre question: l'absence. "L'absence ne doit pas être empêchement à l'amour, s'accorde-t-on à répondre, et l'amante dont l'amant est absent serait gravement coupable si elle le trompait pendant ce temps; le fait qu'elle ne lui envoie ni lettre ni message peut être seulement une ruse de femme pour éprouver l'amour de cet homme lorsqu'il est au loin; cela peut être aussi prudence pour elle, dans la crainte que quelqu'un n'aille ouvrir ses lettres et découvrir leur amour".

 

"… (p. 119) Il y a l'amour conjugal, un liens table, et auquel – Marie de Champagne y insiste – ni l'un ni l'autre des époux ne doit se dérober, et il y a cette autre forme d'amour dont il est dit expressément que rien ne lui nuit plus que la volupté, et qui se somme courtoisie. En ce domaine, la femme règne, commande, exige; elle porte des ordonnances et des jugements; les uns et les autres supposent de la part de ceux qui l'entourent une forme de soumission, une observance amoureuse sans défaut, mais encore un raffinement, dans les mœurs et l'expression, qui incite à se dépasser continuellement; la courtoisie est comme un état second de l'amour; elle implique en tout cas que l'on distingue ce qui mérite le nom d'amour de ce qui, dans l'état de mariage ou dans les relations extra-conjugales, est uniquement sexualité.

 

"(p. 122) Car tel est le trait essentiel de la poésie courtoise: née dans la société féodale, elle en est l'émanation. L'essence même du lien féodal, liant seigneur et vassal, était un engagement de fidélité réciproque, l'un offrant son ide, l'autre sa protection. Et c'est une semblable promesse qui unit le poète à la dame. Celle-ci est pour lui "le seigneur"; il lui voue fidélité; toute sa vie, tous ses actes, tous ses poèmes lui seront offerts en hommage. Le terme "hommage" est aussi celui qui désigne le geste du vassal s'agenouillant devant le seigneur pour en recevoir le baiser qui symbolise la paix, et constitue un engagement d'amour mutuel. La dame est donc pour lui la suzeraine; il s'abandonne à sa volonté et trouvera toute sa joie à l'accomplir, dût-il en souffrir….

 

"Cette dame si haut placée dans l'esprit du poète inspire naturellement le respect. Mieux encore: une sorte de crainte révérencielle. Elle est inaccessible; le poète s'humilie toujours devant elle, soit qu'il s'agisse effectivement d'une (p. 123) dame de haute noblesse (mais nous avons vu, dans les dialogues d'André le Chapelain que les différences sociales sont gommées par la "chevalerie d'amour"), soit que le poète estime infranchissable la distance qui le sépare d'elle, en raison même de l'admiration qu'il lui a dévouée" (Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 112-122).

 

 

La femme en 1789

 

Sous l'Ancien Régime, les femmes régnaient à la cour et à la ville, sur les mœurs et dans les lettres

 

"La personnalité la plus importante de la Cour de France sous Louis XVI a été la reine" (Frantz Funck-Brentano, L'Ancien Régime, Les Grandes études Historiques, Librairie Arthème Fayard, Paris 1926, p. 295).

 

En rédigeant et en proclamant à la face du monde les droits de l'homme, les tribuns de la révolution n'oublient-ils pas les droits "de la femme" ? S'ils se soucient peu d'elles, c'est sans doute par réaction contre ce XVIIIe siècle qui a été un siècle de quasi souveraineté féminine..." (René Sédillot, Le coût de la Révolution française, Vérités et Légendes, Perrin Mesnil-sur-l'Estrée 1987, p. 82).

 

De Mme de Maintenon à Mme de Pompadour, les femmes ont régné à la cour et à la ville, sur les mœurs et dans les lettres. "Le règne du cotillon", disait Frédéric II. Le règne des salons, bien davantage: Mmes du Deffand, Geoffrin, de Lespinasse, d'Holbach, Helvétius, faisaient la loi sur les beaux esprits, et quelquefois sur les grands esprits. Mlle de Scudéry ne dictait la mode que chez les précieuses, mais Mme d'Épinay comblait Rousseau, Mme du Châtelet éblouissait Voltaire (René Sédillot, ibid., p. 83).

 

Le Persan de Montesquieu admirait comme, à Versailles ou à Paris, les femmes avaient de poids politique. C'est par leurs mains, écrit-il, que "passent toutes les grâces et quelquefois les injustices". Les femmes "forment une espèce de république dont les membres, toujours actifs, se secourent et se servent mutuellement; c'est comme un nouvel état dans l'État… On se plaint en Perse de ce que le royaume est gouverné par deux ou trois femmes. C'est bien pis en France, où les femmes en général gouvernent, et non seulement prennent en gros, mais même se partagent en détail toute l'autorité..."

 

"Dans le chapitre qui conclut Les Mots des femmes, Mona Ozouf [...] a proposé les explications les plus convaincantes et les plus subtiles. Dans les salons d'Ancien Régime, elle voit l'origine d'une expérience particulière qui donne aux femmes de ce pays l'impression d'avoir voix au chapitre." (Dictionnaire de philosophie politique, Sous la dir. De Philippe RAYNAUD et Stéphane RIALS, PUF, Paris 2012, p. 283.)

 

"La Révolution est anti-féministe" (René Sédillot)

 

"Les grands acteurs de la Révolution sont de fervents lecteurs de Rousseau, et celui-ci ne prévoit pas la participation des femmes à la république née du contrat social." (Dictionnaire de philosophie politique, Sous la dir. De Philippe RAYNAUD et Stéphane RIALS, PUF, Paris 2012, p. 280.)

 

"À l'inverse, à l'enseigne de Rousseau, la révolution est hardiment antiféministe. Jean-Jacques a donné le ton: "La dépendance est un état naturel aux femmes", professe-t-il. "La femme est faite pour céder à l'homme", assure l'Émile...

 

"Condorcet, qui avait plaidé la cause des femmes avant la Révolution, reste muet pendant la tourmente...

 

"Les cahiers de doléance, en 1789, présentent fort peu de revendications féminines, peut-être parce que les femmes, comblées par le siècle, n'ont rien à revendiquer. Exception qui confirme la règle, la belle et riche Olympe de Gouges, veuve joyeuse, fondatrice du club des Tricoteuses, rédige en 1791 une "déclaration des droits de la femme et de la citoyenne". Elle y présente cette requête: "puisque la femme a le droit de monter sur l'échafaud, elle doit avoir celui de monter à la tribune"... Robespierre, qui lui refuse ce dernier droit, lui reconnaître premier: il fait arrêter et guillotinée l'effrontée Olympe...

 

"D'autres femmes tiennent leur place dans la révolution. Elles sont émeutières lors des journées d'octobre, victimes avec Mme Roland ou Lucile Desmoulins, agitatrices avec Claire Lacombe, figurantes de grand spectacle quand on en fait la déesse Liberté ou la déesse Raison. Ce ne sont là que des seconds rôles.

 

"Les femmes d'action sont dans l'autre camp, avec Charlotte Corday ou les amazones de la guerre de Vendée

 

"Couronnant l'œuvre misogyne de la révolution, Napoléon apporte sur le continent les traditions patriarcales de son île: en Corse, la femme sert le repas, mange debout, à moins qu'elle ne s'asseye sur la pierre de l'âtre... L'empereur respecte sa mère, mais tient ses sœurs pour des sottes. Dans son code civil, la femme reste une mineure. Elle doit obéissance à son mari (article 213). Sans le secours de celui-ci, elle ne peut ni ester en justice, ni aliéner ses avoirs. Cette incapacité est conforme au sentiment qu'en a Napoléon. "Pour une qui nous inspire quelque chose de bien, il en est cent qui nous font faire des sottises." S'il inscrit le divorce dans le Code, c'est pour permettre à l'homme de se libérer, et d'abord pour se le permettre à lui-même…" (René Sédillot, Le coût de la Révolution française, Vérités et Légendes, Perrin Mesnil-sur-l'Estrée 1987, p. 84).

Conclusion

 

"On se demande parfois (rien n'est jamais irréversible dans l'histoire des peuples comme des individus) si l'effort actuel de libération de la femme ne risque pas d'avorter...; car il marque pour elle une tendance suicidaire...: se nier elle-même en tant que femme..., se satisfaire à copier les comportements de son partenaire..., chercher à reproduire comme une sorte de modèle idéal et parfait, en se refusant d'emblée toute originalité.

 

"... N'est-il pas paradoxal que l'on conserve, d'un héritage dont la richesse est indéniable, précisément le legs le plus pernicieux: la tentation totalitaire, celle qui consiste à vouloir réduire tous les individus à un schème unique, qui n'admet d'égalité que dans l'uniformité?

 

"Les femmes se contenteront-elles longtemps d'être des hommes forcément manqués – à moins d'une mutation gigantesque de l'humanité qui d'ailleurs serait aussi sa 'fin' ?

 

"La copie est un bon exercice d'école: elle n'a jamais produit de chef-d'œuvre. Que n'inventons-nous, nous autres femmes, les solutions propres à notre temps ? n'avons-nous rien d'original à proposer au monde, par exemple devant des lacunes qui s'avèrent graves aujourd'hui ? Qui nous dit qu'il ne faudrait pas une solution féminine pour mettre terme à l'injustice généralisée qui fait que, dans notre univers rationnel et planifié, deux êtres humains sur trois ne mangent pas à leur faim ? Est-il sûr que la violence qui jusqu'ici n'a fait que l'aggraver pourra seule résorber ce mal-là ?

 

"... En combien de domaines la femme pourrait-elle se manifester efficacement: tous ceux qui touchent au respect de la personne (c'est-à-dire, pour chacun de nous, au respect de l'autre), à l'éducation et au bonheur de l'enfance. N'est-il pas curieux en effet que, depuis que le monde est monde, alors que les souvenirs d'enfance – dureté, angoisse ou tendresse – tiennent une telle place chez l'adulte, on se souci tellement peu d'apporter à chaque enfant ce dont il a surtout besoin dans ses premières années: une certaine chaleur, un entourage rassurant?... Ne serait-ce pas aux femmes d'y penser ?

 

"Mais tout cela nécessite de toute évidence un effort d'invention, d'attention à leur temps. La conviction aussi qu'on ne s'affirme qu'en créant, et – beaucoup le reconnaissent aujourd'hui – que c'est 'la différence qui est créatrice'..." (Jacques de Bourbon-Busset, dans son intervention lors de la séance finale du Colloque d'Orléans, le 12 octobre 1979, cité dans Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Stock, Évreux 1980, p. 287).

 

Add. 18 mai 2014. Tiré de Francis DUPUIS-DERI, Démocratie, Histoire politique d'un mot, aux Etats-Unis et en France, Lux Humanités, Québec 2013 :  

 

 

« La période de la Révolution française marqua même un recul pour les femmes en termes de droits et de possibilités de participer à la sphère publique.

Plusieurs féministes considèrent que la sortie du Moyen Âge en Europe est marquée par plusieurs reculs pour les femmes.

Voir parmi d'autres, Sivia FEDERECI, Caliban and the Witch: Women, the Body and Primitive Accumulations, Brooklyn, Autonomedia, 2014)" (F. DUPUIS-DERI, ibid., p. 69.)

... Le pouvoir thermidorien (1794-1795, Ndlr.) va finalement voter une loi qui interdit aux femmes de s'assembler dans la rue et qui les force à "se retirer dans leur domicile et ordonne l'arrestation de celles qui se trouveraient attroupées au-dessus du nombre de cinq."

Le directeur Napoléon Bonaparte scellera leur sort avec l'article 1124 de son code civil, où il est précisé que "les personnes privées de droits juridiques sont les mineurs, les femmes mariées, les criminels, les débiles mentaux".

... Mieux informée ou moins hypocrite que le sénateur socialiste (Robert Badinter qui avait déclaré en janvier 1999 au Sénat, que "le contribution la plus précieuse que la France aura apportée à cette idée démocratique, c'est... une république composée de citoyens qui jouissent de droits semblables sans distinction entre eux." Ndlr.), Maria DERAISMES, une féministe française, discutait de la Révolution française lors d'une conférence intitulée "La femme dans la démocratie ?" prononcée le 19 février 1870, et rappelait l'exclusion des femmes qui avait marqué l'histoire du républicanisme français; Maria DERAISMES, Ce que veulent les femmes: Articles et conférences de 1869-1891, Paris, Syros, 1980 [1869], p. 85-85. » (F. DUPUIS-DERI, ibid., p. 266-267.)

 

"La Grande nuit du Code civil

 

"En 1804, l'inégalité des hommes et des femmes est inscrite dans la loi. Le code civil (1804) inscrit dans la loi l'inégalité des sexes. Le mari est 'le juge souverain et absolu de l'honneur de la famille'. [...] Ennemi numéro un des féministes, le Code civil est, à partir de la fin du XIXe siècle, réformé par touches successives, pas toujours applicables ou appliquées.

"En se mariant, la femme devient une incapable juridique - elle le demeurera jusqu'en 1938; le mari est le chef de la famille et de la communauté, aussi l'épouse lui doit-elle obéissance. [...] Les relations sexuelles sont un devoir, aussi le viole entre époux n'est-il reconnu qu'en 1990. Les époux se doivent fidélité, mais seul le mari a le droit de contrôler la correspondance de son épouse, et ce jusqu'en 1938. Le Code admet que le mari peut joindre 'la force à l'autorité', avec modération. L'adultère, [...] commis par l'épouse est plus sévèrement puni car il peut introduire dans la famille une descendance illégitime; il est reconnu comme tel par tout type de preuve. Celui du mari ne 'lest que par flagrant délit ou par la production d'une correspondance entre les deux amants. Surtout, sil l'adultère féminin est dans tous les cas condamnable (trois mois à deux ans de prison), l'infidélité masculine ne l'est que si l'époux a installé sa maîtresse au domicile conjugal (amende de 100 à 2000 francs).

"[...] Le père a seul l'autorité parentale jusqu'en 1970. L'épouse ne peut être tutrice, ni membre du conseil de famille. Les régimes matrimoniaux privilégient le mari; en communauté de biens, même réduite aux acquêts, ou sans contrat, le mari gère les biens communs et les biens propres de l'épouse. La gestion des biens des enfants mineurs revient au père. En cas de décès l'épouse n'est ni héritière ni usufruitière. [...] Une femme mariée ne peut ni témoigner dans les actes civils ou notariés, ni ester en justice. L'autorisation martiale est requise pour de nombreux actes de la vie quotidienne: ainsi les épouses devront-elles attendre 1881 pour pouvoir ouvrir un livret de caisse d'épargne, 1885 pour s'affilier à une caisse de retraite, 1907 pour toucher leur salaure, 1920 pour se syndiquer, 1938 pour séjourner dans un établissement de soins, s'inscrire à l'université ou signer et recevoir un chèque, 1965 pour ouvrir un compte en banque, accepter un emploi ou un engagement artistique." (La Véritable Histoire des Femmes, De l'Antiquité à nos Jours, Présenté par Yannick RIPA, L'Histoire, Nouveau Monde Éditions, Paris 2019, pp. 209-210.)

