Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
5 février 2011 6 05 /02 /février /2011 14:14

À 88 ans, le frère Jean-Pierre, seul survivant du monastère de Tibihirine, pense chaque jour à ses frères disparus, mais, récusant la nostalgie, il a choisi l'espérance.

 

Rescapé de la tuerie de 1996, il n'avait jamais parlé depuis la mort des moines de Tibhirine. Le Figaro a retrouvé frère Jean-Pierre dans un monastère au Maroc, où il a accepté de se confier en exclusivité pour Le Figaro Magazine. Il parle de ses frères disparus, des événements tragiques qu'ils ont vécus, du film de Xavier Beauvois, Des hommes et des dieux. Mais aussi de sa foi et de son espérance. Un entretien lumineux. 

 

... Christian de Chergé a été élu prieur, en 1984. Nous avions besoin de quelqu'un comme lui qui parlait l'arabe et connaissait bien la culture musulmane. À partir de là, nous sommes devenus une vraie communauté, plus stable. Ceux qui s'engageaient le faisaient vraiment. Nous étions quasi indépendants. Ce qui fut un avantage, car cela nous a permis de prendre beaucoup d'initiatives dans la relation islamo-chrétienne.

Quel rôle Christian de Chergé a-t-il joué?

Il y a eu, avec lui, une évolution vers l'islamologie. Il a personnellement beaucoup étudié le Coran. Le matin, il faisait sa lectio divina, avec une Bible en arabe. Il faisait parfois la méditation avec le Coran. Il cherchait à nous faire évoluer. Nous avions des relations avec l'islam, mais pas à un niveau intellectuel. Lui connaissait très bien le milieu musulman et la spiritualité soufie. Certains moines estimaient que la communauté devait rester équilibrée et que tout ne devait pas être orienté par l'islam. Ce qui provoqua des frictions. Ces tensions finirent par être dépassées grâce à la création d'un groupe d'échange et de partage avec des musulmans soufis, que nous avions appelé le ribât. Nous avions compris que la discussion sur les dogmes divisait, car elle était impossible [NDLR. C'est également la position de Benoît XVI: "le dialogue interreligieux au sens strict n'est pas possible"]. On parlait donc du chemin vers Dieu. On priait en silence, chacun selon sa prière à lui. Ces rencontres bisannuelles ont été interrompues en 1993, quand cela a commencé à devenir dangereux. Mais cette connaissance mutuelle a fait de nous de vrais frères, en profondeur.

 

Ce qui m'a frappé chez lui, c'est sa passion intérieure pour la découverte de l'âme musulmane et pour vivre cette communion avec eux et avec Dieu, tout en restant vraiment moine et chrétien.

 

... Les soufis utilisaient une image pour parler de notre relation avec les musulmans. C'est une échelle à double pente. Elle est posée par terre et le sommet touche le ciel. Nous montons d'un côté, eux montent de l'autre côté, selon leur méthode. Plus on est proches de Dieu, plus on est proches les uns et des autres. Et réciproquement, plus on est proches les uns des autres, plus on est proches de Dieu. Toute la théologie est là-dedans!

Et pourtant, c'est la mort qui était au rendez-vous...

Ce que nous avons vécu là, ensemble et dès le début, était une action de grâce. On s'était préparés ensemble. Par fidélité à notre vocation, on avait choisi de rester en sachant très bien ce qui pouvait arriver. Le Seigneur nous envoie, on ne va pas démissionner même si, autour de nous, les violents cherchent à nous faire partir, et même les officiels. Mais nous avons Notre Maître et nous étions engagés par rapport à Lui. En second lieu est venue la volonté d'être fidèles aux gens de notre environnement pour ne pas les abandonner. Ils étaient aussi menacés que nous. Ils étaient pris entre deux feux, entre l'armée et les terroristes, les maquisards. La décision de ne pas se séparer avait été prise en 1993. Et même si nous avions été dispersés par la force, on devait se retrouver à Fès, au Maroc, pour repartir s'établir dans un autre pays musulman.

