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29 juin 2008 7 29 /06 /juin /2008 17:16

Les Espérances planétariennes (extrait)

Les
 aspirations à instaurer un gouvernement mondial trouvent leur justification première dans le désir de paix universelle. A cet égard, Julien Benda, pionnier dans son genre, traduit bien certaines aspirations mondialistes de l’entre-deux guerres. Dans La Trahison des clercs, il envisage lui aussi, dans sa conclusion, la fusion des peuples avec un enthousiasme prophétique très caractéristique : “La volonté de se poser comme distinct serait transposée de la nation à l’espèce. Et, de fait, un tel mouvement existe. Il existe, par-dessus les classes et les nations, une volonté de l’espèce de se rendre maîtresse des choses. On peut penser qu’un tel mouvement s’affirmera de plus en plus et que c’est par cette voie que s’éteindront les guerres interhumaines. On arrivera ainsi à une “fraternité universelle” et dès lors, unifiée en une immense armée, en une immense usine, l’humanité atteindra à de grandes choses, je veux dire à une mainmise vraiment grandiose sur la matière qui l’environne, à une conscience vraiment joyeuse de sa puissance et de sa grandeur (1).” Après l’anthropologie, la génétique et l’écologie planétariennes, le pacifisme milite donc aussi pour la grande cause de l’unification mondiale. Julien Benda deviendra après la guerre un compagnon de route du Parti communiste. Ses idées généreuses ne l’empêcheront pas de justifier l’écrasement de l’insurrection hongroise et les procès qui s’ensuivirent.

 

Le très célèbre savant Albert Einstein a été l’un des premiers personnages de l’époque contemporaine, peut-être même le premier, à revendiquer explicitement l’instauration d’un gouvernement mondial. C’est peut-être l’une des raisons qui lui vaut une telle adulation, car nous verrons un peu plus bas dans ce livre que son aura scientifique a été légèrement entachée depuis peu. Après la guerre, en novembre 1945, il publie un article dans la revue Atlantic Monthly : “Puisque pour l’instant, écrit-il, seuls les Etats-Unis et la Grande-Bretagne possèdent le secret de la bombe atomique, il reviendrait naturellement à ces pays d’inviter l’Union soviétique à préparer et présenter le premier projet de constitution d’un gouvernement mondial… Une fois le projet de constitution adopté par les trois grands, les nations plus petites seraient invitées à se joindre à ce gouvernement mondial… Un gouvernement mondial tel que je le conçois devrait être compétent pour juger de toute affaire militaire. Outre cette compétence, je ne lui donnerais qu’un seul pouvoir, celui de s’ingérer dans les affaires intérieures d’un Etat dans le cas où une minorité opprimerait la majorité des hommes du pays, créant ainsi un climat d’instabilité pouvant conduire à une guerre.” “Même s’il est vrai que c’est une minorité qui est actuellement à la tête de l’Union Soviétique, je ne pense pas que la situation interne de ce pays constitue une menace pour la paix dans le monde”, tient-il à ajouter avec un certain aplomb. Dans un article paru dans le Survey Graphic du mois de janvier 1946, il écrit encore : “Le désir de paix de l’humanité ne pourra se réaliser que par la création d’un gouvernement mondial (2).”

 

 

 

Le sociologue Edgar Morin souhaite lui aussi l’instauration d’un gouvernement mondial. Il se défend cependant de promouvoir le paternalisme ou de vouloir instaurer un quelconque racisme à l’égard des populations du Sud. Car selon lui, c’est bien l’Occident qui est en charge de ces grandioses réalisations. C’est là que se trouve le développement technologique et la puissance qui va permettre d’imposer ces perspectives au reste de l’humanité. Le bonheur des terriens passe nécessairement par un stade où les peuples du Sud doivent, de gré ou de force, se ranger à l’idée de la démocratie universelle, et pareils projets justifient sans doute un “droit d’ingérence” :

“L’association humaine à laquelle nous aspirons, dit Edgar Morin, ne saurait se fonder sur le modèle hégémonique de l’homme blanc, adulte, technicien, occidental ; elle doit au contraire révéler et réveiller les ferments civilisationnels féminins, juvéniles, séniles, multi-ethniques, multi-culturels.” Il ne s’agit donc pas de promouvoir une quelconque domination de l’homme blanc, mais simplement d’utiliser ses technologies et sa puissance militaire pour briser les régimes autoritaires et assurer le triomphe mondial de la démocratie. L’Occident, en quelque sorte, sera le laboratoire où se déroulera l’expérience multiculurelle, en même temps qu’il sera le garant du Nouvel Ordre mondial. “On ne saurait se masquer les obstacles énormes qui s’opposent à l’apparition d’une société-monde, dit-il. La progression unificatrice de la globalisation suscite des résistances nationales, ethniques, religieuses, qui produisent une balkanisation accrue de la planète, et l’élimination de ces résistances, supposerait, dans les conditions actuelles, une domination implacable (3).” 

Dans son Dictionnaire du XXIe siècle, Jacques Attali fait aussi sienne l’idée d’un droit d’ingérence : “Dans un monde globalisé, connecté, écrit-il, chacun aura intérêt à ce que son voisin ne sombre pas dans la barbarie. Ainsi s’amorcera une démocratie sans frontière.” Selon lui, le Nouvel Ordre mondial doit pouvoir exercer le cas échéant une “domination implacable” comme l’a suggéré Edgar Morin avec quelque réticence. Les “institutions internationales”, dit-il, verront leurs compétences considérablement renforcées : “La prévention des conflits et des guerres impliquera qu’une autorité planétaire dresse l’inventaire des menaces, alerte les institutions financières, supervise les négociations entre pays, vérifie l’application des accords, décrète des sanctions en cas de violations.” “Une organisation de la paix universelle commencera à être envisagée avec les premières discussions en vue de l’instauration d’un gouvernement mondial.” On parlera moins d’un droit d’ingérence que d’un “devoir d’ingérence”. La “mondialisation” aboutira finalement à son terme : “Après la mise en place d’institutions continentales européennes, apparaîtra peut-être l’urgente nécessité d’un gouvernement mondial.”

 (1) Julien Benda, La Trahison des clercs, Grasset, 1927, 1975, p. 295.

 

(2) Albert Einstein, Le Pouvoir nu, Propos sur la guerre et la paix, Hermann, 1991.

 

(3) Edgar Morin, La Méthode 6, Ethique, Seuil 2004. Chapitre : éthique planétaire.

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