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6 décembre 2009 7 06 /12 /décembre /2009 06:37

Quid facere ?

Que faire ?

 

La contre-révolution n’est pas ce que vous pensez

 

Le texte qui suit est extrait d’un article de Mme Luce Quenette (In Le Sel de la terre[1], numéro 22, automne 1997, pp. 214-233.)

 

I. La contre-révolution est-elle possible ? Dans l'immensité du péril, ceux qui s'opposent peuvent-ils espérer la victoire ?

 

christ1a.jpg- Pour la vérité, il n'est pas de péril immense. Tout danger lui est mesuré. La vérité seule est infinie. La puissance du vrai est toujours infiniment plus grande que celle du faux.

 

Ce qui fait la puissance du faux vient toujours du vrai qu'il contredit - du vrai qu'il s'acharne à détruire et donc de la malice des démons et des hommes qui se servent du bien contre le bien et de l'existence que Dieu leur accorde contre Dieu.

 

La contre-révolution est donc seule positive. Elle est donc seule vraie, seule réelle et vivante de réalité. Il est donc de foi que ceux qui sont avec Dieu vaincront à la fin. Ce qui est irréel disparaîtra « au souffle de sa bouche ».

 

Et Satan sera enchaîné pour l'éternité.

 

Non seulement nous avons le devoir d'espérer la victoire définitive de la contre-révolution, mais nous avons le devoir pressant, absolu, quotidien de combattre la révolution.

 

Elle dit non serviam : je ne servirai pas.

 

Nous disons et faisons serviamus : servons !

 

Soyons les esclaves de la vérité. La victoire de la contre-révolution est d'abord une certitude et un commandement.

 

II. Oui, mais dans le temps que nous vivons, la victoire n'est-elle pas vraisemblablement à la révolution ? N'est-il pas prudent de lui accorder quelque chose pour ne pas être emporté par elle ? Et ne suffit-il pas de « nous garder purs du siècle présent » ?

 

- Le vrai absolu est toujours distinct du vraisemblable. Les apparences humaines, les chances matérielles ne sont pas les pensées de Dieu. Le moindre consentement à la révolution intrinsèquement perverse est une matière grave et tout l'enseignement de l'Église authentique, particulièrement la doctrine sociale de l'Église, mise en lumière aujourd'hui par tant de bons écrits, vise à nous en donner la pleine advertance. Or le catéchisme nous enseigne que les trois conditions du péché mortel sont : la matière grave - le plein consentement - la pleine advertance.

 

Une connivence avec la révolution est donc plus qu'un danger pour l'état de grâce. Nous « garder purs du siècle présent » c'est d'abord conserver l'état de grâce - et par conséquent vivre dans une intransigeance absolue avec la révolution.

 

 

La révolution est un tout intrinsèquement pervers, c'est un engrenage « impardonnable », une destruction du réel sans rémission. De même que l'esprit chrétien peut habiter tout entier dans la plus humble des actions, ainsi tout l'esprit de la subversion habite dans la plus insignifiante en apparence de ses démarches.

 

Le néant est absolu dans sa parodie, son blasphème de l'absolu, du vrai. Pour comprendre l'absolu de la révolution, il faut voir qu'elle doit parodier l'absolu de la seule religion, le christianisme. Lénine l'avait bien compris quand il disait que, si Dieu existait, il serait insensé de ne pas lui consacrer effectivement chacune de nos actions et chacune de nos pensées. Cet esprit absolu, a mis l'absolu de Dieu dans la révolution.

 

A l'absolu du néant, il faut opposer l'absolu de l'être.

 

III. Pourriez-vous condenser cette position : l'absolu du néant, dans un exemple concret ?

 

- Les exemples abondent. En voici un cité par Augustin Cochin (Itinéraires, 133 (mai 1969), p. 72) :

 

Volney en 1788 déclare qu'un noble bienfaisant est le plus dangereux de tous. Car la haine de classe se nourrit ainsi : la bonté et la vertu de ceux qu'on veut perdre sont des circonstances aggravantes.