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/a2/Marie-Olympe-de-Gouges.jpg/220px-Marie-Olympe-de-Gouges.jpgLa féministe Olympe de Gouges, qui sous la Révolution dite française était contre l'esclavagisme et avait rédigé une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne qui incluait les femmes dans une perspective réellement universaliste..., se positionnait pour une monarchie modérée. Elle sera guillotinée le 3 novembre 1793. (Cf. F. DUPUIS-DERI, ibid., p. 265.)

 

Add. 17/01/2020. Le consentement dans le mariage est une révolution introduite avec l'institution du mariage chrétien qui revenait sur la pratique du mariage forcé hérité du droit romain où la femme romaine est une mineure, sous la coupe du pater familias, puis du mari. Voici quelques lignes de Jacques Le Goff sur ce sujet :

 

"Le christianisme a libéré les femmes. [...] Voyez [...] la réflexion qu'a menée l'Église sur [...] le mariage, afin d'aboutir à cette institution typiquement chrétienne formalisée par le IVe siècle concile de Latran en 1215, [...] un acte qui ne peut avoir lieu qu'avec l'accord plein et entier des deux adultes concernés (consentement). [...] Le mariage est impossible sans l'accord [...] de l'épouse : la femme ne peut pas être mariée contre son gré, elle doit avoir dit oui. (Michel SOT, La Genèse du mariage chrétien, L'Histoire n°63, pp. 60-65). [...] C'est une de mes idées favorites, confortée par le progrès des études historiques : le Moyen-Âge, [...] a été aussi et surtout un moment décisif dans la modernisation de l'Occident." (Jacques Le Goff, L'histoire n° 245, cité dans La Véritable Histoire des Femmes, De l'Antiquité à nos Jours, Présenté par Yannick RIPA, L'Histoire, Nouveau Monde Éditions, Paris 2019, pp. 67-82.)

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1 janvier 2010 5 01 /01 /janvier /2010 17:55
Le site Vive le Roy nous livre une nouvelle étude de fond. Un peu long, mais capital pour comprendre le fonctionnement du système "libre et égal" : "Groupes réducteurs et noyaux dirigeants (1973)".  
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Comment ces étudiants sérieux, après seulement quelques participations aux AG de grévistes, se sont-ils mutés, pour les uns en révolutionnaires hargneux et violents, et pour les autres en couards prêts à toutes les concessions ? Comment cette Conférence des Évêques de France a-t-elle pu déboucher sur des déclarations aussi insipides, consensuelles et pusillanimes ? C’est que ces deux groupes — et tant d’autres avec eux — ont en commun leur mode de fonctionnement en société de pensée. Catholiques, monarchistes et autres défenseurs du droit naturel ! impossible de survivre en démocratie sans s’instruire au préalable de cette technique de subversion de la pensée réaliste.

Source : Vive le Roy



Introduction de VLR


Nous publions ici un large extrait de l’ouvrage Groupes réducteurs et noyaux dirigeants dans sa version de 1973. Un grand merci à son auteur-éditeur ― Adrien Loubier ― d’avoir permis à VLR la mise en ligne exclusive de ce travail capital.

On lira avec intérêt l’ouvrage complet que l’on peut commander aux Éditions Sainte-Jeanne-d’Arc, Les Guillots, 18260 Villegenon.

 

UN CERTAIN GENRE DE GROUPE

 

Voilà une expression qui peut paraître hermétique ; elle exprime pourtant assez bien le problème que nous allons nous efforcer de cerner dans les lignes qui suivent.

En effet nous n’avons pas l’intention de nous livrer à une étude exhaustive d’une espèce particulière de groupe humain, telle que :

  • syndicats,
  • groupes de travail,
  • clubs idéologiques,
  • cercles d’action catholique,
  • symposium,
  • forum,
  • séminaire,
  • recyclage,
  • ou tant d’autres prétextes réguliers ou occasionnels de réunions.

C’est plutôt aux caractères qu’ils peuvent avoir en commun, à leur forme sociologique, que nous voudrions nous attacher.

C’est pourquoi nous commencerons en parlant d’un certain genre de groupe, que nous définirons, non pas par son étiquette ou son profil extérieur, mais par les lois qui régissent sa nature et son fonctionnement interne.

Nous allons évoquer un certain genre de groupe que l’on pourra aisément reconnaître un peu partout grâce à sa règle du jeu et à son mode de vie, quelle que soit la raison immédiate qui a provoqué sa réunion.

Enfin, si nous disons « un certain genre de groupe », c’est en vue d’éviter toute globalisation ou généralisation abusive.

 

LA RÈGLE DU JEU

 

  • Ce spécialiste de “pédagogie non directive”, vient de rassembler douze personnes autour d’une table pour leur faire « prendre conscience » des nécessités d’un “recyclage” …
  • Une dizaine de personnes se sont réunies pour « échanger » sur une actualité brûlante qui « fait problème ».
  • Deux cents étudiants se sont regroupés dans un amphithéâtre pour mettre au point une “plate-forme de revendications”, etc.

Parmi les modes de déroulement possible de ce genre de réunion, la plus courante à l’heure actuelle est certainement celle que nous allons définir ici. Mais la manière dont nous allons procéder, suppose que l’on mette en évidence ce qui n’est souvent que diffus, latent, implicite. Nous emploierons, dans ce but, certains mots clés, frappés en gros caractères.

 

Deux principes de base : Liberté - Égalité

 

Tout d’abord, on peut dégager deux règles essentielles :

La première est la liberté absolue pour les délibérants de penser et de dire ce qu’ils veulent. Cette règle peut être implicite, ou posée ouvertement en absolu. Aucune contrainte, (sauf celle-là). Chacun doit être libre de parler quand il veut. Aucune norme aucune loi objective, aucune référence morale, aucun dogme, n’est reconnu a priori. À chacun sa vérité, ses convictions, son opinion.

La seconde règle est l’égalité des délibérants. Ici encore la chose peut être implicitement admise, simplement parce que tel est l’état moyen des esprits. On peut aussi la voir explicitée, posée clairement comme une règle du jeu par l’une des personnes présentes, ou par un animateur. C’est pourquoi ce genre de groupe se réunit souvent autour d’une table ronde, dont la forme même marque l’absence de hiérarchie, garantie de l’égalité des participants.

Il est important de remarquer que ces deux règles sont réciproques l’une de l’autre. Sans l’égalité des membres, l’un d’eux pourrait imposer son avis, son idée, son point de vue ou son expérience. Il n’y aurait plus de liberté. L’une garantit l’autre. L’une est indispensable à l’autre.

Les deux tendent à la même fin. Cette fin, nous l’appellerons “libéralisation maximale” .

En effet, la philosophie générale de ces deux principes, qu’elle soit explicite ou implicite, est que les participants de la réunion soient libérés au maximum de toute loi comme de toute autorité. Ainsi, dira-t-on parfois, les individus qui composent le groupe seront dégagés des « habitudes », des « préjugés », des « tabous », des « inhibitions », qui les « conditionnent ».

 

La règle du jeu est-elle possible ?

 

Mais la règle du jeu rend celui-ci apparemment impossible. Si l’on met en présence des personnes nécessairement diverses par l’âge, le sexe, l’expérience, etc., leur connaissance du problème que l’on va mettre en débat sera “inégale”. Ainsi, les avis seront différents.

Au nom de la liberté, chacun exprimera son point de vue. Tout naturellement on cherchera à convaincre les autres que l’on a raison.

Or, au nom de l’égalité, aucune autorité n’est reconnue pour prendre une décision, ou simplement pour imposer les compétences ou l’expérience de quelqu’un.

Dès lors, la réunion devient une série d’exposés divergents dont la résultante moyenne est nulle. C’est ce qu’on appelle généralement un “tour de table”. La machine va-t-elle rester bloquée avant d’avoir commencé à tourner ? Aucune décision, aucun acte ne pourra-t-il se dégager de la réunion ? Pourtant l’on veut « faire marcher l’appareil ». Implicitement ou explicitement, la libéralisation maximale n’est-elle pas souhaitée par tous ?

Dès lors, elle devient l’objectif essentiel de la réunion, et prend le pas sur le prétexte autour duquel elle fut organisée.

Cette obstination peut être due à la volonté méthodique d’un technicien de groupe, d’un animateur socioculturel, d’un psychotechnicien, ou simplement d’un manipulateur astucieux.

Mais elle peut aussi naître spontanément de l’état moyen des esprits. Il suffit pour cela que la majorité soit convaincue qu’il n’ y a pas de vérité objective, donc pas de réalité susceptible de s’imposer à tous comme norme de pensée ou d’action.

Dès lors en effet, la liberté des délibérants devient un absolu, car chacun paraît en droit de se forger une vérité relative, qui sera son opinion. Et puisqu’elle ne sera que son opinion, elle ne peut avoir plus de poids qu’une autre, car elle n’est pas moins subjective. L’égalité paraît donc nécessaire.

 

Argument moteur : La Fraternité

 

Mais il répugne à la nature humaine de parler sans but. L’étalage d’opinions contradictoires est irritant, et provoque un « blocage » des esprits. Pour que l’on puisse continuer de réaliser le « travail social » que l’on recherche, il faut trouver une « motivation » au groupe, lui maintenir sa cohésion. Il faut un “argument moteur”.

C’est aux mêmes principes libéraux que l’on va demander de le fournir.

  • Puisqu’il n’y a pas de vérité, mais seulement des opinions, il est indispensable de s’unir pour en forger une qui sera celle du groupe.
  • Puisqu’il n’y a pas de loi extérieure à celui-ci, à laquelle on doive se soumettre, il faut en forger une qui lui soit intérieure, c’est à dire basée sur la volonté générale. Ce sera en somme la résultante des opinions, égales entre elles, des personnes qui forment le groupe, ou si l’on veut, l’opinion moyenne.

Cet argument moteur peut se résumer ainsi :

Messieurs, seuls nous ne pouvons rien ; livrés à notre individualisme, notre opinion sera inutile. Or il faut bien déboucher sur quelque chose, ce qui suppose de nous unir, d’établir une fraternité entre nous. Quitte à renoncer parfois à quelque chose de notre opinion personnelle, nous devons nous forger une volonté commune. Grâce à cette union nous serons plus forts.
 
LES LOIS DE FONCTIONNEMENT DE CE GENRE DE GROUPE


Continuons maintenant par un examen de la vie du groupe. Mais soulignons au passage que la nature même d’une analyse comme celle-ci impose de décrire successivement des phénomènes qui sont généralement plus ou moins simultanés.

 

Loi de réduction

 

Autour de la table ronde, les délibérants vont donc se trouver “unis” par la nécessité fictive d’élaborer leur « motion commune ».

Mais si tous les avis sont libres de se former et de s’exprimer, ils sont toutefois plus ou moins vrais, c’est-à-dire que les jugements formulés par les uns et les autres seront plus ou moins en concordance avec la réalité actuelle ou possible. Autrement dit : l’intelligence, la formation ou l’expérience de certains participants est plus grande que celle des autres, quant au sujet étudié. Et ceux-là sont toujours les moins nombreux. Nous sommes ici en présence d’un phénomène statistique, couramment analysé par la distribution en cloche, dite « loi de Gauss ». Ce petit nombre de gens compétents a donc une valeur de connaissance positive à apporter au groupe. Dans un contexte de vie normale, on dira que leur « avis fait autorité ».

Mais ici, aucune autorité n’est admise. La fiction de l’égalité doit être préservée. Ceux dont l’opinion est différente, doivent avoir la liberté d’opiner. Et leur nécessaire fraternité n’a pas pour but la connaissance d’une réalité, mais l’élaboration d’une opinion.

Alors se produit un brassage d’idées, d’avis différents. Plus ils sont variés et nombreux, plus la connaissance de la réalité sera troublée. Peu à peu elle paraîtra incertaine. De cette confusion, alors, naîtront dans les esprits divers amendements, de nouvelles variantes, d’autres opinions. La confusion tend donc à croître.

Ceux qui y voyaient clair tout à l’heure, ont déjà l’esprit barbouillé. D’aucuns ont envie de s’en aller… Mais l’union commande… Il faut se mettre d’accord sur un fond qui soit susceptible de rassembler les suffrages. Pour cela, chacun doit faire un effort. Ceux qui ont plus d’expérience et d’intelligence du problème étudié sont donc sollicités d’abandonner une part de leur avis personnel, au moins dans le cadre du groupe.

On trouvera donc finalement une motion commune, mais celle-ci s’établira par une réduction de la correspondance entre les idées et la réalité. Il est évident en effet, qu’un accord entre des personnes de jugements différents, basés sur des compétences différentes, ne peut être trouvé que sur un minimum commun. D’autant qu’au nom de l’égalité, les opinions du grand nombre de ceux qui en savent le moins, tendent à l’emporter sur les avis du petit nombre de ceux qui en savent le plus. L’effet de masse jouant ainsi, le degré de connaissance moyen se trouve naturellement nivelé au plus bas.

Nous arrivons donc à la première loi que l’on peut énoncer ainsi :

Théorème 1 : LOI DE RÉDUCTION

Des égaux délibérants, groupés suivant le principe de la liberté de pensée, ne peuvent fraterniser autour d’une motion commune qu’en opérant une réduction dans leur connaissance de la réalité.

Ainsi, l’argument moteur de la fraternité conduira à abandonner plus ou moins aisément ce qu’on se sera habitué à ne plus considérer que comme son opinion.

 

Loi de sélection

 

Et le mécanisme continue à tourner. À la réunion suivante, les propositions seront encore plus confuses.

  • D’aucuns trouveront que certains points doivent être remis en cause.
  • Des difficultés d’application ont surgi, qui vont poser de nouvelles questions et compliquer le problème.
  • Ceux qui n’ont pas encore perdu de vue le réel actuel ou possible, sont excédés par tant de discours, ou deviennent moins sûrs d’eux-mêmes.
  • Ceux qui aiment bavarder, se plaisent au jeu.

Ainsi, tandis que de nouvelles réductions tendent à s’opérer, une sélection commence à se produire.

En effet, dans le jeu qui est en train de s’accélérer, tous ne brillent pas également.

En particulier les hommes d’œuvre, ceux qui sont le plus portés à l’effort, à la réalisation, au concret, sont mal à l’aise. Ils sont lourds de leur expérience, peu brillants en paroles, et plus naturellement portés à démontrer la vérité par l’efficacité, qu’à convaincre par des discours. Les « dynamiciens » diront qu’ils constituent un “poids mort”. Tôt ou tard, suivant leur degré de réduction ou leur tempérament, leur bon sens va se révolter. Ils voudront « faire entendre raison ». Mais cela n’est possible qu’en contrariant le sens de rotation des rouages d’un mécanisme qui est déjà en pleine vitesse et en pleine accélération. Dès lors, il y a choc.

