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11 avril 2013 4 11 /04 /avril /2013 10:10

Texte d’une conférence donnée au Centre Saint-Paul par l’abbé Éric Iborra, vicaire de la paroisse Saint-Eugène-Sainte-Cécile à Paris. Extraits:

L’étudiant qui pour la première fois se plonge dans la bibliographie de Joseph Ratzinger est sans aucun doute déconcerté, voire désemparé, par son volume – des dizaines de livres, des centaines d’articles – et par sa diversité – une multitude de thèmes relevant de tous les secteurs philosophiques, théologiques et politiques qui sont connexes à la vie chrétienne dans l’Église. Ce qui frappe aussi, c’est l’absence de ces grandes dogmatiques qui font le renom des professeurs d’Outre-Rhin. Rien de tout cela chez Joseph Ratzinger, mais bien plutôt une approche impressionniste faite d’une multitude de touches. On peine à trouver un écrit dont on puisse dire qu’il renferme le cœur de sa pensée. Certains, au titre trompeur (Principes de la théologie catholique par exemple), sont des compilations d’articles et de conférences, d’autres – aux dires de l’auteur les plus achevés qu’il ait produit (Foi chrétienne hier et aujourd’hui, La mort et l’au-delà) – nous donnent aussitôt à désirer suite et approfondissement. L’œuvre de Joseph Ratzinger apparaît ainsi morcelée, d’un côté inachevée, étroitement liée aux aléas de l’enseignement de la dogmatique dans différentes universités, et en même temps, de l’autre, prolongée par les fulgurances qui émaillent ses nombreux discours et conférences. Mais ce qu’elle aborde, elle le fait avec maîtrise, clarté et sagesse.

Est-il cependant possible de ressaisir toute cette diversité dans l’unité ?

 

La théologie de Joseph Ratzinger m’apparaît comme une théologie pratique du Verbe, du Logos divin, c’est-à-dire comme une christologie du vrai et du beau dans sa dimension ecclésiale. Voyons cela de plus près.

1.1 – La raison dans le monde postmoderne

La première caractéristique de la pensée de Ratzinger, c’est son recours constant à la raison. Un recours qui n’aboutit cependant pas à ce rationalisme qui a tant marqué, dans chez les catholiques que chez leurs adversaires laïcs, la pensée européenne des deux derniers siècles. Car la raison, pour Ratzinger, ne se situe pas que du côté du sujet, héritier des Lumières. Elle ne se confond pas avec la faculté, nécessairement limitée et même obscurcie à cause du péché originel, par laquelle l’homme cherche à connaître. Renouant en cela avec la grande tradition antique et médiévale, Ratzinger pense que la raison dépasse le sujet par ses deux extrémités, si l’on peut dire : elle lui est extérieure, présente dans le cosmos, parce qu’en fait elle lui est antérieure, présente au plus profond de son être, constituant même le fondement transcendantal de celui-ci. Cette raison, c’est le Logos divin qui habite l’âme produite à son image. C’est le même Logos divin dont tous les objets, dans l’univers, sont comme les foisonnantes effigies à travers la diversité de leurs essences et la multiplicité de leurs individualités. La théologie de Ratzinger, on l’aura compris, est donc avant tout une théologie de la Création, création dont le Verbe est le médiateur et dont nous, nous sommes des éléments privilégiés, à cause de la raison qui nous est donnée en partage. L’intelligence du sujet connaissant, autant que l’intelligibilité qui gît dans l’objet connu, sont deux instances créées, participées, du Logos divin.

Il en résulte une conséquence importante pour notre époque. Ratzinger ne cesse de déplorer le mauvais usage de la raison par nos contemporains. Fascinés par les progrès techniques de la modernité, ils ont restreint le champ d’application de la raison au domaine des sciences de la nature, abandonnant, entre autres choses, le champ de la métaphysique, et donc aussi celui de l’anthropologie, à l’irrationnel, au subjectivisme, ce qui conduit à l’anomie du relativisme éthique qui caractérise nos malheureuses sociétés modernes et les ronge de l’intérieur avec la complicité de l’esprit démocratique. Ratzinger déplore cette frilosité de l’esprit moderne pour la capacité qu’a la raison de connaître au-delà de ce qui est purement quantifiable. En exaltant la raison et en la cantonnant dans le domaine où elle a réalisé ses exploits les plus visibles, les modernes l’ont finalement dépréciée en lui interdisant l’exploration des domaines les plus graves, les plus riches de sens, qui sont évidemment aussi les moins quantifiables.