 

Un jeune patron me cite, aujourd'hui, les invraisemblables démarches qu'il fait pour sauver de la prison les fils délinquants de ses ouvriers. Sont-ils reconnaissants ? demandai-je. Absolument pas, répond-il, dans leur mentalité (révolutionnaire) « c'est mon emploi ».

 

En révolution, la vertu est inutile ou plutôt « la vertu » c'est d'être le robot de la dialectique.

 

IV. Donnez-nous une vue d'ensemble des faiblesses fondamentales de la révolution et donc de nos raisons d'espérer la victoire de la contre-révolution.

 

- 1) La révolution n'est pas par soi. Elle vit de la contre-vérité. Donc la vérité est seule réelle [Exemples récents : "Nous sommes tous des enfants d'immigrés, des descendants d'étrangers" ; Eric Besson : "Il n'y a pas de français de souche" ; "La France n'existe pas"Martine Aubry : "L'identité de la France n'est pas ethnique, pas religieuse, pas culturelle" , etc.] La force du contre-révolutionnaire est dans la conviction que la vérité est, et que la révolution démasquée devient impuissante.

 

- 2) La révolution étant contre la vérité est contre la nature. Le contre-révolutionnaire doit être convaincu de l'essence permanente de la nature humaine et de la nature des choses - qui en appelle toujours véhémentement ou sourdement contre la révolution.

 

- 3) La révolution est contre la grâce racinée dans la nature. Donc la sainteté sous toutes ses formes, même celle d'un petit enfant, engendre, à l'insu de la révolution et à l'insu du diable, un ferment mortel pour la révolution.

 

- 4) Une preuve de l'immense faiblesse de la révolution c'est qu'elle ne vit que par la peur, non seulement la terreur qu'elle établit à l'extérieur, mais celle dont elle terrorise ses propres membres à l'intérieur.

 

La révolution a peur de la vérité, de la nature, de la grâce, c'est-à-dire de Dieu et elle a peur d'elle-même. En résumé la révolution a peur de l'enfer.

 

V. D'où vient que, rongée par le réel en tous ses ordres, et par elle-même dans ses entrailles, elle soit si puissante, si étendue, si universelle ?

 

- Elle semble puissante, étendue, universelle. Car la révolution n'est que ce qu'elle semble. Toute sa puissance est une opinion. C'est ce que l'opinion en dit qui est ce qu'elle est. Par conséquent, en reprenant chaque preuve de son impuissance, nous dirons que sa puissance lui vient de ce que les chrétiens croient :

 

1) qu'elle est par soi, qu'elle existe comme une réalité, un avènement d'une vérité jusque-là ignorée et que sous ses excès, elle a une essence propre, vivifiante et nouvelle, estimable ;

 

2) qu'elle est secundum naturam facteur puissant du développement spontané de la nature inconsciente, jusqu'à présent opprimée et mal connue ;

 

3) opprimée et méconnue par l'ancien christianisme qui détournait au profit d'une illusion supra terrestre les forces à employer à la construction d'un monde nouveau dont les bases sont données par la science, laquelle fournit l'idole du seul culte acceptable et rénové : l'homme contemporain ;

 

4) que la révolution, loin de faire peur, doit être accueillie avec compréhension, bien qu'il soit dommage que, dans son ardeur non encore canalisée, elle liquide l'opposition sans discernement.

 

Ce qui rend la révolution méchante, dit-on, c'est la hargne des « conservateurs ».

 

Avec des variantes, ces quatre chefs d'opinion plus ou moins conscients et exprimés stérilisent la contre-révolution.

 

Tant qu'ils croissent ou végètent dans une âme, elle est à son insu révolutionnaire.

 

Remarque : la révolution a mille déguisements. Elle porte rarement son vrai nom. Quand elle est bonne fille, elle se laisse appeler contestation. Mais elle préfère : aggiornamento - réforme - mise à jour - pastorale - recyclage - révision de vie - dialogue - échange culturel - session - esprit du concile - oecuménisme - commentaire d'encyclique - liturgie nouvelle - recherche - expérience - mouvement - avènement - événement - engagement - signes des temps - horizon - préparation d'horizon. Et encore : voix de la hiérarchie - décision des chapitres -, et, pendant qu'on y est : investissement de l'Esprit-Saint.