  • Et dans ce choc, si la personnalité n’est pas assez solide, elle peut être broyée par les dents de l’engrenage, et “passée à la moulinette”. Telle personne reviendra alors de ces séries de tables rondes, désorientée, désabusée, l’esprit troublé, ayant perdu confiance en elle-même, et prête à toutes les réformes, révolutions ou remises en question, pourvu qu’un meneur lui fasse croire qu’elles sont l’expression de la volonté générale ; ou bien, écœurée, elle se réfugiera dans un relativisme absolu. En bref, on aura désappris quelque chose, on aura été réduit, recyclé, etc.
  • Ou bien le choc sera celui d’une personnalité solide, et alors elle rebondira sur les dents de l’engrenage, et elle sera rejetée. Rejet qui peut se manifester calmement par une absence volontaire à la prochaine réunion, ou par des altercations de plus en plus violentes assorties d’un départ fracassant, commenté avec mépris et moquerie par ceux qui restent. Rejet qui peut être encore une pure et simple expulsion de ce gêneur, de ce “poids mort”, qui ramène constamment sur le tapis son expérience, ou les contraintes du réel. Tel ingénieur peut être prié plus ou moins poliment de quitter le séminaire où son attitude le rend indésirable. Tel monsieur respectable fut conspué et expulsé entre deux “gorilles” dans une assemblée de la Sorbonne en 1968.

Et tandis que ceux qui pourraient apporter le plus de vérité au groupe sont peu à peu mis en retrait, c’est au contraire les moins solides qui vont se trouver “en vedette”. Plus “légers” de connaissances, dépourvus d’expérience, moins préoccupés de la réalité objective, ce sont les bavards, les plumitifs, les étudiants prolongés en professeurs, bref ceux que l’on qualifie couramment aujourd’hui “d’intellectuels”, qui vont briller. Peu enclins à l’effort des réalisations, et aux recoupements qu’elles imposent sans cesse, ceux-ci ont depuis longtemps trouvé plus commode les succès oratoires. Or dans le « travail social » en cours, l’essentiel est justement de savoir convaincre en parole. C’est l’ère du parlementarisme qui s’offre à eux, dans lequel ils vont se sentir particulièrement à l’aise.

En somme, il s’opère ici, un triage analogue à celui des minerais, qui met en jeu la flottaison par différence de densité des éléments moins lourds. Nous voyons donc apparaître la loi de sélection, que l’on peut résumer ainsi :

Théorème II : LOI DE SELECTION

Dans une assemblée d’égaux délibérants, groupés suivant le principe de la liberté de pensée, la réduction consentie au nom de la fraternité, s’accompagne d’une sélection parmi les individus présents. Cette sélection tend à éliminer les personnalités les plus riches, et à mettre en vedette celles qui sont “réduites” d’avance.

Ces deux lois, réduction de la pensée et éliminations des personnalités fortes, semblent condamner les groupes réducteurs à, la disparition. Logiquement, ils devraient tendre à s’éliminer d’eux-mêmes, car ils fonctionnent à rebours de la réalité. Or nous assistons, depuis deux cents ans, à leur multiplication, devenue quasi exponentielle dans les dernières décades. Il faut donc en chercher la raison dans l’analyse d’autres phénomènes.



Travaux pratiques [proposés par VLR]

 

Introduction

 

En guise d’exercice (ou de récréation) et à la lumière de l’étude précédente, on pourra analyser les documents suivants en s’efforçant de déterminer par exemple si :

  • les animateurs ont les compétences ou l’autorité pour traiter des sujets abordés par le groupe.
  • l’autorité est nettement perçue ou la liberté et l’égalité implicites.
  • les animateurs manifestent et usent de leur autorité pour dire ce qui est, ou au contraire, pour que le groupe élabore “sa” vérité sur une base réduite commune.
  • il y a adéquation entre d’une part le niveau, l’autorité, la compétence et la capacité d’action des participants et, d’autre part, la complexité et l’échelle des problèmes traités.
  • le public est là pour enrichir sa connaissance du réel ou pour “refaire le monde”.
  • le leitmotiv de la réunion est la défense d’un bien commun concret ou une fraternité — on dirait aujourd’hui solidarité — artificielle.
  • ce qui ressort de concret de ces réunions, mis à part l’élaboration de motions dont l’ambition est de participer à une prise de conscience universelle en faveur d’objectifs flous mais politiquement corrects.
  •  
  • Premier document

 

Affiche invitant les étudiants à une AG pour discuter de la Loi sur la Réforme de l’Université en avril 2009.
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VENEZ NOMBREUX DÉFENDRE VOS IDÉES !

Les Assemblées Générales ne sont “légitimées” que par le nombre de leurs participants quelles que soient leurs convictions, aussi les incitations pour y participer se font-elles toujours très pressantes.

Deuxième document

 

La Politique agricole commune en question « Développer la solidarité »
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PAC-Solidarite

Deux cents personnes ont participé à la réunion sur la Politique agricole commune, organisée à la Maison diocésaine par les Chrétiens en monde rural et le M.R.J.C. Pour moitié des agriculteurs et pour moitié des jeunes en formation.

Prêtre et économiste, Laurent L. est parti de la situation de trois exploitations d’Ille-et-Vilaine. Ses constats : le monde agricole est peu uni de par la spécialisation. Chaque exploitation est devenue individuelle. Chaque exploitant ne pense pas sa production comme un élément clans l’ensemble de l’agriculture.
Or, c’est dans cette dernière direction que L. L. invite à regarder, en préconisant le développement de la solidarité à l’intérieur de projets globaux.

  • solidarité entre aujourd’hui et demain.
  • solidarité entre Nord et Sud. On sait maintenant que le développement des pays du tiers-monde passe par l’accès de ces pays à la production. Dès lors, cela suppose qu’ici on ne produise dans la limite de ce qui peut être vendu.
  • solidarité encore entre les différents producteurs et avec les autres catégories socio-professionnelles.

On a redit que l’agriculteur peut prétendre à de nouvelles fonctions, par exemple dans le domaine de l’environnement ou des besoins sociaux. L’Évangile a été appelé pour éclairer la dimension chrétienne. Ce qui a donné lieu à un débat intéressant sur le sens de l’homme dans la Création. La démarche aura une suite le 7 février à la salle paroissiale Saint-Paul à Rennes.
Troisième document

 

Saint-Ouen : 4 000 chrétiens en “états générauxPour un nouveau concile
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Etats généraux de l’espérance

Quatre mille chrétiens ont participé ce week-end à Saint-Ouen, près de Paris, aux premiers “états généraux de l’espérance”. Ils ont demandé la convocation d’un nouveau concile.

PARIS. - La critique et la dénonciation ont revêtu ce week-end à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) les couleurs de la fête. « L’appel au dialogue » lancé en 1989 par mille huit cents déçus d’une Église «  autoritaire, méprisante et recroquevillée sur elle-même  » a bien été entendu, selon Georges Montaron, le directeur de Témoignage Chrétien initiateur de ce rassemblement : quatre mille fidèles étaient samedi et dimanche au rendez-vous des premiers “états généraux de l’espérance” .


Quatre mille fidèles, «  quatre mille paroles pour l’an 2 000  » : jeux scéniques, orchestre, quatuor classique ont annoncé le désir «  d’une citoyenneté nouvelle  » dans une Église «  toujours trop frileuse  ».
Priorité à cinq thèmes :

  • la démocratie dans l’Église ;
  • l’économie solidaire ;
  • l’éthique ;
  • la modernité ;
  • la construction de la paix.

L’espérance et la présence de quatre évêques (1), dont Mgr Daloz, représentant le président de l’épiscopat, invitaient certes à la pondération et au changement de ton ; les débats n’ont pas manqué, cependant, de raviver les passions.

Pour des ministres élus
«  Oui, il existe une morale universelle à laquelle tout être humain peut se référer  », explique France Quéré dans le carrefour sur l’éthique.
«  Les valeurs ne sont pas Immuables, lui répond quelqu’un. Elles sont remises en question, tout comme les hiérarchies qui les prônent.  »
Venus «  expérimenter la démocratie dans l’Église  », les 4000 fidèles optent pour la création d’instances destinées à gérer… les conflits. Ils répondent au manque de prêtres par «  l’élection de ministres à temps partiel, sans discrimination de sexe, ni de situation matrimoniale  ».
«  Ne soyons pas des fossoyeurs des espérances déçues  », demande Geneviève Jacques, secrétaire générale de la Cimade, en intervenant sur les moyens de «  bâtir une économie solidaire  ».


Vatican II dépassé
«  Quatre conciles en cinq siècles, c’est trop peu  », conclut, unanime, l’atelier sur «  la démocratie dans l’Église  » : il réclame un nouveau concile, «  plus représentatif et plus œcuménique que Vatican II  ».
«  Vatican II est déjà dépassé , explique Edmond Vandermersch, l’un des organisateurs du rassemblement. L’Église doit s’activer si elle veut suivre le train.  »
La marche risque d’être difficile : depuis Vatican II, ces fidèles ont pris de l’âge et le renouvellement se fait attendre. Devant l’ampleur de la tâche soulevée par l’assemblée, la musique d’un téléfilm américain choisi pour ces premiers états généraux apparaît bien ambitieuse. Peut-être trop ? Son titre : «  Mission impossible  »…

P. B.

(1) Lucien Daloz (Besançon), Guy Deroubaix (Saint-Denis), Jacques Gaillot (Évreux), André Lacrampe (Mission de France).
Quatrième document

 

Un seul toit pour six religions, rue de Châtillon Un lieu d’apprentissage de la fraternité et de la paix
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Maison Inter Religions

Ce n’est pas un hasard si le centre interreligions a ouvert ses portes, 7, rue de Châtillon, en pleine guerre du Golfe. Au moment où les armes risquent de dresser les uns contre les autres des hommes de confessions religieuses différentes, à Rennes, quelques pionniers font le pari «  qu’entre croyants, dans le respect des convictions de chacun, il est possible d’apprendre ce qu’est la paix et la fraternité  ». Un pari qu’ils ne veulent plus tenir seuls. Ils proposent aux membres de leurs communautés de les rejoindre.

C’est un local modeste, de petite dimension, promis d’ailleurs à la démolition. Il constitue pourtant une première en France. Six religions sous un même toit. Du jamais vu. Pour en arriver là, il a fallu du temps. Tout a commencé en octobre 1988 par une invitation lancée par les catholiques aux protestants, orthodoxes, Israélites, musulmans et bouddhistes.
En dix-huit mois, les sept représentants se sont vus huit fois. Premier résultat :

  • une déclaration commune sur le droit des plus pauvres, à l’occasion de l’année des droits de l’homme. Elle a été exposée à la mairie pendant plusieurs mois. Les bouddhistes l’ont même placée dans leur grande pagode de Paris.
  • Une nouvelle déclaration a été signée en septembre 1990 sur les droits des enfants.

C’est dans ce contexte qu’est survenue la guerre du Golfe. De quoi mettre à l’épreuve la solidité du groupe. En fait, elle est l’occasion d’un nouveau pas en avant. Outre une troisième déclaration qui dépasse le conflit du Moyen-Orient, pour évoquer tous ceux qui se prolongent dans le monde, la décision a été prise d’avoir pignon sur rue.

Ne pas se cacher les différences
Que se passera-t-il dans le local de la rue de Châtillon ? Une permanence y sera organisée selon une fréquence à définir, plutôt l’après-midi entre 14 h 30 et 19 h On pourra s’y renseigner, échanger. Les grandes fêtes propres à chaque religion y seront solennisées. On pense

  • au carême chrétien,
  • au ramadan musulman,
  • à la pâque juive,
  • à la fête des morts bouddhiste.

Le Dr Saur suggère d’organiser une rencontre sur l’alimentation et la spiritualité. Précédemment, un échange a eu lieu sur la manière d’approcher la mort.

Pour avoir cheminé ensemble depuis tant de mois, les partenaires savent qu’il ne faut pas aller trop vite. C’est ainsi que la prière en commun n’est pas envisagée :

  • «  Le moment n’est pas venu , observe Éric Granet, qui fait partie de la communauté Israélite. Les mots que nous employons ne recouvrent pas la même réalité. »
  • « On ne veut pas se cacher les différences, précise le P. Pontais. La réalité est trop complexe. Autrement, nous passerions à côté. Nous ne voulons pas faire une moyenne entre nous. Ce ne serait respecter personne ».

C’est pourquoi le terme « Dieu » a été supprimé d’une déclaration par égard pour les bouddhistes qui ne le demandaient pas.
Un représentant de la communauté musulmane attend de ce lieu « d’être connu dans ce qu’on a d’essentiel pour être reconnu à l’Intérieur de nos communautés. » C’est bien là tout l’enjeu. Est-ce que cet élan parti de quelques-uns s’étendra aux communautés elles-mêmes ?


LES NOYAUX DIRIGEANTS
La doctrine imaginée

Un véritable lavage sociologique des cerveaux peut donc s’opérer autour de la table ronde d’un recyclage ou d’un séminaire, comme au cours de la réunion d’une section syndicale, ou d’une commission de travail qui « cherche sa motivation ».

Mais il convient de bien remarquer que cette réduction du réel dans les esprits, s’accompagne d’une création. En effet, la libéralisation qui s’accentue “affranchit” les intelligences, élimine les contraintes du monde extérieur, met les opinions à l’abri des cruels impératifs de la réalité.

Le Travail Social passe de l’attaque à la défense : pour affranchir la pensée, il l’isole du monde et de la vie, au lieu de les lui soumettre. Il élimine le réel dans l’esprit au lieu de réduire l’inintelligible dans l’objet ». (Augustin Cochin).

La pensée est enfin libre. La troupe raisonnante peut alors “créer” un monde imaginaire dont elle sera maîtresse. L’ère des « lumières », de la « raison souveraine », de la « libre pensée », est ouverte.

Que restera-t-il de ce travail après la réunion ?

  • Les motions qu’il produira fondront généralement comme du beurre au soleil des réalités.
  • Mais le mode de pensée des hommes aura été modifié. Détournée de son application à la réalité actuelle ou possible, leur intelligence n’évoluera plus que sur les nuées de l’idéalisme. Et cela peut aller fort loin ! Nous ne citerons qu’un exemple, celui de Carrier, le « bourreau de Nantes », qui s’écriait en massacrant les femmes et les enfants : «  Nous ferons périr la moitié de la France plutôt que d’abandonner notre idée  ». Entendez : Nous ferons périr la réalité d’un peuple, plutôt que d’abandonner la nuée de notre rêve. Tel était le fruit du travail social des clubs jacobins.
  • À la limite, le réel deviendra l’ennemi qu’il faut détruire, pour qu’il puisse faire place à la création du monde imaginaire que l’on a rêvé.