Cette exploration est possible, mais à condition de l’entendre d’une raison constitutivement ouverte sur l’être en totalité, dont l’objet produit par la technique n’occupe alors qu’une fraction du spectre. Elle est possible parce que la raison humaine participe du Logos divin. Ce qui laisse aussi entendre que la science telle qu’elle est comprise aujourd’hui n’est qu’une dimension du savoir total, une dimension qui doit se soumettre à une sagesse supérieure, tout aussi rationnelle et peut-être même davantage, qui s’exprime par la loi morale naturelle.

Et à cet égard, la pensée de Ratzinger se fait incisive. Le théologien marqué par la pensée historique de saint Augustin et de saint Bonaventure sait que l’homme ne peut s’accomplir par lui-même, qu’en outre sa nature est loin d’être indemne. A l’optimisme anthropologique qui avait pu saisir les théologiens néothomistes du Concile, il opposait déjà, celui-ci à peine clos, les considérations réservées de l’augustinien qu’il n’avait jamais cessé d’être. Non, sans Dieu, sans la religion, et une religion inscrite organiquement dans la société, l’homme ne peut parvenir au bonheur, pas même terrestre. Le monde qu’il cherche à édifier s’effondre irrémédiablement, et cela dans un grand fracas, celui des totalitarismes ouverts – celui qu’il a connu dans sa jeunesse – ou sournois – celui que nous connaissons à présent dans nos sociétés démocratiques.

Ce qui semblait alors une marque de manque d’enthousiasme à une époque de modernité triomphante retentit aujourd’hui comme le cri de Cassandre : l’homme postmoderne, désabusé, revenu de toutes les utopies et de toutes les chimères, « déconstruit » de tous côtés, s’il ne veut pas se « divertir » dans le consumérisme a besoin d’une conception rénovée de la raison. La pensée de Ratzinger, nettement antimoderne, peut constituer l’antidote théologique au poison qui ronge le monde actuel. Joseph Ratzinger apparaît ainsi comme le penseur chrétien dont le monde postmoderne a besoin, car il l’interpelle en lui montrant l’issue de secours : sans Dieu, l’homme ne peut subsister. Il y a un « rôle correctif de la religion à l’égard de la raison » et en même temps un rôle purifiant de la raison à l’égard de la religion. Soulignons au passage qu’il s’agit d’une aide mutuelle, ce qui suppose que sans la raison la religion s’égare. Ce qui, vous vous en doutez, permet de comprendre que toutes les religions, et même tous les dénominations chrétiennes, ne sont pas à mettre sur le même plan. Ce qui m’amène au point suivant : l’Église.

1.2 – Un milieu ecclésial

Théologie du Verbe divin, la pensée de Ratzinger est une théologie du Verbe total, c’est-à-dire prolongé dans ses membres qui tous ensemble forment l’Église. A la différence de d’Augustin, Ratzinger n’a pas eu à découvrir l’Église puisqu’il a toujours baigné dans ses eaux depuis son enfance bavaroise, mais il a su en saisir l’importance justement à travers la découverte qu’en fit le philosophe d’Afrique du Nord, chercheur solitaire de Dieu, qui finit théologien, pasteur d’âmes, docteur de l’Église.

Ratzinger a mis sa pensée et son énergie au service de l’Église, au point de renoncer à l’élaboration d’une théologie originale lorsqu’il finit par accepter, après bien des atermoiements, les lourdes charges ecclésiales que Paul VI puis Jean-Paul II lui confièrent. Ce sacrifice, pour un intellectuel de sa trempe, en dit long sur l’attachement de qui allait devenir pape à l’Église et à son peuple.