 

Seule la surabondance rabelaisienne pourrait énumérer ses déguisements. La révolution a trois mille robes comme Élisabeth Ière, et de temps en temps, un de ses apôtres lui trouve une maxime frappante pour son blason mutant, par exemple : « Dieu n'est pas conservateur ! »

 

VI. Quels dogmes de la religion catholique rendent compte de l'« existence » relative de la révolution ?

 

- le dogme de la chute originelle ;

 

- des suites du péché, c'est-à-dire l'attrait du mal ou concupiscence ;

 

- l'existence et l'action du démon et de ses anges : c'est-à-dire la tentation de s'égaler à Dieu ;

 

- ce mystère d'iniquité se rattache aussi à l'intention divine d'éprouver les bons, de les préserver du monde, tout en les laissant dans le monde, selon la conduite providentielle exposée dans la parabole de l'ivraie.

 

Il en ressort que la lutte contre toutes les formes de révolution en soi et hors de soi[2] est à la fois l'épreuve quotidienne et l'épreuve suprême du chrétien ;

 

- le mystère de la croix où la révolte a cloué Jésus-Christ. Par la croix, l'obéissance est entrée dans la gloire. D'où, pour le chrétien : le mystère de l'imitation de Jésus-Christ.

 

VII. Quelle est donc l'attitude fondamentale en face de la révolution ?

 

- C'est l'intransigeance absolue - l'intolérance sans condition. On dit avec raison qu'il faut l'intolérance de l'erreur et la tolérance des personnes.

 

Quand il s'agit de l'intrinsèquement pervers, de l'esprit de la révolution, il convient de distinguer ce qui est possible dans la tolérance des personnes, c'est-à-dire selon quelle règle doit s'exercer la charité. Il suffit :

 

1) de l'affirmation claire et vigoureuse de la vérité, en dehors et indépendamment de tout dialogue contestataire. Que ceux qui errent aillent chercher la vérité là où elle est clairement et officiellement à leur disposition ;

 

2) en condamnant l'esprit de révolution, de laisser à Dieu le jugement de l'individu. Prier pour lui, et, pour lui, faire pénitence. Un point c'est tout !

 

Tout le reste est trahison, sentimentalité, tentation, entrée dans l'engrenage. C'est par le principe contradictoire de la tolérance que Voltaire a préparé la révolution. Il a savamment confondu dans ses pamphlets, ses contes, ses révisions de procès, la vérité avec le fanatisme - la multiplicité des erreurs avec la tolérance et la fraternité. La vérité est une, absolue, et toute concession est erreur ; l'essentielle charité envers l'erreur est l'expression claire de la vérité [1].

 

VIII. Si l'intransigeance doit être absolue dans l'expression de la vérité, et dans le but et la fin, n'est-il pas habile de se servir des moyens mêmes de la révolution ? Par exemple le dialogue de groupe, en y apportant la contestation et la protestation du vrai, afin de la battre ainsi sur son propre terrain ?

 

- La philosophie nous apprend, et c'est une évidence, que les moyens participent de la nature de la fin. Ainsi on ne peut parvenir à une bonne fin morale par des moyens immoraux [contrairement au principe illuministe, la fin ne sanctifie pas les moyens]. Si la fin est intrinsèquement perverse, les moyens qui lui réussissent le sont également. Le terrain et les moyens de la révolution sont intrinsèquement pervers.

 

User des moyens de la révolution, c'est déjà lui appartenir.

 

Mieux, la révolution ne demande pas autre chose de ses opposants que de « lui faire la politesse, la gentillesse, voire la charité, de venir contester contre elle ». C'est que l'opposition à l'intérieur de son terrain est vivifiante pour la révolution. Je vous invite chez moi : rite vital, obligatoire de la révolution.

 

IX. L'absence est-elle donc un devoir du contre-révolutionnaire ?

 

- L'absence n'est pas tout le devoir - mais elle est le premier devoir. La technique révolutionnaire dite technique de groupe ne redoute rien autant que l'absence systématique :

 

1) celui qui n'est pas là, systématiquement, quelles que soient les avances qui lui sont faites est l'opposant puissant, par le seul système de son absence.