Nous sommes donc en présence d’un corollaire de la loi de réduction qui peut se résumer ainsi :

Corollaire 1 : LA DOCTRINE IMAGINÉE

La réduction du rapport des idées à la réalité au sein d’un groupe, entraîne la création d’une “doctrine imaginée” autour de l’opinion moyenne des personnes qui le constituent. Cette doctrine imaginée est d’autant plus haut placée sur les nuées que la réduction aura été plus intense.
Les princes des nuées

Mais si certains sont plus réfractaires que d’autres au processus de réduction, il en va de même pour le jeu de cette création. Ceux qui sont plus “légers” y sont plus doués et tendent à voler plus haut. Plus commodément entraînés par les courants d’air dominants de l’opinion moyenne , ils sont plus facilement “dans le vent”. Tandis que les personnalités les plus solides, les esprits les plus réalistes, sont incapables d’assimiler ce jeu qui contredit leur naturel, les “beaux parleurs” sont au contraire dans leur élément. Les voici enfin libres de satisfaire leur tendance à l’idéalisme, voire même de se venger de ce monde du réel, qui ne leur a accordé qu’un rôle médiocre, en rêvant un univers qui leur convient ! C’est tout de même plus commode que de se heurter à celui qui existe. C’est aussi plus exaltant pour l’orgueil de l’homme que de se soumettre humblement à l’ordre des choses. Nous retrouvons donc ici un corollaire de la loi de sélection que l’on peut résumer ainsi :

Corollaire 2 : LES PRINCES DES NUÉES

Les personnalités peu consistantes, mais parfois brillantes, que le groupe réducteur tend à sélectionner, sont tout naturellement les princes des nuées de la doctrine imaginée. Ils en sont les parlementaires.
Le gouvernement du Groupe

Mais le groupe pris en lui-même, n’est qu’une entité dépourvue de personnalité. Du point de vue de la pensée comme du point de vue de l’action, le groupe n’est rien de plus que le rassemblement d’un certain nombre d’individus. Il n’est donc pas plus capable de penser que d’agir. Parler de conscience ou de décision collective, c’est créer un mythe, c’est prendre une fiction pour une réalité. Ce à quoi porte tout naturellement ce petit “jeu de société”.

En effet sans aller bien loin, à l’issue de la réunion ou pendant celle-ci, il va bien falloir proposer une motion qui sera censée représenter la doctrine imaginée par la prétendue conscience collective. Un de nos lecteurs a-t-il déjà vu un groupe écrire une motion ? Bien sûr que non ! Pour écrire il faut un porte-plume. Pour tenir le porte-plume il faut une main. Et pour guider la main il faut une intelligence et une volonté personnelle.

La réalité la plus matérielle et la plus immédiate renvoie donc brutalement l’acte collectif dans les nuages. Il faut que quelqu’un écrive pour les autres. Et ce quelqu’un sera tout naturellement un prince des nuées sélectionné par le mécanisme ; généralement un “chic type” pas très doué, qui bravement acceptera la corvée. Mais dès les premiers mots, il va se sentir perdu. Comment présenter le papier ? Quels mots employer ? Depuis le temps qu’on parle, on a dit tant de choses diverses et contradictoires ! Comment les résumer ?

Alors un autre prince des nuées, ou plusieurs autres, vont l’aider. On lui suggérera la présentation. Telle phrase lui sera dictée, tel mot suggéré plutôt qu’un autre.

Et voici que le gouvernement du groupe s’organise, à l’insu du plus grand nombre, et parfois même, au début, de ceux qui en seront les tenants. Peu à peu, un petit noyau va se former, constitué généralement par des ratés ou des aigris, qui sont plus particulièrement portés à imaginer un monde fait pour eux, puisque celui du réel les a méconnus.

Ceux là ont souvent déjà quelques idées de la “nuée” sur laquelle ils voudraient s’installer. Non seulement leur horreur du réel les met particulièrement à l’aise dans la libéralisation maximale qui s’opère, mais voici que s’offre à eux un pouvoir très réel, bien qu’occulte.

D’un côté l’assemblée d’égaux délibérants se présente à eux comme une pâte molle, comme un troupeau sans chef.

  • Ils y discernent déjà les ennemis des nuées, les “moutons noirs”, ceux contre lesquels ils ont tant de rancœur à satisfaire, et dont ils sentent le malaise.
  • Ils y reconnaissent aussi les inconsistants faciles à manier, les “braves gens” qui n’y voient pas très clair, les vaniteux et les “beaux parleurs”. Et ils perçoivent aussi leurs semblables.

De l’autre côté, ils voient une ou deux “cloches” munies d’un porte-plume dont elles ne savent que faire, mais flattées de la confiance que leur a fait l’assemblée. Alors on se glisse. On suggère. On infléchit. Au besoin on dicte. On fait parler celui-ci, on isole celui-là…. Une difficulté s’élève ? On rappelle l’égalité. On égare la discussion. On renvoie la question au groupe …

Et celui, ou ceux, qui commencent à “tirer les ficelles” constatent que cela marche. Le mécanisme tourne. Mais il ne tourne plus seul. Maintenant, quelqu’un commande et gouverne son mouvement. Son noyau dirigeant est en place.

Alors des actes sont possibles. Naturellement, l’illusion de la décision collective sera maintenue à tout prix. Mais ce que l’on désignera ainsi, ne sera rien de plus que l’aval par oui ou par non d’une décision personnelle, adoptée par un nombre très restreint de dirigeants “de fait”, dont l’accord profond réside dans leur état de princes des nuées.

En définitive, le groupe ne sera plus qu’un troupeau manipulé, dont les individus ne pourront qu’approuver des motions écrites par une personne, et proposées par une autre. Le rêve égalitaire et libéral mènera donc à la dictature occulte d’une minorité irresponsable.

Phénomène que l’on peut retrouver à tous les niveaux de la vie sociale,

  • dans le conseil d’administration d’une société anonyme ou
  • dans un parlement,
  • dans un groupe d’action catholique ou
  • dans un synode d’évêques,
  • dans un syndicat ou dans une coopérative….

Ici encore la réalité quotidienne nous les met parfois sous les yeux : synarchie, Franc-Maçonnerie, technocratie, Assemblée permanente, Gouvernement du “parti”. Tous systèmes qui mettent en jeu des manipulations successives par des « cercles intérieurs » de plus en plus restreints.

Le fonctionnement reste toujours le même. Le plus souvent aucun pouvoir officiel n’appartient au noyau dirigeant, pas même la moindre présidence. Donc aucune responsabilité ne peut lui être infligée. Si cela tourne mal, c’est la potiche qui tient l’estrade que l’on casse ! Une autre la remplace. Mais le noyau dirigeant demeure.

Les Francs-Maçons du siècle dernier appelaient ce mode de gouvernement « l’art royal ». « Art royal », certes, mais d’un roi sans nom, sans responsabilité, et sans autre couronne que la satisfaction de sa volonté de puissance.

La technique de groupe méthodique

Nous avons mis en relief volontairement la constitution en quelque sorte spontanée du noyau dirigeant. Dans les débuts, en effet, l’amorçage du phénomène sociologique des groupes réducteurs peut en quelque sorte fonctionner tout seul.

Mais il n’en va pas ainsi longtemps.

Si le noyau dirigeant ne prend pas sa place aux commandes de l’appareil, l’existence même de celui-ci ne passera pas le cap de la première ou de la deuxième réunion. Livré à lui-même il se démantèlera tout seul.

Mais plus le consensus social est porté au vague des idées, au libéralisme et à l’égalitarisme, plus il y a de chances qu’un prince des nuées soit là pour prendre les choses en main. Aussi ne faut-il pas s’étonner si l’appareil semble parfois fonctionner tout seul.

Spontanéité qui peut faire illusion, et rendre même difficile le discernement des vraies causes du phénomène. « Comment ce groupe, animé semblait-il des meilleures intentions, a-t-il pu en arriver là ? » dira-t-on en lisant ses motions ou en constatant la réduction opérée dans ses membres. Et l’on se condamnera à ne pas voir les vraies racines du mal, si l’on se borne à chercher qui a pu organiser une telle corruption.

Car, si une organisation existe après un certain temps il pouvait fort bien ne pas y en avoir au début. Et pour comble, la partie apparente de cette organisation n’en est que la façade. Derrière le président potiche, rarement on aura discerné les vrais moteurs du noyau dirigeant, dont l’efficacité repose sur le fait qu’on les ignore.

Ainsi avons nous voulu insister sur les vraies racines de ce mécanisme sociologique, qui résident dans sa règle du jeu, ainsi que sur son fonctionnement le plus général. Mais il est évident que la courbe du milieu est encore plus accentuée, la libéralisation maximale plus rapide, la réduction plus efficace, la sélection plus intense, lorsque le jeu est méthodiquement organisé par une équipe d’animation. Plus les engrenages sont clairement définis au départ et fermement maintenus en place, plus on commande consciencieusement leur mise en rotation, plus les phénomènes que nous venons d’étudier sont rapides. Ils sont aussi plus évidents.

C’est par exemple la technique de groupe systématisée, avec ses diverses applications, telles que « pédagogie non directive », « libre expression », « recyclages », « séminaires », etc.. C’est encore la forme d’action des groupes de pression à structure des cercles intérieurs : PSU, franc-maçonnerie, Action catholique centralisée, clubs idéologiques, etc.. Ici la libéralisation maximale est préalablement recherchée. Point n’est besoin qu’un noyau prenne conscience du mode de fonctionnement de l’appareil. Sa forme est connue auparavant, au moins par certains, et sa fin méthodiquement poursuivie.

Mais toujours on retrouvera les mêmes principes de base, Liberté, Égalité, Fraternité, et le mécanisme social auquel ils aboutissent. Le fonctionnement sera lui aussi le même, et l’on y retrouvera les mêmes lois de réduction et de sélection.

UN AUTRE GENRE DE GROUPE

Après l’analyse précédente, il peut être utile d’envisager au moins sommairement, les bases sur lesquelles un travail de groupe constructif peut s’établir. Nous supposons naturellement que la constitution de ce groupe est légitime et souhaitable.

Dès le départ, nous avons vu que le dyptique Liberté-Égalité semblait vouloir faire éclater le groupe. Pour lui maintenir son objectif de libéralisation maximale, pour en faire un groupe réducteur, il a fallu s’entêter.

Mais on peut aussi réagir plus sainement. Le simple bon sens y suffit. Quand on a remué des idées pendant un moment, que la structure du groupe rend difficile son fonctionnement, et tend à l’écarter de la réalité, il apparaît tout simplement nécessaire de réviser sa forme. C’est ce que nous allons faire ici.

La liberté du libéral

En premier lieu, faut-il accepter inconsidérément la liberté d’opinion comme un absolu en soi ? Que recouvre en fait l’attitude du “libre penseur” ? Un examen critique s’impose ici.

La liberté selon le dictionnaire Larousse, c’est l’absence de contrainte. Mais si l’on prend à la lettre cette définition, elle peut conduire aux absurdités les plus énormes.

Supposons par exemple que Pierre se trouve dans sa chambre au premier étage. Il a pleine liberté de se déplacer, en ce sens qu’il n’est pas contraint de rester en place, ou de se mouvoir dans telle direction plutôt que dans telle autre.

  • S’il veut maintenant sortir de la chambre où il se trouve, il sera libre de le faire, mais à condition de passer par la porte. S’il prétend traverser un mur au nom de sa liberté, il se cassera le nez.
  • Et si Pierre veut descendre au rez-de-chaussée, il est libre de le faire, mais à condition de passer par l’escalier.
  • S’il se jette par la fenêtre, il risque fort de se blesser.

Autrement dit, Pierre ne sera libre qu’à condition de soumettre sa volonté aux multiples contraintes de la réalité qui l’entoure.

Mais cet homme peut refuser cette soumission, et adorer stupidement sa prétendue liberté. Celle-ci devient alors pour lui la licence de faire n’importe quoi. Se jeter par la fenêtre, par exemple. Au besoin vous chercherez à l’en empêcher. Mais alors vous le contraindrez à se soumettre à la réalité. Cessera-t-il d’être libre ? Ce faisant, porterez-vous atteinte à sa liberté ? Évidemment non ; au contraire.

  • Car, si cet homme nie la pesanteur et se jette dans le vide, en fait, c’est qu’il n’est plus libre. Il est devenu fou, ce qui est une contrainte mentale.
  • Ou bien, s’il se trompe, sa liberté cesse lorsqu’il a posé son acte. Ensuite il devient le jouet d’une force qu’il ne peut plus maîtriser. Il tombe et il subit les conséquences de sa chute.

Sur le plan moral, intellectuel, pédagogique ou professionnel, le libéral, le libre penseur, nos égaux délibérants de tout à l’heure, refusent en fait les contraintes de la réalité. Ce sont des fous qui nient la pesanteur. Et comme eux, ils cessent d’être libres, et deviennent esclaves de leurs passions, de leurs désirs, de leurs ambitions, des rêves qu’ils construisent sur les nuées, puis des conséquences des actes que leur déraison leur aura fait poser.

La vraie liberté
Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres.

St. Jean 8-32.

Pour qu’il y ait liberté, il faut en effet reconnaître d’abord l’ordre des choses, les lois qui régissent la matière, celles qui gouvernent l’ordre moral, physiologique, social, professionnel, etc.

Pour cela il faut rechercher l’accord, l’identité entre sa pensée et la réalité. C’est l’acte même d’intelligence, de intelligere, connaître, lire dans les choses. Au terme de cet accord, il y a la vérité, qui sera d’autant plus complète qu’il sera parfait. C’est alors que l’on sera libre.

Libre par exemple de construire un escalier, un ascenseur, un avion ou une fusée, pour vaincre la force de pesanteur en se soumettant à son existence et à ses lois. « On ne commande à la nature qu’en lui obéissant », disait Francis Bacon.

Ainsi pour construire un pont, il faut d’abord étudier les lois de la mécanique, afin de les vaincre en s’y soumettant. Plus l’ingénieur les a comprises, mieux il pourra s’appuyer sur leur réalité, plus son pont sera réussi.

De même celui qui prétend construire une société, une pédagogie, une entreprise ou une profession, doit d’abord étudier les réalités objectives, les lois naturelles, l’ordre des choses, dans le domaine à l’amélioration duquel il prétend appliquer ses efforts. Plus il en aura l’intelligence, plus son œuvre sera réussie.

Ainsi, dans un <

em class="spip">groupe réaliste ( par opposition au groupe réducteur) ce n’est pas la liberté qui sera posée comme absolue au départ. Elle doit au contraire devenir le but à atteindre. Et pour atteindre à cette liberté, le moyen qui doit être affirmé tout d’abord, c’est la soumission au réel. Alors les intelligences pourront pénétrer cette réalité et trouver la vérité, qui seule peut rendre libre.

 

Égalité et Hiérarchie
Depuis plus de trente ans que je tiens la plume philosophique, j’ai toujours représenté la souveraineté du peuple comme une mystification oppressive, et l’égalité comme un ignoble mensonge.

Auguste Comte

« Si tu manges ce fruit tu seras l’égal de Dieu ». Le Serpent

Quant au problème de l’égalité, elle apparaît bien comme la première des nuées, celle qu’engendre directement le libéralisme. S’il est possible de défendre la vraie liberté en prenant le contre-pied de l’attitude libérale, ici, rien ne peut être tenté. L’égalité n’est pas récupérable. Elle n’est qu’une redoutable contradiction de la réalité.