Cette dimension ecclésiale de sa pensée est apparue dans le souci constant qu’il a eu, au long de sa mission à la Congrégation pour la doctrine de la foi, de permettre aux « plus petits » d’avoir accès à l’intégralité de la foi authentique de l’Église par delà les recherches – largement médiatisées – de quelques théologiens en mal de renom et aux doctrines aventureuses. Ce souci des faibles, là aussi très augustinien – pensons à la controverse donatiste –, qui s’est centré à un moment sur la question de la « théologie de la libération », trouve son cœur dans la question liturgique. Loin d’être un aspect anecdotique de la vie de l’Église, la liturgie – comme l’a d’ailleurs proclamé le dernier Concile – en est bien plutôt le centre. La liturgie est en effet le lieu où le Verbe est accessible par-delà l’épaisseur de l’histoire : par la liturgie s’actualise la présence de Celui qui est le médiateur et le contenu de la Révélation, l’interlocuteur divin par excellence. C’est ce qui a vivement impressionné des convertis du protestantisme aussi profonds que J.H. Newman ou R.H. Benson. Par la liturgie nous pouvons être rendus participants du dialogue intratrinitaire entre le Père et le Fils, trouver notre véritable « demeure » en tant que chrétiens.

C’est la communauté liturgique aussi qui permet d’avoir une vision plus juste de la Révélation et de son support, l’Écriture. Il n’y a en effet pas de compréhension possible des Écritures en dehors de la communauté qui les a produites et qui, dès lors, est seule apte à les interpréter. C’est ce que Benoît XVI rappelait lors de son discours sur le monachisme bénédictin dans l’enceinte du Collège des Bernardins en septembre 2008. Dans l’acte liturgique les verba multa des livres bibliques deviennent le Verbum unum, à la fois parole et nourriture dans l’eucharistie. La liturgie est ainsi un lieu théologique, sinon le lieu théologique par excellence. Elle est ce qui fait que la doctrine chrétienne ne dégénère pas en idéologie mais fructifie en confession. C’est cette alliance vitale nouée entre l’intelligence et l’agir que Benoît XVI a louée dans la personnalité du bienheureux John Henry Newman, et ce par-delà toutes ses qualités intellectuelles.

1.3 – Une théologie du culte chrétien

L’existence chrétienne est cultuelle : elle consiste à rendre à Dieu un culte raisonnable, une logikè latreia, un culte selon le Logos, terme que Ratzinger emprunte à S. Paul (Rm 12, 1). Rendre un culte à Dieu, c’est vivre selon le Logos fait chair, selon le Christ qui s’offre au Père dans l’acte central de sa vie, le sacrifice de la croix. Le culte de l’eucharistie est ainsi au centre de la vie chrétienne. La beauté du geste de Dieu qui offre son Fils et la beauté du geste du Christ qui s’offre – avec nous tous – à son Père doit transparaître dans la beauté du culte. Pour Ratzinger, la beauté n’est pas de l’ordre du subjectif ou de l’accidentel. Elle a un fondement dans l’être, elle est rationnelle, elle est « selon le Logos ». Ses écrits sur la liturgie occupent une place importante dans son œuvre, et par leur volume, et par leur diversité, et par leur qualité. Par l’attachement aussi qu’il leur porte : il a voulu que le premier tome de ses Gesamtliche Werke les contienne. Comme il l’a dit un jour à V. Messori ou à P. Seewald, au centre de la crise actuelle de l’Église, il y a la désintégration de la liturgie.

Toucher en effet à la liturgie, c’est toucher à la relation vitale entre le chrétien et Dieu. C’est pourquoi il a très rapidement déploré le tour pris par l’application de la constitution conciliaire sur la liturgie. Il voit dans la « créativité liturgique » – terme qu’il exècre – l’expression d’une mainmise qui hypertrophie la dimension subjective de l’anthropologie en la déséquilibrant au détriment de ses dimensions cosmologique (dans laquelle elle doit s’insérer) et théologale (qui en est le fondement et le terme). La communauté finit par s’autocélébrer, reproduisant « la danse des Hébreux autour du veau d’or », cherchant ainsi à mettre la main sur Dieu, le ravalant du coup à l’état d’idole. Elle pâtit d’un néocléricalisme qu’autorisent trop souvent les multiples possibilités laissées au choix du célébrant par les livres réformés, néocléricalisme qui touche tant le clergé que les laïcs qui cherchent, avec la complicité de celui-ci parfois, à s’y substituer.