 

2) Il est à craindre qu'il soit ailleurs où il fait autre chose.

 

L'absence et l'autre chose leur sont insupportables. Pas l'opposition.

 

X. Pouvez-vous expliquer cette affirmation et citer des exemples ?

 

- Le but de la technique révolutionnaire ce n'est pas de convaincre, c'est de faire accepter la règle du jeu c'est-à-dire le moyen. Le contenu de la discussion, le sujet qu'on traitera dans la réunion à laquelle on vous invite est superflu. Ce n'est pas le fond qui importe, c'est la forme qu'on va lui donner devant vous, qu'on veut que vous acceptiez par votre seule présence, même si vous ne dites pas un mot. Les idées n'importent plus, mais le mécanisme de la machine.

 

Dans cette réunion à laquelle le vicaire vous invite avec tant de gentillesse et d'insistance, on va vous demander votre avis, à vous intégriste au même titre exactement qu'on le demande au progressiste, à l'athée, au communiste également invités. Acceptez : c'est tout, vous êtes dans l'engrenage. Vous avez accepté que la vérité soit l'objet d'une information. La communauté va décider de ce qu'il faut croire pour le moment. Vous êtes entré dans le processus révolutionnaire et avec plus d'efficacité que le camarade communiste, votre voisin, justement parce que vous êtes affiché intégriste, anticommuniste. Vous jouez le rôle nécessaire d'excitant de la technique de groupe, à titre d'opposant. Vous cristallisez la majorité ou la diversité contre quelque chose. C'est ce quelque chose de réel que vous prétendez représenter qui assaisonne la fade dilution des opinions individuelles.

 

Exemple : dans la paroisse de Jailly, une journée de contestation est organisée à l'insu des paroissiens - lesquels viennent pour la messe. On leur annonce que la « contestation » tiendra lieu de « liturgie de la parole ». La messe continuera après. Mécontentement, hésitation, les chaises sont en cercle, les animateurs, prêtres mêlés aux assistants, manches retroussées, blue-jeans, polos décolletés se faisant appeler Jean et Paul, semblent participer sur un plan d'égalité. L'un d'eux annonce que « dans la règle du jeu que nous avons prise », il est convenu qu'il ne sera jamais question du pape et de la hiérarchie de l'Église, pour que chacun puisse librement s'exprimer. Le bon chrétien, venu pour la messe, manifeste sa surprise, on lui répond gentiment que cette attitude est choisie « dans le but de rester plus fidèle à la hiérarchie » (!)

 

Que fait-il ? Il reste ou il s'en va.

 

1) Il reste : « Pour voir comment cela finira. » Dans ce cas, il ne partira qu'après avoir, consciemment ou non « renié sa foi ».

 

Ainsi se trouve fabriquée en petit, mais en authentique révolution, une assemblée sans structure ni responsabilité apparente.

 

Cependant, on demande aux assistants de ratifier la désignation de l'animateur. Amalgame en apparence confus, mais mené, le « modeste » animateur réglant à temps la marche de la machine.

 

Un flot de paroles et d'interventions disparates fait perdre de vue la réalité. L'idée même de l'existence possible de vérités incontestables est noyée. Le but n'est pas de nier, ni d'affirmer, mais de former, dans les esprits, la conviction que tout ce qui se dit n'est et ne peut être que l'opinion de l'individu qui s'exprime. Les points de repère : recours à la doctrine, au magistère, ayant été effacés. D'ailleurs la parodie de charité joue le rôle de police en cas de prise de position trop nette : « Laissez parler, on vous a laissé parler ! »

 

Résultat : donner à l'auditoire l'impression que la volonté communautaire « se dégage, » = authentique fruit révolutionnaire.

 

Le dialogue a dilué - la vérité n'a plus de définition.