Elle est tout d’abord une notion mathématique qui ne peut s’appliquer qu’à la quantité. L’employer en parlant des personnes est donc déjà au niveau des mots, une absurdité. Deux personnes sont en effet différentes. Elles peuvent à la rigueur peser aussi lourd l’une que l’autre, et l’on pourra dire que leurs poids sont égaux. Mais dire que « les hommes sont égaux entre eux » est aussi dépourvu de sens que de dire : « deux champs sont égaux », ou « deux villes sont égales. »

Quant au sens que l’on cherche à faire passer sous ce mot d’égalité, il n’est que le refus de la réalité. Et la réalité, c’est qu’une quelconque des qualités d’un individu n’est que très accidentellement l’égale de celle d’un autre ; c’est qu’il est impossible que toutes les qualités d’un individu soient égales à celles d’un autre ; c’est que de deux individus, l’un est toujours supérieur à l’autre, au moins dans un domaine particulier, sinon dans l’ensemble de ses dons.

La réalité c’est qu’il y a inégalité et diversité.

  • L’un est plus adroit, l’autre pèse plus lourd ;
  • l’un est plus travailleur, l’autre plus vertueux ;
  • l’un est plus intelligent, l’autre plus doué de mémoire, etc.

Et ce sont justement ces inégalités qui rendent possible la vie sociale. Car dans toute société, il faut

  • des mathématiciens pour calculer,
  • des chefs pour gouverner,
  • des hommes habiles pour travailler de leurs mains,
  • des hommes sages pour gérer,
  • des inventeurs pour inventer,
  • des entrepreneurs pour entreprendre,
  • des guerriers pour défendre la cité…

Rechercher l’égalité, c’est tuer la vie sociale. Un groupe d’égaux délibérants, tel que nous l’avons vu, n’est pas une société, c’est une dissociété. C’est pourquoi l’argument de la fraternité, de l’union nécessaire, est indispensable pour lui maintenir un semblant de cohésion, et le livrer aux mains des manipulateurs.

La mystification oppressive de la souveraineté du peuple conduira les égaux, par le chemin de la réduction, à la tyrannie des noyaux dirigeants. Devant eux ils ne seront plus un peuple, mais un troupeau de moutons, munis chacun d’un bulletin de vote.

Tant pis pour eux si leur jalousie les a rendus assez vils, pour ne pas accepter la réalité de leurs infériorités comme celles de leurs supériorités ; tant pis pour eux si leur orgueil les a rendus assez sots pour croire à l’ignoble mensonge social de l’égalité, ou confondre celle-ci avec la justice. Même au ciel, enseigne l’Église, il y a des hiérarchies.

À rebours de cette attitude, la soumission au réel doit reconnaître les inégalités, parce qu’elles sont un fait, et parce qu’elles sont un bienfait. Le groupe réaliste devra donc s’appuyer sur elles comme sur le fondement de toute vie sociale.

  • Il comportera une hiérarchie,
  • la reconnaissance des compétences de chacun,
  • la définition des rôles, des missions, des responsabilités.

Sous une direction clairement définie, chacun pourra alors apporter aux autres ce qu’il sait, donc accroître leur connaissance du réel. En bref

  • on apprendra quelque chose au lieu de désapprendre ;
  • on s’enrichira d’un peu plus de vérité, au lieu de s’appauvrir et de se réduire ;
  • enfin on pourra construire au lieu de détruire.

« La soumission est la base du perfectionnement », disait Auguste Comte.

La vraie Fraternité
Il faut distinguer entre l’Union “artificielle” fondée sur des théories et des principes, et l’Union “réelle” fondée sur des faits.

Augustin Cochin, La Révolution et la Libre Pensée.

Quant à la cohésion du groupe réaliste, il importe de bien voir que c’est autour de sa finalité qu’elle peut prendre une réelle consistance.

Le groupe n’est pas une nécessité en soi. Pour que son existence soit utile, il faut qu’il réunisse des personnes qui ont un bien commun à défendre ou à promouvoir. Un bien commun, c’est-à-dire un bien personnel commun à ceux qui se réunissent, un intérêt réel qui est propre à chacun d’eux. Alors, la finalité du groupe sera la réunion des efforts de plusieurs personnes pour défendre ou promouvoir le bien qui leur est commun.

Tandis que dans les groupes réducteurs, on ne rencontre généralement que des motifs de réunion vagues et lointains :

  • la Paix au Vietnam ;
  • l’apostolat de l’église ;
  • le bonheur de l’humanité.

Motifs de réunion qui ne sont que des finalités apparentes, impropres à créer le lien d’une vraie fraternité, mais propres à ouvrir la voie des nuées. Ces finalités apparentes cachent bien souvent la vraie finalité des groupes réducteurs, qui se trouve exprimée dans leur forme sociologique même, par la pratique de laquelle on veut réaliser la démocratie égalitaire.

Pour le groupe réaliste, au contraire, son existence n’est pas plus une fin en soi que sa forme. Celle-ci est organisée, dans ses principes essentiels, selon l’ordre des choses.

  • La soumission au réel en est la base.
  • Sa structure est hiérarchique.
  • Sa finalité est constituée autour d’un bien commun, base de la vraie fraternité entre ses membres.

Est-ce à dire que tous sont d’accord, qu’aucune divergence n’existe, qu’aucun problème ne se posera ? Certes non. Ce serait rêver que de le croire, même s’il peut être souhaitable de rechercher cette unité. Mais tous admettent au moins que la vérité n’est pas la moyenne de deux avis divergents, et que si deux personnes se contredisent, l’une au moins se trompe.

Dès lors, il ne sera pas demandé à l’un ou à l’autre de renoncer à tout ou partie de son avis pour adhérer à « l’opinion du groupe ». Mais on écoutera celui qui est le plus compétent, et le chef décidera sous sa responsabilité.

Dès lors l’action, non exempte d’erreur bien sûr, sera possible. Et cette action amènera l’épreuve du réel.

  • Si la décision a été sage, elle portera ses fruits.
  • Si l’on s’est trompé, on devra se soumettre à la réalité, réviser ses positions, acquérir un peu plus de vérité, donc de liberté.

Ainsi le perfectionnement sera le fruit de l’effort de soumission à l’ordre des choses, autant qu’à l’autorité de ceux qui sont supérieurs par les compétences ou par la charge.

La cohésion du groupe sera assurée par sa hiérarchie et par les différenciations des rôles de chacun, plutôt que par la volonté de créer une union illusoire autour d’un plus petit commun diviseur.


CONCLUSION


En matière de conclusion, il n’est pas inutile de remarquer encore que la forme de la structure sociologique d’un groupe humain ne tient ni à son apparence, ni à ses buts. Elle dépend bien plutôt de la mentalité moyenne des gens, ou de ce que recherchent vraiment ceux qui la conçoivent ou la suscitent.

Un syndicaliste de pointe déclarait un jour que ce qui comptait le plus à ses yeux, ce n’était pas les buts du syndicalisme, mais les moyens qu’on y utilise. « Ce sont eux, disait-il, qui déterminent le comportement psychologique par lequel les hommes se transforment progressivement. »

Au sortir de l’assemblée générale d’un groupement d’agriculteurs, l’un d’eux s’étonnait de ce que tant de discours aient produit si peu de décisions concrètes. « Mais Monsieur, lui fut-il répondu, le but n’est pas de décider quelque chose, le but est de transformer les gens. »

Propos révélateurs qui prouvent que le premier but d’un groupe réducteur n’est pas la finalité apparente qui lui est proposée, mais bien la transformation des hommes. Il s’agit avant tout de les forcer à vivre la démocratie égalitaire que certains voudraient réaliser.

Rappelons simplement ici la phrase de Karl Marx : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, mais il s’agit de le transformer. » (II thèse sur Feuerbarch)

Mais le revirement tient à peu de choses : qu’une ou deux personnes perçoivent à temps les racines sociologiques du phénomène qui s’amorce, et tout est renversé. L’autorité d’une personne peut suffire pour que la structure du groupe soit radicalement modifiée. Tout comme l’usure, le conformisme, ou la maladie d’un responsable, peuvent suffire à soumettre un groupe réaliste au règne des nuées.

Ainsi paraît-il essentiel d’éclairer les intelligences sur les vraies causes du mal social actuel. C’est à cette tâche que cette modeste étude voudrait contribuer.

Adrien LOUBIER


ANNEXES, suite

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- L'oligarchie cachée
- "La France n'existe pas" (Marie-Thérèse Bouchard)
- Eric Besson : "Il n'y a pas de français de souche"
- Martine Aubry : "L'identité de la France n'est pas ethnique, pas religieuse, pas culturelle"
- Démocratie et décadence
- "Changer le monde" avec les jeunes de l'Ump
- Non ! Le monde n'est pas à refaire !
- Qu'est-ce que la royauté ?
- Leçon de démocratie par Aristophane et Georges Frêche
- Principe du moteur de la Révolution
- Quid facere ? Que faire ? (Luce Quenette) 

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23 décembre 2009 3 23 /12 /décembre /2009 13:16

Le tableau ci dessous résume le deux grands modèles, le contemporain et celui de la France royale qui a permis à notre pays de se développer durant plus de dix siècles en faisant rayonner sa civilisation ("le modèle français" ) sur toute l'Europe et une partie du monde

 

 

 Royauté française       

Transcendance, réalisme, être, sujet, droit naturel intangible, l'esprit domine la matière, le Droit objectif et  la Justice

Bien commun,

Inscription dans le temps

Pouvoir est un service dont le détenteur (le roi) est le gérant

Société ordonnée, hiérarchique, axée sur les fins dernières de l'homme

Economie ordonnée aux besoins de l'homme

 

Modèle post révolutionnaire

Immanence, idéalisme, avoir, objet, droits subjectifs sujet des contingences, la matière s'impose à l'homme, les droits subjectifs

Profit individuel

Présent

Toute puissance du pouvoir (du peuple) défini par la loi qui est variable

Désordre social égalitariste axé sur les satisfactions hédonistes

Primat de l'économie sur l'homme

 

 

 Une citation en hommage à Soljénitsyne mort durant l'été 2008!

"Toute culture nationale est bénie; les nations sont les couleurs de l'humanité. L'existence, dès l'origine, des peuples différents fait partie du plan divin: à la différence des autres organisations, la nation, comme la famille ou la personne, n'est pas une création humaine".

Source: Institut des sciences historiques



- Non ! Le monde n'est pas à refaire !
- Démocratie et décadence
- Doctrine économique du blog Christ-Roi

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7 septembre 2009 1 07 /09 /septembre /2009 07:39

Avec la Révolution en 1789, "on passe de la de la tyrannie d'un tyran débonnaire – celle du roi de France – à la véritable tyrannie, celle du monocamérisme ou celle des majorités changeantes d'une assemblée sous la pression des tribunes..."


(Pierre Chaunu, Éric Mension-Rigau, Baptême de Clovis, baptême de la France, De la religion d'État à la laïcité d'État, Éditions Balland, Paris 1996, p. 256)
 


"Le roi de France qui n'est ni pharaon ni empereur de Chine, peut éventuellement prendre la vie de ses sujets pour crime de lèse-majesté, mais il ne peut pas prendre leurs biens, qui appartiennent à leur famille et à leur lignage…" (Pierre Chaunu, Éric Mension-Rigau, Baptême de Clovis, baptême de la France, De la religion d'État à la laïcité d'État, Éditions Balland, Paris 1996, p. 257).

 

Cela change d'aujourd'hui où l'État républicain et laïc tout-puissant peut exproprier les biens des Français.



Le Livre noir de la Révolution française indique que l'Etat de droit a régressé.

Je cite :

 

"'Aucune barrière, ni droit naturel ni règle constitutionnelle' ne devait s'opposer, selon Mirabeau, à une majorité législative (en l'occurence issue d'une minorité activiste dans le pays) (c'est le "non à une loi morale qui primerait la loi civile" d'un très maçon Jacques Chirac in Le Journal du Dimanche, 2 avril 1995). Ce régime n'est qu'une forme de la tyrannie. Sous l'angle de l'Etat de droit, elle marque une regression par rapport à la pratique, au XVIIIe siècle, de l'Ancien Régime. C'est ce que Hayek appelle une 'démocratie illimitée", et ce que Benjamin Constant avait stigmatisé comme une 'souveraineté illimitée'" (Le Livre noir de la Révolution française, par Pierre Chaunu, Jean Tulard, Emmanuel Leroy-Ladurie, Jean Sévillia, Cerf, Paris 2008, p. 14)



Saint Thomas d'Aquin dans son De Regno dit que "De la monarchie, quand elle se tourne en tyrannie, il sort un moindre mal que du gouvernement de plusieurs nobles, lorsqu'il se corrompt.


En effet, la discorde, qui sort principalement du gouvernement de plusieurs, est contraire au bien de la paix, c'est-à-dire au bien capital de la société. Mais la tyrannie ne supprime pas ce bienfait, elle se borne à empêcher le bien d'un plus ou moins grand nombre de particuliers" Alors que "lorsque la discorde s'est élevée au cœur du gouvernement collectif, il arrive souvent que l'un des gouvernants, s'imposant à ses collègues, s'approprie le pouvoir sur la multitude"...


"Si donc la royauté, qui est le meilleur gouvernement, semble devoir être évitée surtout à cause de la tyrannie, celle-ci en revanche se rencontre non pas moins, mais plus facilement dans le gouvernement de plusieurs que dans le gouvernement d'un seul : il en résulte tout simplement qu'il est plus avantageux de vivre sous un seul roi que, sous un gouvernement collectif".

Nous voyons donc chez saint Thomas d'Aquin que déjà il vaut mieux une tyrannie monarchique qu'une tyrannie républicaine, et nous pourrions nous arrêter là car déjà nous aurions montrer qu'il vaut mieux un monarque qu'un président de "République démocratique".

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3 juin 2009 3 03 /06 /juin /2009 09:50
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25 mai 2009 1 25 /05 /mai /2009 06:59

Mis à jour le 28/12/2019.

Saint Grégoire VII, l'un des plus grands Papes que Jésus-Christ ait donnés à Son Église, fut au XIe siècle, l'homme providentiel destiné à combattre tous les grands abus de cette époque si troublée ("réforme grégorienne") : les empiètements des empereurs d'Allemagne, la vente des dignités ecclésiastiques, la contagion des mauvaises moeurs du clergé et dans le peuple. Il fut un homme fort instruit, très vertueux, surtout un grand caractère.

Il se réclamait de son grand prédécesseur saint Grégoire Ier († 604.)

Rome, la Romanitas, un principe universel porté d'abord au temps des Césars par un empire, avant que la papauté ne s'en fasse la dépositaire au nom de l'Église catholique ("universelle" en grec). Mais ce que l'on dit moins c'est que cet ensemble de valeurs universelles héritées de la pensée gréco-romaine et de la Bible ne nous pas été transmis, à travers les siècles, sans difficultés. Les empereurs ont d'abord endossé la dignité du Souverain pontificat (pontifex maximus). Dans toutes les civilisations antiques, la religion et l'État ne font qu'un. 