Ratzinger milite aussi pour une redécouverte de l’orientation. La liturgie eucharistique se célèbre face à l’Orient, face au Christ ressuscité symbolisé cosmiquement par le soleil levant qui dissipe les ténèbres du péché et de la mort. A la rigueur, faute de mieux, par la croix posée sur l’autel. La « participation active des fidèles », voulue par le Mouvement liturgique de l’entre deux guerres, se réalise avant tout par l’union des fidèles à l’action qu’accomplit le Christ représenté sacramentellement par le prêtre et non par des tâches à accomplir pendant les cérémonies. Cette participation requiert une certaine séparation d’avec l’agitation et les habitudes du monde, elle suppose un silence intérieur et extérieur propice à l’union et à la conversion. Elle a besoin du chant, dans ce qu’il a de meilleur, c’est-à-dire de plus contemplatif, pour sublimer la parole – toujours prompte au verbiage – et retrouver le chant secret qui gît au fond des choses – de la mer dirait Tolkien –, la louange muette du cosmos dans laquelle elle a à s’insérer pour la récapituler et l’offrir. La liturgie devient ainsi le lieu de ce colloque spirituel avec le Seigneur. C’est le lieu de rappeler la devise cardinalice de Newman : cor ad cor loquitur.

C’est ainsi que la pensée théologique de Ratzinger est éminemment christocentrique et ecclésiale en même temps que pratique, c’est-à-dire visant la sanctification des chrétiens. Elle se méfie de l’esprit du temps qui cherche soit à séculariser la transcendance du salut dans des réalisations utopiques et souvent destructrices (du joachimisme au marxisme ou à l’écologisme), soit à étouffer toute vie intérieure par le matérialisme pratique du consumérisme et de l’hédonisme érigé en unique norme de vie qui aboutit au relativisme éthique, destructeur de toute société humaine véritable.

 

 

2.1 – Persistance des thèmes anciens

Le thème de la raison affrontée à la modernité, et confrontée à la crise postmoderne qui réintroduit la question de la foi dans un monde d’abord désenchanté puis dévasté, constitue la ligne directrice de ses adresses universitaires. Dans le discours de Ratisbonne (12 septembre 2006), relevant l’élément platonicien à l’œuvre dans la raison moderne, il montre que celle-ci ne peut s’exonérer de la question du sens, qui transcende la technique et l’utilitarisme qui en découle, pour renouer avec les réponses que la foi procure à l’interrogation philosophique. A Rome (17 janvier 2008), il rappelait que l’essor de cette même raison a été conditionné par la foi et que, aujourd’hui, « détachée des racines qui lui ont donné vie, elle ne devient pas plus raisonnable et plus pure, mais qu’elle se décompose et se brise ». A Paris (12 septembre 2008), il montrait comment les arts et les techniques, dont la modernité a pu s’enorgueillir, sont en fait les sous-produits de la quête médiévale de Dieu poursuivie dans les monastères.

Autre thème qui transparaît, la restitution de l’homme dans son environnement, le cosmos. Autrement dit, la théologie de la Création qui resitue la dimension anthropologique dans la dimension cosmologique et qui met ainsi en lumière l’organicité du projet divin. Cela se traduit par son insistance – inédite jusqu’à présent dans l’enseignement pontifical – sur la question écologique, une écologie qui, là aussi, n’en reste pas qu’à la dimension environnementale – au grand dam des modernes –, mais qui s’élève jusqu’à cette écologie humaine dont il parlera au Reichstag à Berlin en 2011 et qui n’est autre qu’une manière nouvelle d’aborder la loi morale naturelle, fondement de la morale tant individuelle que collective.


Source et suite : http://www.lerougeetlenoir.org/les-contemplatives/l-heritage-intellectuel-de-benoit-xvi

 

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