 

2) Le contre-révolutionnaire s'en va :

 

Il lui faut du courage, il lui faut déjà secouer une torpeur, l'atmosphère d'accueil, de gentillesse, et les arguments des bons... et même ceux de sa conscience hésitante : « pourquoi ne pas faire entendre sa voix, ne devons-nous pas être présents - voir les choses d'un peu plus près - il y a peut-être du bon - il y a des sauvetages à faire - comment ? Je vois Jacques ici, je l'en tirerai - Mais il me dit qu'il a noué des contacts intéressants... »

 

Cependant, ce contre-révolutionnaire tient bon, il se rend sourd et aveugle et s'en va. Il est bien rare alors qu'il ne trouve pas à la porte, ou chez lui dans quelques jours, « un jeune » ou le vicaire pour lui donner des nouvelles de la réunion - et lui apprendre qu'il ne s'y est rien passé qu'il n'aurait pu approuver. Et sûrement de bons amis lui reprocheront sa lâcheté et lui décriront avec quel courage ils ont joué leurs rôles (prévus) de perturbateurs et d'intervenants de la contradiction dialectique nécessaire. Le contre-révolutionnaire doit alors se rappeler avec force qu'il lui faut prendre sa croix, suivre Jésus et par là montrer qu'on peut « ne pas y être » et refuser la règle du jeu.

 

XI. Pouvez-vous montrer cette règle du jeu dans l'organisation actuelle de l'enseignement ?

 

- Je le ferai par un témoignage authentique et modéré :

 

Un chef d'industrie dans une ville de 50 000 habitants parle : « J'ai le plaisir de faire partie des réunions pour la transformation des lycées de la ville de X. A quel titre ? A titre de la participation de l'industrie et du patronat. L'assemblée se compose ainsi : dix patrons - dix ouvriers - dix employés (balayeurs, femmes de ménage) - dix professeurs - dix pères et mères de famille - dix représentants du corps médical - dix filles du lycée - dix garçons. La discussion est ouverte librement à tous. C'est très intéressant - mais fatigant - cependant on est arrivé à se mettre d'accord sur les projets - vers trois heures du matin. Comment cela ?

 

« Par une demande collective de subvention. Aucun projet d'aucune motion ne pouvant se passer d'argent.

 

« - Et que faisaient les jeunes pendant cette réunion ?

 

« - La première fois, ils sont venus dans d'invraisemblables tenues, les filles sans cheveux, les garçons en tignasses, chemises à fleurs, chahuts, puis ils ont baillé et dormi. Je leur ai dit : vous voulez participer, venez avec des airs et des tenues sérieuses. C'est ce qu'ils ont fait gentiment la prochaine fois. Et on a pu causer avec eux.

 

« - Ils sont intervenus ?

 

« - Oui, et curieusement. Comme on discutait sur l'organisation d'un service de cars supplémentaires pour les transporter aux lycées - ils ont demandé « qu'on leur fiche la paix, qu'ils aimaient mieux la marche à pied » ! Les cars ont été votés, bien entendu, c'était un point acquis, par la majorité (les vieux, les femmes de ménage, les industriels, le corps médical). »

 

On remarquera l'inanité de ces veillées disparates, la satisfaction des incompétents de se mêler de ce qui professionnellement ne les regarde pas ; la désappropriation des professeurs et des parents, seuls juges en la matière, par la dilution automatique des bavardages ; d'où l'efficacité de la « technique de l'esclavage » : la conviction que l'enseignement est affaire d'appel au peuple et donc que l'autorité n'est plus qu'un dégagement confus de volonté communautaire.

 

Un seul point bleu positif : les jeunes aiment encore (en vain) la marche à pied - Jean-Jacques aussi, il est vrai !

 

XII. Voici établie la partie négative de la contre-révolution : ne pas jouer le jeu : un non inconditionnel aux fils et aux moyens de la subversion. Mais quelle est la tâche positive du contre-révolutionnaire ?