La papauté est devenue presque malgré elle, de manière accidentelle, un pouvoir impliqué dans les querelles de ce monde. Tout débuta avec Jésus : "Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu" (Mt 22,21). C'est la papauté qui permit ensuite la distinction et l'autonomie des deux pouvoirs temporel et spirituel jusqu'ici intriqués, notamment avec Grégoire VII, et avant lui, avec Gélase Ier, qui écrivit à l'empereur Anastase au Ve siècle une lettre pour le réprimander en 494, lui précisant une idée vieille de deux siècles (à partir du moment où Constantin a commencé à convoquer des conciles), selon laquelle les empereurs ne peuvent pas faire le dogme et décider pour l'Église.


Hildebrand (tel était le nom de famille de notre réformateur Grégoire VII) eut pour père un charpentier de Toscane.

Il était encore enfant, sans aucune connaissance des lettres, lorsque, jouant dans l'atelier de son père, il forma avec des débris de bois ces mots du Psalmiste, présage de l'autorité que plus tard il devait exercer dans le monde : Dominabitur a mare usque ad mare : "Sa domination s'étendra d'un océan à l'autre."

Après une première éducation chrétienne, le jeune Hildebrand acheva de se former et de se préparer à la mission que Dieu lui réservait, dans le célèbre monastère de Cluny, foyer de sainteté et de science qui fournit alors tant de grands hommes.

Outre, le choix des évêques ou la convocation des conciles, "l'empereur germanique passe par-dessus le peuple romain et les notables pour nommer directement les papes.

De même, "le roi et les grands estimaient pouvoir investir les évêques dans leur charge, [...] parce que la fonction épiscopale restait conçue [...] comme un prolongement naturel du pouvoir du princeps." (Florian MAZEL, 888-1180 Féodalités, Histoire de France, sous la direction de Joël Cornette, Folio, Gallimard, Trebaseleghe, Italie 2019, p. 281.)

 

"[...] Le parti réformateur autour d'Hildebrand et de Pierre Damien fait nommer l'évêque de Florence, qui prend le nom de Nicolas II. Celui-ci convoque un synode au Latran en 1059, qui aboutit au décret In nomine Domini : dorénavant, l'élection des papes sera réservée aux cardinaux, c'est-à-dire aux titulaires des principales églises romaines, constituant ainsi ce qui va devenir le Sacré-Collège. L'élection des papes sera de la sorte dégagée autant que possible des influences extérieures, celle des empereurs comme celle des grandes familles et des partis romains." (Thomas TANASE, Histoire de la papauté d'Occident, Gallimard, Folio Inédit Histoire 2019, p. 135, 146.)

 

Grégoire VII, Pape

Le courage avec lequel, simple moine, il osa dire au Pape Léon IX (1048-1054) que son élection n'était pas canonique fut l'occasion de son élévation aux plus hautes dignités de l'Église. Ce saint Pape avait été élu par l'empereur d'Allemagne ; mais son élection fut ratifiée ensuite par le clergé et le peuple de Rome. En 1049, charmé de la franchise d'Hildebrand, Léon IX le fit venir près de lui et le regarda comme son meilleur conseiller pendant les cinq ans de ce pontificat. Après la mort de Léon IX, quatre Papes successifs lui conservèrent une pleine confiance. Hildebrand continua à servir Victor II (1055-1057), puis Étienne IX (1057-1058). À la mort de ce dernier, ses conseils firent désigner Nicolas II (1059-1061) et avec le cardinal Humbert et le moine ermite Pierre Damien, il inspira le décret de 1059 sur la liberté de l'élection pontificale. (Jean CHELINI, Histoire religieuse de l'Occident médiéval, Pluriel, Millau 2012, p. 275-276.)

 

"Pendant toutes ces années, l'homme clé de la Curie romaine est le cardinal Hildebrand, qui devient en 1073 le pape Grégoire VII. Avec lui, la lutte pour la 'liberté' de l'Église permet au pape d'affirmer son droit d'intervention canonique dans une mesure jamais atteinte. Il va jusqu'à s'en prendre au contrôle impérial sur les églises, ce qui l'amène à un conflit ouvert avec l'empereur Henri IV: c'est ce que l'on a appelé la 'Querelle des Investitures'. Le pape interdit l'investiture laïque, notamment par l'empereur, des évêques et des principaux titulaires de charges ecclésiastiques. [...] Henri IV décide de réunir son clergé pour déposer Grégoire VII en 1075. Celui-ci répond en excommuniant l'empereur et en déliant ses sujets du serment d'obéissance." (Thomas TANASE, Histoire de la papauté d'Occident, Gallimard, Folio Inédit Histoire 2019, p. 148.)

 

La réforme grégorienne

 

"Hildebrand n'apportait pas sur le trône de Pierre une doctrine toute élaborée. Intelligent et instruit ce n'était pas un intellectuel spéculatif, mais beaucoup plus un homme d'action.

"En dehors de l'Écriture, l'Ancien Testament surtout, il connaissait très bien le droit canon, un peu les Pères. Par là, il se rattachait plus à la mentalité clunisienne qu'à la tradition dialectique.

"Au cardinal Humbert et à Pierre Damien il avait emprunté nombre d'idées essentielles. Au premier, la volonté d'indépendance absolue de la papauté, au second, celle de gouverner seul. (En 1057, Humbert publie l'Adversus simoniacos, Contre les simoniaques, dans lequel il rappelle que dans la coopération entre empire et sacerdoce c'est l'Église, âme du corps ecclésial dont le roi est la tête, qui détermine ce qu'il faut faire. Il reconnaît que le roi prend part à l'élection des prélats, mais souligne que cela ne signifie pas qu'il lui revient de les choisir et encore moins de les investir...)

"Grégoire considérait que l'essentiel de sa tâche était de rétablir l''ordre juste' qui, selon saint Augustin, était la condition même de l'installation du royaume de Dieu sur terre.

La justice étant la vertu qui rend à chacun ce qui lui appartient..., "le maître mot de son vocabulaire fut [...] justitia.

"L'établissement de la justice sur la terre devait produire la paix.

"Les thèmes grégoriens n'avaient rien de très original; on les retrouve six siècles avant chez saint Augustin." (Jean CHELINI, Histoire religieuse de l'Occident médiéval, Pluriel, Millau 2012, p. 277.) 

 

"La réforme [...] met l'accent sur la purification morale et disciplinaire du clergé. [...] [U]ne rupture se dessine au fur et à mesure que la papauté s'émancipe de la tutelle impériale sous les pontificats d'Étienne IX (1057-1059) et Nicolas II (1059-1061). La décision de confier aux cardinaux l'élection du pape, en 1059, enlève à l'empereur le choix du souverain pontife; elle marque un tournant majeur.

[...] Il y a [...] au fondement de l'exigence réformatrice une conscience accrue du péché, vécu sur un plan d'abord ecclésiologique. [...] La réforme se pense comme un retour aux origines, à la 'forme primitive de l'Église' (Ecclesiae primitivae forma), à la communauté des apôtres évoquée dans les Évangiles ou le livre des Actes." (Florian MAZEL, 888-1180 Féodalités, Histoire de France, sous la direction de Joël Cornette, Folio, Gallimard, Trebaseleghe, Italie 2019, p. 265-266.)

En effet, au IVe siècle, l'empereur Constantin se convertissant, il fit des évêques 'de hauts dignitaires, sur un pied d'égalité avec les sénateurs les plus aisés' (DUFY, 1997, 27). [...] Les postes ecclésiastiques [...] furent bientôt pris d'assaut par les fils de l'aristocratie, dont certains étaient nommés évêques avant même d'avoir été baptisés. Par la suite, l'accès une position importante au sein de l'Église fut principalement une question d'influence, de marchandage et, à l'occasion, d'hérédité. La simonie devint la règle: on assista à un trafic complexe et onéreux des postes ecclésiastiques, comprenant non seulement la vente de positions éminentes comme celle d'évêque, mais aussi celle de modestes fonctions paroissiales." (Rodney STARK, Faux Témoignages, Pour en finir avec les préjugés anticatholiques, Salvator, Paris 2019, p. 209.)

De nombreux conciles à partir du IVe siècle avaient condamné la simonie et déposer les clercs impliqués; seules les offrandes spontanées des fidèles étaient acceptées. Au Haut Moyen-Âge, on dénonçait surtout la simonie-achat dans les élections épiscopales et les ordinations (conciles mérovingiens d'Orléans en 533, 549, Clermont en 535, Paris en 614; Grégoire le Grand, Isidore de Séville, etc.).

Les pratiques simoniaques semblent particulièrement développées du IXe siècle au XIe siècle, et touchent toutes les fonctions religieuses. Le trafic des évêchés et des abbayes apparaît le plus scandaleux et certains souverains en tirent des revenus (Rodolphe II de Bourgogne 912-937, Henri Ier de France 1031-1060, Otton III 983-1002, Conrad II 1027-1039, Henri IV 1054-1105, etc.) ("SIMONIE" dans Dictionnaire du Moyen-Âge, sous la direction de Claude GAUVARD, Alain de LIBERA, Michel ZINK, Quadrige Puf, Paris 2002, p. 1335-1336.)

"Cette connivence de la féodalité occidentale et du clergé simoniaque et incontinent fit toucher du doigt à Grégoire VII la source profonde du mal, l'investiture laïque qui, avec elle, avait introduit dans le clergé le goût de l'argent et des femmes." (Jean CHELINI, Histoire religieuse de l'Occident médiéval, Pluriel, Millau 2012, p. 279.)

"L'action des réformateurs pèse surtout sur les prêtres, auxquels il s'agit d'imposer le célibat et la chasteté, seuls en mensure de leur conférer la pureté nécessaire à l'exercice de leur fonction. [...] La situation était plus délicate dans les campagnes où le concubinage des prêtres était largement pratiqué et toléré. Il était fréquent que les prêtres aient des enfants et il arrivait même que la cure d'une paroisse se transmette de père en fils. [...] [L]'efficacité du programme grégorien reste impossible à mesurer. Mais [...] les réformateurs sont bel et bien parvenus à créer chez de nombreux clercs un sentiment de culpabilité et à imposer un nouveau modèle." (Florian MAZEL, 888-1180 Féodalités, Histoire de France, sous la direction de Joël Cornette, Folio, Gallimard, Trebaseleghe, Italie 2019, p. 308-309.)

"Au fondement des principes grégoriens figure la séparation entre clercs et laïcs. [...] [C]ette conception implique [...] la désacralisation de tous les pouvoirs laïques. [...] [E]lle inspire, à la fin du XIIe siècle, les théories ministérielles de la royauté d'un Thomas Becket ou d'un Jean de Salisbury. [...] Animés de ces principes, les réformateurs considèrent que l'ensemble des fonctions, des biens, des lieux et des droits définis comme ecclésiastiques ou considérés comme tels doivent être attribués, possédés et exercés par les clercs eux-mêmes, de manière autonome. [...] La désignation des évêques doit revenir au 'clergé et au peuple' de chaque cité épiscopale, bientôt incarnés par le collège des chanoines de la cathédrale, ou de manière exceptionnelle à la papauté ou à ses représentants; la désignation des abbés doit quant à elle revenir au chapitre de l'abbaye ou à l'évêque selon les lieux et les circonstances. L'investiture des évêques [...] par un laïc, fût-il roi, est dénoncée avec vigueur.

"[...] Une telle redéfinition de l'Église et de sa place [...] représente une complète rupture par rapport à la tradition carolingienne. [...] À ce titre aussi la réforme 'grégorienne' apparaît comme une révolution culturelle." (Florian MAZEL, 888-1180 Féodalités, Histoire de France, sous la direction de Joël Cornette, Folio, Gallimard, Trebaseleghe, Italie 2019, p. 264-268.)

"Grégoire VII [...] condamna l'investiture laïque lors des synodes de 1075-1078 et 1080, excommuniant les contrevenants." (Dictionnaire du Moyen-Âge, sous la direction de Claude GAUVARD, Alain de LIBERA, Michel ZINK, Quadrige Puf, Paris 2002, p. 1336.)

Dans le domaine des miracles, "Grégoire VII, [...] se montre favorable au renforcement des contrôles des faits jugés 'miraculeux'." (Patrick SBALCHIERO, Enquête sur les miracles dans l'Église catholique, Artège, Paris 2019, p. 67.)

"Au cours de la seconde moitié du XIIIe siècle, les évêques mendiants pourront se généraliser. Il y aura des cardinaux, voire des papes dominicains et franciscains." (Thomas TANASE, Histoire de la papauté d'Occident, Gallimard, Folio Inédit Histoire 2019, p. 182.)

"Au Concile de Trente (1551-1552; 1562-1563), l'Église interdit définitivement la simonie, c'est-à-dire la vente de fonctions ecclésiastiques, [et] imposa le célibat des prêtres." (Rodney STARK, Faux Témoignages, Pour en finir avec les préjugés anticatholiques, Salvator, Paris 2019, p. 252.) "Le concile insiste [...] sur la réforme du clergé afin de mettre fin aux abus les plus criants de la Renaissance." (Thomas TANASE, Histoire de la papauté d'Occident, Gallimard, Folio Inédit Histoire 2019, p. 285.)

 

"La vision pontificale est mise en forme dans un document célèbre, les Dictatus Papae, une liste de points à défendre.

. Puisque l'Église romaine a été fondée par le Seigneur seul (article premier),

. seul le pontife romain peut être considéré comme universel (article 2),

. ce qui lui donne le droit de déposer ou absoudre tous les évêques (article 3),

. tandis que ses légats sont au-dessus de tous les évêques (article 4).

. Toutes les charges ecclésiastiques dépendent du pontife, qui, seul, peut redécouper les diocèses, nommer, déposer ou transférer les évêques, convoquer les conciles ou même 'proclamer de nouvelles lois selon les besoins du temps' (article 3-7 et 13-17).

. Le pape ne peut être jugé par personne (article 19),

. mais il peut juger n'importe quelle église (article 21).

. [...] Le titre de 'pape' lui est désormais réservé (article 11), parce que sa dignité est unique au monde. L'Église ne Rome n'a jamais erré et n'errera jamais, tandis que le pontife romain est 'sanctifié par les mérites de saint Pierre.'

Toute Église en désaccord avec Rome ne peut être catholique.

[...] Le monde, voué au péché, ne peut être libéré du mal que par l'obéissance au Christ; or, celle-ci ne peut que consister à suivre l'autorité de l'Église, c'est-à-dire du pape.

[...] [L]es pouvoirs laïcs ont leur autonomie, de la même manière que le corps a son autonomie par rapport à l'âme; mais c'est quand même l'âme qui doit fournir ses règles de comportement au corps et le contrôler. [...] En ce sens, la réforme grégorienne ne propose pas une théocratie [...] : le pape ne prétend pas se substituer aux pouvoirs laïcs.