 

... Après l'enlèvement, le père Amédée et moi avons été obligés de descendre à Alger avec la police. On priait pour nos frères. Pour que Dieu leur donne la force et la grâce d'aller jusqu'au bout. On attendait une intervention de la France ou une intervention ecclésiastique qui obtienne leur libération. On a appris leur mort le 21 mai 1996. Nous étions en train de prier les vêpres. Soudain, un jeune frère est arrivé à la chapelle et s'est jeté devant tout le monde à plat ventre, criant son désespoir: «Les frères ont été tués!» Le soir, alors que nous étions côte-à-côte à faire la vaisselle, je lui ai dit: «Il faut vivre cela comme quelque chose de très beau, de très grand. Il faut en être digne. Et la messe que nous dirons pour eux ne sera pas en noir. Elle sera en rouge.» Nous les avons tout de suite vus, en effet, comme des martyrs. Le martyre était l'accomplissement de tout ce que nous avions préparé depuis longtemps, dans notre vie. Ces années que nous avions vécues ensemble dans le danger. Nous étions prêts, tous. Mais cela n'a pas exclu la peur.

 

... Dans un de ses communiqués sur la radio Medi 1, le GIA donne une raison à leur mise à mort: «Les gens s'évangélisent à leur contact, car ils avaient des relations et ils sortaient de leur monastère, ce que des moines ne doivent pas faire. Ils méritent la mort. Nous sommes en droit de les exécuter.» Voilà donc une des raisons. Elle est donnée par les islamistes eux-mêmes.

 

... L'exemple des frères, dans leur relation avec les gens, avec les musulmans, montre que l'on peut devenir de vrais frères, dans la communion, ensemble, en profondeur et pas seulement en surface. En profondeur, devant Dieu. Certains l'ont vécu. Ce n'est pas rare. Quand les chrétiens voient cela, ils se rendent compte que les musulmans sont des gens comme les autres. Certains sont très bons: les valeurs d'accueil, de gentillesse, de serviabilité, se voient. Ainsi que les valeurs d'union à Dieu, de prières quotidiennes. Ils ont des relations avec Dieu qui sont parfois très surprenantes et qui sont de véritables exemples pour nous, chrétiens. Un ami de Christian, qui a donné sa vie pour lui, lui disait: les chrétiens ne savent pas prier... Ils sont très charitables, ils rendent beaucoup de services, mais on ne les voit jamais prier! Beaucoup de chrétiens pourraient entendre cela.

 

Vous n'avez jamais ressenti de haine pendant et après un tel drame?

C'est curieux, mais je n'éprouve pas ce sentiment-là.

Et d'amertume?

Non plus.

Comment interprétez-vous le durcissement actuel de certains musulmans contre les chrétiens, dont les attentats récents ont été un signe?

Cela vient des extrémistes. Les vrais musulmans disent, ce n'est pas nous cela. Ils ont honte de ce qui est arrivé aux frères. Cela n'est pas la « religion ». D'autre part, on ne se connaît pas assez. On se perçoit à travers les violents et cela crée une tendance à se regrouper entre soi et une peur des contacts. La solution, c'est de cultiver l'amitié, même si on peut se faire rouler.

Se faire rouler?

Oui, certains disent, la réciproque, on ne la voit pas ou peu: on permet aux musulmans de construire des mosquées chez nous, mais on peut toujours courir pour construire des églises chez eux!

Vous le pensez vraiment? Les chrétiens sont, de fait, souvent accusés de naïveté avec l'islam...

La question n'est pas là. Par la foi, nous risquons! C'est dans l'Évangile: «Aimez comme je vous ai aimés.» Alors, on est souvent perdant, il faut le savoir. Mais il arrive que cela réagisse. Alors, la réciprocité est là et une reconnaissance mutuelle peut aller très loin.

 

Source (et suite): http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2011/02/05/01016-20110205ARTFIG00005-le-dernier-moine-de-tibhirine-temoigne.php

 

- Benoît XVI juge que le dialogue interreligieux au sens strict n'est pas possible

- Benoît XVI demande la « réciprocité » aux musulmans (Exhortation apostolique Verbum Domini)

Partager cet article
Repost0

commentaires

S

on ne dialogue pas avec le diable , un chrétien qui médite avec le coran ??? on appelle ça un APOSTAT


Répondre
T

La "coexistence pacifique" peut, elle en revanche, être possible.

Mais sans trop y compter.


Répondre
T

Effectivement très beau et instructif témoignage.

Que certains Musulmans vivent leur foi de façon intérieure et vertueuese est un fait, mais qui, malheureusement n'enlève rien aux dogmes et enseignements de l'islam qui légitiment la violence.
De même que le Soufi, préesent en Afrique du Nord par certaines confrèreries (comme dans le Caucase) reste minoritaire.

Ils ont accepté leeur vocation de martyrs avec espérance et courage, ce qui montre que la Grâce ne s,est pas retirée complètement de leur monde.


Répondre