 

- Le contre-révolutionnaire sait que la civilisation est chrétienne, qu'elle élève la nature sans la détruire et donc que l'immense patrimoine des siècles est à sa disposition :

 

« Quand on songe à tout ce qu'il a fallu de forces, de science, de vertus surnaturelles pour établir la cité chrétienne ; aux souffrances de millions de martyrs, aux lumières des pères et des docteurs de l'Église ; aux dévouements de tous les héros de la charité ; une puissante hiérarchie née du ciel ; des fleuves de grâce divine ; le tout édifié, compénétré par la vie et l'Esprit de Jésus-Christ, le Verbe fait homme ; on est effrayé de voir de nouveaux apôtres s'acharner à faire mieux avec la mise en commun d'un vague idéalisme (Ces lignes sont de saint Pie X, lettre sur le Sillon, 25 août 1910). »

 

Eh bien, voilà le premier devoir positif du contre-révolutionnaire : la contemplation des trésors de la civilisation chrétienne, la conscience prise par la méditation des biens à sauver - d'où la culture approfondie du catéchisme, l'oraison quotidienne, l'instruction religieuse sous toutes ses formes et la culture en général, ou plutôt en particulier sur les points qui manquent en lui de clarté.

 

De là : énergique mise en réserve d'un temps consacré à Dieu - à l'instruction, au travail d'intelligence et de mémoire - à l'étude du meilleur, tant chez les anciens que chez les contemporains. Le tout en prière - en supplication pour obtenir lumière, netteté, conviction enracinée.

 

XIII. Mais la contre-révolution demande une action ?

 

— La contre-révolution demande avant tout que l'action ne soit pas précipitée et idolâtrée - I'établissement de convictions absolues doit la précéder et la méditation et l'étude ne jamais la quitter.

 

XIV. En quoi consiste cependant cette action ?

 

— Elle consiste essentiellement, et, par le fait, en contradiction puissante avec la révolution, à armer, défendre, éclairer, non une société artificielle de défense de la civilisation, mais les associations naturelles : la famille - l'école - la profession. Éclairer ces milieux naturels que la nature justement et la grâce rendent impropres à une massification. Voilà la tâche obligatoire.

 

Une famille unie, chrétienne à fond, où tous les membres sont instruits et du vrai et de la technique de la subversion. Une école disciplinée, pépinière d'hommes résolus qui apprennent progressivement à tant adorer le vrai, c'est-à-dire Jésus-Christ, qu'ils flairent comme instinctivement la moindre dialectique révolutionnaire.

 

Le métier choisi, aimé, traditionnel, aimé pour lui, et non pour le profit, avec la fière résignation du persécuté intransigeant. Voilà les forteresses imprenables pour l'esprit révolutionnaire. C'est l'imprévisible pour la planification (Jean MADIRAN, On ne se moque pas de Dieu, Paris, NEL, 1957, p. 184). « Ces plans... sont à chaque instant modifiés et remis en question par le soldat qui donne sa vie, par le laboureur qui chérit sa terre, par le fidèle qui observe la règle de sa religion, par tous ceux qu'inspirent non des calculs mathématiques, mais une vision intérieure (CHESTERTON, L'homme éternel (d'après la traduction, assez libre, de Maximilien VOX parue au Roseau d'or, Plon, Paris, 1927, p. 240 - Le Sel de la terre.) »

 

Un enfant, une jeune fille convaincue à fond dans son milieu naturel est invulnérable.

 

Voici un fait : le vicaire vient en voiture trouver le père de famille cultivateur. C'est pour l'inviter à la réunion du « groupe » où il a toujours refusé d'aller ; cette fois, I'invitation est irrésistible, le pauvre père de famille (poli, bien élevé) ne sait que dire - les arguments le pressent, le retournent, il se sent grossier, il ne sait plus pourquoi il refuse.

 

Entre sa jeune fille, vingt ans, infirmière, elle salue, écoute, éclate de rire : « Voyons, monsieur l'abbé (exprès : M. I'abbé, pas « père »), c'est un embobinage pour faire perdre le temps de mon père, il a besoin de se coucher de bonne heure ! » Elle a un air à la fois amusé et dur qui démonte le vicaire. Il reprend cependant son invitation. Alors la jeune fille : « Mon père nous a habitués à parler pour dire quelque chose, dans vos réunions, on parle pour ne rien dire et on s'exprime pour s'abrutir. » Le père reprend courage, le voile se déchire, le vicaire se lève, et lui glisse à l'oreille : « Je reviendrai quand votre demoiselle ne sera pas là. » Je me hâte de vous dire que c'est « sa demoiselle » qui a eu raison - elle a expliqué à toute la famille la technique de groupe. Et le vicaire s'est éloigné... pour un temps.