 

"La réforme grégorienne va [...] en fait bien au-delà de la simple 'liberté' ou de la volonté de dégager les Églises des jeux politiques et de la corruption. La papauté grégorienne, [...] veut rompre avec les conceptions sacrées du pouvoir monarchique, ou avec l'association organique des empereurs avec leurs évêques. [...] Ce faisant, la réforme grégorienne commence à poser en des termes nouveaux la question des rapports entre pouvoir laïc et pouvoir religieux. Elle amorce à terme, [...] une forme de séparation avec les pouvoirs politiques et une laïcisation de ces derniers.(Thomas TANASE, Histoire de la papauté d'Occident, Gallimard, Folio Inédit Histoire 2019, p. 146-150.)

 

"La réforme grégorienne fut une révolution qui agita l'Église durant un siècle et remit totalement en causes ses rapports avec le système politique.

"[...] Ainsi, bien avant la séparation de 1905, le principe de l'autonomie des pouvoirs séculier et spirituel était acquis, et ce en raison de l'insistance de la papauté." (L'Église en procès, La Réponse des historiens, sous la direction de Jean Sévillia, Tallandier, Le Figaro, Paris 2019, p. 80.)

 

L'abondante législation est confirmée par le premier concile oecuménique de Latran en 1123. La simonie perdit de son acuité au XIIe siècle. Mais, paradoxalement, "du XIIIe au XVIe siècle, c'est sous la plume des opposants à la monarchie pontificale que revient de manière récurrente l'accusation de simonie au sujet de la vente des indulgences" (Dictionnaire du Moyen-Âge, sous la direction de Claude GAUVARD, Alain de LIBERA, Michel ZINK, Quadrige Puf, Paris 2002, p. 1336), expression de la protestation luthérienne, l'évolution du concept et de la pratique de la pénitence ayant vu progresser l'idée d'une tarification des peines imposées en ce monde, aux confessés repentants.

 

"Dans l'empire, les évêques allemands conscients de l'importance politique que leur conféraient la nomination impériale et le rôle d'évêques-fonctionnaires, tenaient à conserver le statu quo... Ces prélats proches du trône..., ne voulaient pas renoncer à leur pouvoir politique. Grégoire VII eut donc à lutter à la fois contre l'empereur et, à quelques exceptions près, contre l'épiscopat allemand. (Jean CHELINI, Histoire religieuse de l'Occident médiéval, Pluriel, Millau 2012, p. 281.)

 

La croisade. "Grégoire VII avait pensé organiser une campagne pour aider Byzance contre les Turcs, avec l'idée de faire revenir Constantinople dans le giron romain." (Thomas TANASE, Histoire de la papauté d'Occident, Gallimard, Folio Inédit Histoire 2019, p. 153)

 

Le roi des Romains Henri IV agenouillé devant Mathilde de Toscane en présence de l'abbé Hugues de Cluny, miniature de la Vita Mathildis (xiie siècle).

La pénitence de Canossa (1077)

 

"Au départ, les projets grandioses de Grégoire VII ne donnent que peu de résultats. Dans un premier temps Henri IV, grâce à l'intercession de la puissante comtesse de Toscane, Mathilde, semble faire amende honorable. En janvier 1077, l'empereur vient en tenue de pénitent, pieds nus dans la neige devant les murailles de la citadelle de Canossa en Italie du nord, où s'est réfugié le pape. [...] Canossa ne peut qu'obliger le pape à pardonner et se réconcilier. [...] Cependant l'affrontement ne cesse pas, et Henri IV ne tarde pas à réaffirmer son indépendance. Grégoire VII l'excommunie de nouveau en 1080, mais cette fois-ci, Henri IV qui a éliminé ses adversaires peut descendre en Italie et occuper Rome où il installe un antipape. Grégoire VII doit s'enfuir de Rome sous la protection des troupes normandes, qui en profitent pour piller la ville." (Thomas TANASE, Histoire de la papauté d'Occident, Gallimard, Folio Inédit Histoire 2019, p. 151-152)

 

Henri à Canossa, toile d'Eduard Schwoiser, 1862.

L'absolution de Canossa montre l'impossibilité pour le roi d'être prince et prêtre à la fois.

 

"[L]es Dictatus Papae ont indiqué ce qui fera la force de l'institution pontificale : une vision portée par une administration, un droit et une diplomatie. La scène de l'humiliation vécue par l'empereur à Canossa, [...] devient un symbole puissant : le pouvoir impérial a bien reconnu et mis en scène l'autorité des papes." (Thomas TANASE, Histoire de la papauté d'Occident, Gallimard, Folio Inédit Histoire 2019, p. 152.)

 

Yves de Chartres

"En France, ... [a]près de longues négociations, Philippe Ier et les grands du royaume renoncèrent à l'investiture laïque par la crosse et l'anneau en 1098. Mais ils conservèrent le droit d'agrément à l'élection canonique, et continuèrent d'investir les prélats du temporel de leur église, en échange du serment de fidélité. Cet accommodement [...] devait servir à l'élaboration du concordat de Worms, [...] conçu par Yves de Chartres, [...] canoniste (1010-1116) qui lutta avec énergie pour le triomphe de la réforme. [...] Sa thèse distinguait fortement les deux pouvoirs spirituel et temporel, ce qui séparait les deux investitures, l'une ecclésiastique pour la fonction spirituelle, l'autre laïque pour le gouvernement temporel et les biens (regalia ou temporalia) liés à la fonction épiscopale. Dans l'esprit d'Yves de Chartres, les difficultés [...] devaient être résolues par la collaboration active des deux pouvoirs. [...] Au milieu du XIIe siècle, dans ce domaine, la réforme grégorienne avait triomphé en France.

En Angleterre, l'évolution fut moins favorable. [...] Le souverain (Guillaume le Roux, fils de Guillaume le Conquérant) poursuivit de sa vindicte Anselme, le nouvel archevêque de Cantorbéry, partisan de la réforme, qui dut se réfugier auprès d'Urbain II en 1097. Mais Henri Ier Beauclerc, frère de Guillaume le Roux, conclut un accord avec l'archevêque en 1105. Henri Ier renonça à l'investiture par la crosse et l'anneau et Anselme accepta le serment de vassalité. (Jean CHELINI, Histoire religieuse de l'Occident médiéval, Pluriel, Millau 2012, p. 286-287.)


Grégoire VII fut atteint d'une maladie qui le réduisit à la dernière extrémité. La Sainte Vierge lui apparut et lui demanda s'il avait assez souffert : "Glorieuse Dame, répondit-il, c'est à vous d'en juger." La Vierge le toucha de la main et disparut. Le Pontife était guéri et put célébrer la Sainte Messe le lendemain en présence de tout le peuple consolé.

Grégoire, un an avant sa mort, dut fuir en exil à Salerne; il prédit le triomphe de son Église et rendit son âme à Dieu, le 25 mai 1085, en prononçant ces mots : "J'ai aimé la justice et j'ai haï l'iniquité; c'est pour cela que je meurs en exil."

 

Au concordat de Worms signé avec l'empereur germanique le 23 septembre 1122, selon le précédent inspiré d'Yves de Chartres, l'investiture épiscopale est scindée en deux. L'empereur renonçait à la cérémonie par la crosse et l'anneau et s'engageait à laisser librement se dérouler les élections épiscopales. En échange, le pape accordait à l'empereur ou à son mandataire le droit d'être présent à l'élection, et en cas de contestation, d'arbitrer en faveur du candidat le plus digne. (Jean CHELINI, Histoire religieuse de l'Occident médiéval, Pluriel, Millau 2012, p. 291.) L'original de l'acte de l'empereur Henri V est conservé aujourd'hui aux archives du Vatican. 

"Le concordat de Worms et le premier concile oecuménique du Latran mettaient un terme définitif au fonctionnement du césaropapisme." (J. CHELINI, Histoire religieuse de l'Occident médiéval, ibid., p. 293), hérité de l'empire romain.

Néanmoins, la querelle des investitures rebondira en Angleterre sous le règne d'Henri II Plantagenêt (1154-1189) qui voulut exercer le plus strictement possible la tutelle royale sur l'Église d'Angleterre. Le nouvel archevêque de Cantorbéry, l'ami du roi et ancien chancelier du royaume, Thomas Becket, s'éleva contre les prétentions d'Henri II et fut obligé de s'exiler en 1164. Rentré en Angleterre en 1170, il sera assassiné dans sa cathédrale par quatre chevaliers croyant exécuter le voeu secret du roi. Le pape prononça aussitôt l'excommunication contre les meurtriers et canonisa Thomas comme martyr en 1173. Henri II s'humiliera publiquement auprès du tombeau du saint. Son attitude sera ici à rapprocher de celle d'Henri IV d'Allemagne à Canossa. Sous Jean sans Terre (1199-1216), celui-ci refusa de reconnaître l'élection du cardinal Etienne de Langton, au siège primatial de Cantorbéry. Après avoir interdit ce royaume (1208), le pape excommunia le souverain en 1209. Devant la menace de la déposition, Jean capitula, craignant que son seigneur pour les fiefs normands et aquitains, le roi de France Philippe Auguste, ne fût chargé d'exécuter la sentence. (J. CHELINI, Histoire religieuse de l'Occident médiéval, ibid., p. 309.)

La querelle des investitures rebondit également sous l'empereur germanique Frédéric Barberousse (1155-1190) qui reprit l'habitude de disposer des évêchés. La lutte entamée marquera l'apogée de la querelle du Sacerdoce et de l'empire. Le pape Alexandre III (1159-1181) fut obligé de se réfugier en France. En 1167, Barberousse s'emparera de Rome et pillera la ville, après avoir attaqué Saint-Pierre au feu grégeois et massacré, sur le tombeau même de l'Apôtre, ceux qui résistaient. La lourde défaite qu'il subit le 29 mai 1176 à Legnano devant les troupes de la Ligue lombarde l'obligera à composer en 1177 et, par la paix de Venise, à reconnaître Alexandre III, en abandonnant son dernier antipape et en renonçant à se mêler de l'élection pontificale. Alexandre III sera ramené à Rome par les troupes allemandes en 1178. (Jean CHELINI, Histoire religieuse de l'Occident médiéval, Pluriel, Millau 2012, p. 302.) Barberousse mourra le 10 juin 1190, durant la croisade, noyé dans un petit fleuve de Cilicie, le Sélef, dans les valons du Taurus, aux portes de la Syrie.

 

En France, la collaboration des deux pouvoirs spirituel et temporel, dans le respect de l'indépendance mutuelle caractérisera au XIIIe siècle la royauté chrétienne de saint Louis. Ainsi, s'affirmera dans l'Occident chrétien une monarchie, absolument indépendante du pape au temporel, qui poursuivra aussi bien que la papauté les exigences de la justice et de la paix. 

 

"Les siècles de la féodalité, longtemps définis comme des siècles de fer', correspondent en réalité au moment du 'décollage' européen." (Jean-Louis Biget, Préface dans Florian MAZEL, 888-1180 Féodalités, Histoire de France, sous la direction de Joël Cornette, Folio, Gallimard, Trebaseleghe, Italie 2019, p. 10.)

 

"[...] À partir du milieu du XI siècle, la rupture grégorienne, mais aussi l'essor urbain, l'affirmation de la seigneurie castrale et les transformations des campagnes ouvrent la voie à l'émergence de nouveaux horizons politiques [...], dont le regain de puissance du roi et l'épanouissement de la culture chevaleresque constituent les aspects significatifs." (Florian MAZEL, 888-1180 Féodalités, Histoire de France, sous la direction de Joël Cornette, Folio, Gallimard, Trebaseleghe, Italie 2019, p. 22.) 

L'ordre créé par la réforme grégorienne ne sera fondamentalement remis en question que huit siècles plus tard, par les révolutionnaires français, réactualisant la confusion antique du politique et du spirituel, avec "la constitution civile du clergé du 12 juillet 1790" qui "instaure une désignation aux charges ecclésiastiques par le vote des citoyens. Les religieux deviendront des fonctionnaires de l'État. Les évêques seront consacrés sans intervention du pape." (Thomas TANASE, Histoire de la papauté d'Occident, Gallimard, Folio Inédit Histoire 2019, p. 337-338.) On revient au césaropapisme le plus antichrétien.

Paradoxalement au XXe siècle, c'est la papauté elle-même qui reviendra sur la réforme grégorienne, avec "un concile très occidental, dont le tempo sera donné par un épiscopat nord-européen, pour ne pas dire carolingien", qui "voit arriver à maturité [...] la nouvelle théologie, très critique envers l'incapacité du monde curial romain à se rendre compte des défis posés par l'areligiosité du monde contemporain", et qui "adopte le 21 novembre 1964 la constitution Lumen gentium, qui pose les principes fondamentaux de ce que sera l'enseignement du concile."

[...] "[C]omme tous ses fidèles ont été régénérés par le Saint-Esprit, ils sont tous appelés à un 'sacerdoce commun'. [...] En d'autres termes, cette constitution cherche à revenir sur la séparation entre clercs et laïcs progressivement montée en puissance depuis la réforme grégorienne, pour affirmer au contraire la participation de tous dans un rapport d'égalité à la vie de l'Église. " (Thomas TANASE, Histoire de la papauté d'Occident, Gallimard, Folio Inédit Histoire 2019, p. 422-429.) 

Jean XXIII, dans l'encyclique Pacem in terris, le 11 avril 1963, dit "explicitement que les États sont dépassés et incapables d'assurer le bien commun, et appelle "à la constitution d'une autorité publique de compétence universelle", dont les rapports avec les États, "les citoyens, les familles et les corps intermédiaires doivent être régis par le principe de subsidiarité", un avenir préfiguré par les Nations-Unies et la Déclaration universelle des droits de l'homme. Tous les catholiques sont appelés à s'engager pour cette tâche." (Thomas TANASE, Histoire de la papauté, ibid., p. 425.)

"La constitution Gaudium et spes, [...] reprend les principes de Pacem in terris ou du discours à l'ONU de Paul VI. (Thomas TANASE, Histoire de la papauté, ibid., p. 430.)

"L'encyclique Populorum progressio de 1967 complétera Gaudium et spes", avec un "un idéal ecclésial fait désormais d'engagements, de mobilisations et de participation de tous." (Thomas TANASE, Histoire de la papauté, ibid., p. 431.)

En confondant clercs et laïcs (le "sacerdoce commun" de LG 34), en associant étroitement tous les croyants à la vie politique, en s'engageant résolument pour un modèle global qui sert de base au nouvel ordre international, cette nouvelle orientation revenant sur mille ans de distinction des clercs et des laïcs de la réforme grégorienne est-elle la plus adaptée pour précisément lutter contre "l'areligiosité" du monde contemporain? C'est cela, la question qui demeure.