 

C'est ce travail par cellule qu'a instauré Jean Ousset. C'est à nourrir ces réunions naturelles que visent tous ces instruments de travail : Itinéraires, la Contre-Réforme, Défense du Foyer, Permanences, Forts dans la Foi, Vade Mecum.

 

Je dis bien nourrir ces réunions. Apprendre à traiter à fond tel sujet - Et que la forme en soit la plus magistrale possible : que le père, ou la mère, ou le plus qualifié si c'est une réunion de plusieurs familles, le maître, le professeur, celui qui sait le mieux, explique et enseigne, documents en main - et que tous l'écoutent en respect de la vérité avec le désir de comprendre, de croire, de répéter, de communiquer. Que les objections de vanité, que les opinions individuelles disparaissent dans les convictions assurées.

 

On voit quelles vertus d'oubli de soi, de conseil, de sagesse sont indispensables à cet enseignement à tous les degrés - comme il faut le faire précéder de l'humble demande des dons du Saint-Esprit accordés dans le sacrement de confirmation, celui de crainte en particulier - la crainte de s'éloigner de l'enseignement infaillible de l'Église traditionnelle.

 

Et combattre la paresse ! Ne plus lire pour passer le temps, mais étudier, recevoir la lumière « sous forme de langue » : je veux dire pour exprimer de proche en proche.

 

Et faire le catéchisme, le vrai, l'éternel.

 

Et ouvrir de petites écoles - s'il est possible.

 

Et faire tout cela dans le feu sacré.

 

Les âmes de chevalerie ainsi décidées sont redoutables à la révolution. Et la révolution, devant elles, se laisse voir vulnérable.

 

« Le christianisme réapparaît toujours à l'extérieur du compromis avec le monde dont on était en train de négocier les dernières stipulations. La révolution, avec le monde qui adore le devenir, est toujours en train de passer, c'est le propre du christianisme, d'être toujours en train de renaître (J. MADIRAN, Rapport introductif au congrès de Lausanne, 1968, cité dans Itinéraires, no 123 (mai 1968), p. 33). »

 

XV. Vous dites que les âmes ainsi préparées ressuscitent le christianisme et sont invulnérables à la révolution. Mais si la révolution use de violence ?

 

- Il y a plusieurs sortes de violence. En réalité la révolution use toujours de violence - parce qu'elle se sert du mensonge, de la calomnie, de la flatterie, de la corruption sous toutes ses formes.

 

Mais le contre-révolutionnaire apprend justement à souffrir et à « déjouer » ces persécutions.

 

Si la révolution en vient au fer et au feu, alors il faut se souvenir que le disciple n'est pas plus grand que le maître, que le martyre est le témoignage absolu, que Jésus est avec nous - et qu'il nous fait l'honneur de souffrir en son nom. La révolution est toujours vaincue par le sang qu'elle répand, et le confesseur de la foi est maître de son persécuteur. Dans cette perspective, combien est grande la nécessité d'armer et d'enraciner la foi. L'apostasie dirigée de la jeunesse doit nous tordre le coeur.

 

XVI. Cette action en milieux naturels de proche en proche a-t-elle besoin d'un autre secours ?

 

- Cette action en profondeur, confiante en la grâce de Dieu a besoin des prêtres. Dieu ne nous privera jamais de vrais prêtres. Seraient-ils très peu, ils sont l'Église. Souvenons-nous que la révolution est la parodie de la civilisation et que la civilisation est chrétienne. Or nous avons démontré que la révolution qui fait son travail de termites par les sociétés artificielles où l'on cause pour diluer le vrai, a cependant besoin de s'incarner dans des mages, des aèdes, de vains prophètes encore qu'inspirés de génie poétique.

 

Il faut à l'illusion des « inventeurs d'Amériques ».

 

Il faut à la vérité des prédicateurs du ciel.

 

La parodie est caricature de réalité. La contre-révolution a besoin de prêtres prédicateurs de croisade, anti-illusionnistes, détruisant les orgies de l'imagination, rassurant et entraînant surnaturellement les contre-révolutionnaires. (...) La doctrine de salut « doit être solennellement publiée par le ministère de la prédication ; le Saint-Esprit descend en forme de langues pour nous dire qu'il établit les saints apôtres comme autant de hérauts des articles de l'alliance (Bossuet, Premier sermon pour la fête de la Pentecôte (« Littera occidit »), exorde) ».

 

La contre-révolution ne peut se passer de « langues de feu ».

 

XVII. Mais, dans l'hérésie désolante de nos jours, les successeurs des apôtres sont contre ces prédicateurs. Veulent-ils faire une l'Église parallèle ?

 

- Jamais de la vie.

 

Ceux qui sont contre eux le sont-ils comme successeurs des apôtres ? (...)

 

Ces prêtres en appellent non aux faiblesses de Pierre, mais à son infaillibilité doctrinale.

 

L'infaillibilité ne peut condamner la foi des défenseurs de la foi. Ils restent d'Église, de l'Église contre laquelle l'enfer ne peut prévaloir.

 

- Mais les évêques défendent à ces prêtres de parler.

 

- En effet, et ces prêtres en appellent au pape des soufflets qu'ils reçoivent. Car il ne s'agit pas de leur crier en les souffletant : « Comment oses-tu parler ? » mais de leur expliquer « en quoi ils ont mal parlé ».

 

Et c'est cela qu'ils demandent à Rome en toute confiance et doctrine.

 

XVIII. Suffit-il au contre-révolutionnaire de vouloir sauver l'ordre de la civilisation temporelle ?

 

- Nous l'avons vu, la contre-révolution ne peut se passer d'héroïsme. Pour vaincre, elle doit vaincre en Dieu seul. En définitive, le contre-révolutionnaire n'ira pas au combat pour protéger la société d'une révolution temporelle sanglante - comme un simple soldat qui défend un patrimoine terrestre. Sursum corda - son coeur est plus haut.

 

La religion n'est pas essentiellement le rempart temporel de la paix temporelle, l'Église n'est pas essentiellement défense contre le communisme. Elle est pour le royaume des cieux et c'est par conséquence qu'elle protège le royaume temporel : le contre-révolutionnaire se mue en chevalier, le prêtre est prédicateur de croisade. C'est le royaume de Dieu, c'est la foi, c'est l'Église qui les inspirent les uns et les autres. Ce sont les « voix d'en haut » qui les appellent comme elles appelaient Jeanne. Et ils espèrent humblement qu'en cherchant la seule justice du royaume des cieux, Jésus-Christ, par l'intercession de la Vierge Marie, sauvera aussi par surcroît « les maisons paternelles »...

 

« Et tandis que je partais (en Terre Sainte) je ne voulus jamais tourner les yeux vers Joinville, de peur que le coeur ne me manquât... » (JOINVILLE, Livre des saintes paroles et des bons faits de notre saint roi Louis, par. 122)

 

Note :

I - Le lecteur attentif aura noté qu'il s'agit ici de l'authentique révolutionnaire, avec qui on ne peut discuter, car il n'admet que le « dialogue » au sens défini plus haut. Il en va différemment avec ceux qui sont seulement prisonniers du système et qu'une discussion peut éclairer - mais cette discussion doit toujours être menée en dehors des structures subversives (exemple : il est louable de s'employer à convertir un protestant, mais cela ne peut pas se faire au sein d'un groupe oecuménique). On voit qu'il ne s'agit pas de nier la nécessité de l'apostolat (que Luce Quenette rappelle à de multiples reprises dans ses écrits et dont elle donnait continuellement l'exemple), mais de rappeler que le zèle missionnaire ne doit jamais conduire à accepter la règle du jeu révolutionnaire. Ce principe est susceptible de multiples applications aujourd'hui, aussi bien dans le domaine religieux que dans le domaine politique. -- Le Sel de la terre. 


 [1] Le Sel de la terre, Couvent de la Haye-aux-Bonshommes, 49240 Avrillé, France.(NDLR)

[2] Cf. la double destination du psaume 42° (Judica me) des prières au bas de l’autel du rite de saint Pie V. : l’ennemi extérieur et l’ennemi intérieur. Comme par hasard, les prières au bas de l’autel ont été supprimées dans le nouveau rite…(NDLR)

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