 

****

Sources : (1) Abbé L. Jaud, Vie des Saints pour tous les jours de l'année, Tours, Mame, 1950. Les saints du jour; (2) Thomas TANASE, Histoire de la papauté d'Occident, Gallimard, Folio Inédit Histoire 2019 ; (3) Florian MAZEL, 888-1180 Féodalités, Histoire de France, sous la direction de Joël Cornette, Folio, Gallimard, Trebaseleghe, Italie 2019.

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20 mai 2009 3 20 /05 /mai /2009 10:59

Le testament politique de Louis XVI retrouvé
Le Figaro
Jacques de Saint Victor
19/05/2009 | Mise à jour : 19:38

 

Le testament politique de Louis XVI retrouvé : &quot;Français,... méfiez-vous des suggestions et des mensonges de vos faux amis, revenez à votre Roi&quot; (Louis XVI)


"La dernière page du manuscrit, qui en compte seize en tout, racheté par un collectionneur français.
Louis XVI termine son message par ces mots : « Français, et vous surtout Parisiens, vous habitants d'une ville que les ancêtres de Sa Majesté se plaisaient à appeler la bonne ville de Paris, méfiez-vous des suggestions et des mensonges de vos faux amis, revenez à votre Roi, il sera toujours votre père, votre meilleur ami. Quel plaisir n'aura-t-il pas d'oublier toutes ses injures personnelles, et de se revoir au milieu de vous lorsqu'une Constitution qu'il aura acceptée librement fera que notre sainte religion sera respectée, que le gouvernement sera établi sur un pied stable et utile par son action, que les biens et l'état de chacun ne seront plus troublés, que les lois ne seront plus enfreintes impunément, et qu'enfin la liberté sera posée sur des bases fermes et inébranlables. A Paris, le 20 juin 1791, Louis.» (DR)

 

 
Avant de fuir en juin 1791, le roi de France avait rédigé un texte pour se justifier. Le manuscrit, qui avait disparu, a été découvert aux Etats-Unis... Il avait disparu depuis la Révolution française. Il se cachait dans une collection américaine où il vient d'être acquis par un Français, collectionneur de manuscrits anciens.

... [C]ette Déclaration à tous les Français, un manuscrit de seize pages in quarto, qui deviendra, selon la tradition historique, son «testament politique» (à ne pas confondre avec le testament qu'il rédigera dans la prison du Temple avant de monter sur l'échafaud et qui est plus personnel et moral). 


Dans ce texte ... Louis XVI entend exprimer sa conception politique la plus profonde. Au moment de le rédiger, il se sent libéré des contraintes, des faux-semblants et des réserves qu'il a toujours dû s'imposer depuis le début de la Révolution. Il déclare même, au moment de partir, qu'«une fois le cul sur la selle, il serait tout autre». Se voyant déjà loin de Paris et de l'Assemblée, il livre sa véritable conception des événements révolutionnaires, depuis la réunion des États généraux, et exprime son idéal politique, une monarchie constitutionnelle avec un monarque puissant.

C'est donc un texte d'une portée considérable. Dans sa biographie de Louis XVI, Jean-Christian Petitfils, insiste à juste titre sur son caractère essentiel pour bien comprendre l'évolution de la pensée du monarque : «La plupart des historiens, écrit Petitfils à propos de la déclaration royale, ne lui ont pas donné l'importance qu'elle mérite. Ils l'ont soit négligée, soit hâtivement lue et commentée» («Louis XVI», Perrin, 2005, p. 810.). Son contenu n'était en effet pas ignoré des savants, dans la mesure où le texte a été reproduit dans de nombreux documents parlementaires, notamment les Archives parlementaires (publiées sous le Second Empire), mais l'original avait disparu. C'est lui qui vient enfin d'être retrouvé. Il ne fait aucun doute qu'il s'agit du document authentique. ... Cette certitude est confirmée par des spécialistes de grand renom, comme Thierry Bodin, expert en autographes près la cour d'appel de Paris. Pour ce dernier, la paternité du document est évidente. «C'est la signature du roi et, surtout, il a été paraphé et signé par le président de l'Assemblée nationale, Alexandre de Beauharnais.» D'autant que la prise de Gérard Lhéritier est double. Il y a non seulement le document en lui-même mais un autre manuscrit de huit pages rédigées par le propre frère de Louis XVI, le comte de Provence, futur Louis XVIII.

[O]n ne sait pas comment le manuscrit a pu disparaître pour ensuite quitter le territoire. Son existence est signalée dans les années 1950, à l'occasion d'une vente Hennessy, mais le document original n'y figure pas. Puis on perd définitivement sa trace jusqu'à son acquisition aujourd'hui par la société Aristophil.

[L]a Déclaration fut... une des pièces à charge lors du procès du roi sous la Terreur. Ainsi, le rapport d'accusation, lu par Lindet le 10 décembre 1792 [Robert Lindet... "célibataire, franc-maçon, ami des livres...". Source : François PASCAL, L'économie dans la Terreur. Robert Lindet (1746-1825), Paris, Éditions SPM, 1999], à la Convention, le cite précisément et l'utilise pour prouver la duplicité du roi et ses mauvaises intentions. «C'était sans doute le Manifeste destiné à plonger la France dans les horreurs de la guerre civile, écrit Lindet. (…) Son Manifeste du 20 juin atteste ses intentions hostiles ; il voulait le renversement de l'État, puisqu'il ne voulait ni les lois, ni la Constitution qu'il avait juré de maintenir» («Moniteur», tome XV, p. 715.).

Indéniablement, cette Déclaration a contribué à poser Louis XVI en ennemi de la Révolution. Mais que dit précisément le texte ? En réalité, le roi est loin d'avoir rédigé un brûlot contre-révolutionnaire. Il ne se résout certes pas à l'abaissement de la monarchie. Il juge que les réformes de l'Assemblée et l'attitude des clubs, «calomniateurs et incendiaires», ont porté atteinte à «la dignité de la Couronne de France». Il s'en prend... au refus, par l'Assemblée, de lui accorder un droit de veto absolu (il n'est que «relatif»), au poids excessif des comités de la Constituante, notamment le Comité des recherches qui exerce, selon le roi, «un véritable despotisme plus barbare et plus insupportable qu'aucun de ceux dont l'histoire ait jamais fait mention» [prophétique!].


Le monarque n'avait jamais été aussi conciliant. Le roi critique aussi l'excessive décentralisation, la suppression de son droit de grâce, etc. Mais, sur le plan social, il se rallie pourtant à la révolution juridique de l'été 1789 ; il ne rejette plus l'abolition des ordres, comme dans sa Déclaration du 23 juin 1789. Il admet l'égalité civile et insiste même sur les réformes qu'il avait cherché à faire, notamment en 1787, en matière fiscale, afin que les privilégiés ne bénéficient plus d'exemptions indues. Il conclut, sur le ton de l'époque : «Français, et vous surtout Parisiens (…), revenez à votre roi ; il sera toujours votre père, votre meilleur ami

La rédaction du texte lui a pris à peu près quatre ou cinq mois de réflexion. Il y a travaillé seul, à l'insu de ses ministres, et il n'y associera son frère qu'à la dernière minute, le samedi 18 juin, comme en témoigne ce dernier. On sait comment tout cela finira. Son arrestation à Varennes va, comme le rappelle Mona Ozouf, se révéler fatale pour la monarchie («Varennes, la mort de la royauté (21 juin 1791)», Gallimard, 2008). La déclaration du roi se montrera bien incapable de lui sauver la mise. Bien au contraire. Le prestige de la monarchie sera pour jamais terni par cette équipée malheureuse [l'abbé Barruel, dans Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, 1797, nous révèle la cause secrète de cette "fuite manquée" : elle fut programmée et organisée par le franc-maçon LaFayette, ainsi que le lieu de son arrestation, afin de discréditer le roi et de s'en servir contre lui... Mais cela chut... L'historiquement correct ne vous le dira pas. Les "Mémoires" ont été réédité en deux tomes aux Editions de Chiré en 2005.]

[Les monumens publics pourraient manquer à l'Historien sur la conduite de La Fayette dans cette ciconstance. Bien des personnes ont voulu faire croire qu'il n'avait pas été prévenu du départ du Roi; voici la vérité des faits: Une femme Allemande mariée à un Français nommé Rochereuil, était attachée à la Reine en qualité de Porte-chaise d'affaires. Cette femme avait témoigné tant d'indignation & versé tant de larmes sur les horreurs des 5 & 6 octobre, que la Reine touchée de ces preuves d'attachement, lui donna sa confiance, la charge du soin de préparer les bouillons, & la logea au rez-de-chaussée de son appartement, dans une chambre qui communiquait à l'apaprtement qu'avait occupé M. le Duc de Villequier. Au commencement de juin, la Reine méditant son évasion, fit transporter dans une autre chambre la femme Rochereuil. Celle-ci soupçonna des projets; elle épia le Roi & la Reine. la confiance qu'on avait en elle, la mit à la portée de connaître exactement ce qui se méditait pour la fuite du Roi. le 10 juin, elle en dénonça les préparatifs à MM. de La Fayette, de Gouvion, & au Comité des recherches de l'Assemblée nationale... Elle eut avec eux onze conférences, dans l'espace de neuf jours. D'après ces dénonciations, M. de La fayette chargea treize Officiers de confiance, de faire toutes les nuits des patrouilles dans l'enceinte des Thuileries, avec l'ordre secret de favoriser l'évasion... Ses ordres furent donnés de même sur la route... Drouet fut prévenu du rôle qu'il avait à jouer... Tout le reste de la fatale journée de Varennes & de l'arrestation du Roi se conçoit aisément, si ce n'est cependant l'excès de cette insolence avec laquelle La Fayette usa de sa victoire, & des outrages qu'il fit essuyer à Louis XVI, en le ramenant dans sa prison des Thuileries.

"Une chose encore assez inconcevable, c'est que lorsque la Reine, instruite des trahisons de la femme Rochereuil, l'eut chassée, cette mégère eut encore la hardiesse de présenter un mémoire rédigé par un Député, pour rentrer au service de la Reine, & pour lui dire qu'elle n'avait pu mieux prouver sa reconnaissance & sa fidélité, qu'en empêchant Sa Majesté de suivre les conseils des Royalistes. - Ce mémoire fut remis par la Reine à M. Prieur, historiographe du département des affaires étrangères. - Quant à la dénonciation même, elle est précieusement conservée aux archives appelées 'nationales'..." Augustin Barruel, Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, P. Fauche Libraire, Hambourg 1799, t. V, note p. 141-142). Source : Christ-Roi.net]


"[C]omme le remarque à juste titre Jean-Christian Petitfils, ce testament politique de Louis XVI prouve que le roi n'avait jamais été aussi conciliant. C'est ce triste paradoxe que met en évidence le document laissé à l'Assemblée : «Jamais Louis XVI n'avait été aussi proche de la Révolution qu'en fuyant la capitale. Sur la route de Varennes, il était devenu un souverain constitutionnel, à la recherche, hélas, d'une impossible Constitution» («Louis XVI», op. cit., p. 815.). De toute cette histoire tragique, il ne reste plus aujourd'hui qu'un seul témoignage, ce manuscrit oublié." 

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7 mai 2009 4 07 /05 /mai /2009 22:05

Mis à jour le 31 août 2013.

Principe du moteur de la Révolution
 
Nombreux sont les catholiques et/ou les monarchistes qui, par le biais du suffrage universel, espèrent restaurer la cité traditionnelle ― ou au moins freiner la révolution. Il suffirait pour cela d’une campagne électorale, ou d’un “lobbying” bien mené. Difficile en effet de résister à la tentation de prendre l’adversaire à son propre piège, en utilisant l’arme qu’il met à notre disposition : le vote. Et pourtant, ce serait se méprendre tragiquement sur la nature de cette arme.
 

Il faut reconnaitre dans le Berbère saint Augustin l’un des principaux artisans de l’Occident chrétien, et son chef d’œuvre La Cité de Dieu, reste une référence essentielle aux sciences politiques. Dans cet ouvrage, l’évêque d’Hippone distingue deux cités :

Deux amours ont bâti deux cités ; l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu fit la cité terrestre ; l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi fit la cité de Dieu.

Le médiéviste Lemarignier commente :

La cité de Dieu, c’est la cité des justes qui cherchent le royaume de Dieu avant de faire partie, dans le ciel, du nombre des élus. À cette cité de Dieu, civitas Dei, saint Augustin oppose la cité terrestre, civitas terrena, qui groupe ceux qui ne cherchent pas le Royaume de Dieu. Aux uns et aux autres, il a donné le nom mystique de “cité”… [Jean-François LEMARIGNIER, La France médiévale, Édition A. Colin, Paris, 2002, p.37.] 

Avec l’avènement de la Modernité, l’amour de soi prend sa revanche, les Lumières le dotent d’un corpus doctrinal et politique qui produit un type de société inédit dans l’histoire de l’humanité : Dieu y est absent des institutions et relégué dans la sphère privée.

Comme un écho à la vieille distinction augustinienne, et pour rendre compte de l’apparition cette nouveauté, les sociologues, historiens et philosophes ont introduit les concepts d’hétéronomie et d’autonomie :

  • La société hétéronome trouve sa justification, sa légitimité hors d’elle-même, dans la divinité ; Jean-Luc Chabot, juriste et professeur à l’Institut d’Études Politiques de Paris, précise :
    Les sociétés dites hétéronomes fonctionnent […] sur la base d’un système de valeurs découlant d’un principe qui leur est à la fois extérieur et supérieur […], elles sont marquées par la transcendance de la divinité au regard de la vie humaine et de son organisation sociale. [ Jean-Luc CHABOT, Le nationalisme, col. Que Sais-Je, 1997, p.14.]
    Tel est le cas de France monarchique où Jésus-Christ est reconnu institutionnellement vrai Roi par son lieutenant lors de la cérémonie du sacre. Cette société chrétienne mérite donc pleinement la qualification de cité de Dieu.
  • La société autonome trouve sa justification, sa légitimité, en elle-même et en fin de compte, dans l’homme.
    Au sein [des] sociétés d’Europe occidentale s’est développé à partir du XVIe siècle un dessein d’autonomie, non pas seulement du pouvoir civil par rapport au pouvoir ecclésiastique, mais bien plus fondamentalement de la société humaine prétendant se constituer en principe d’elle-même. Un tel propos visait implicitement à opérer un transfert de l’absolu de la transcendance religieuse au profit de l’immanence politique et sociale, à substituer une normativité fondée sur l’altérité religieuse par une normativité purement humaine, ayant une prétention à s’autolégitimer soit par la raison individuelle, soit par l’ordre social. [Jean-Luc CHABOT, Le nationalisme, col. Que Sais-Je, 1997, p.15.]
    C’est le cas des sociétés issues des trois idéologies révolutionnaires de 1789 : le libéralisme, le nationalisme et le socialisme. Nous appellerons cette société inédite la cité de l’homme-dieu.
Deux conceptions de l’homme

Essentiellement, l’objet du combat entre ces deux cités, est une conception radicalement opposée de ce qu’est l’être humain et de sa place.

Pour le chrétien :

  • Il existe une seule nature humaine à travers les âges. De la lecture des textes bibliques en passan