Extrait de son discours au corps diplomatique accrédité auprès du Saint-Siège, 9 janvier 2026 :
Aujourd'hui, le sens des mots est plus fluctuant que jamais et les concepts qu'ils représentent sont de plus en plus ambigus. Le langage n'est plus le moyen privilégié par lequel les êtres humains se connaissent et se rencontrent. Pire encore, dans les contorsions de l'ambiguïté sémantique, le langage devient une arme de plus en plus utilisée pour tromper, frapper et offenser ses adversaires. Nous avons besoin de mots capables d'exprimer à nouveau des réalités claires et distinctes, sans équivoque. C'est la seule façon pour un dialogue authentique de reprendre, exempt de malentendus. Cela doit se produire dans nos foyers et dans l'espace public, en politique, dans les médias et sur les réseaux sociaux. Il en va de même dans le contexte des relations internationales et du multilatéralisme, afin que ce dernier puisse retrouver la force nécessaire à son rôle de rencontre et de médiation. C'est en effet indispensable pour prévenir les conflits et pour garantir que personne ne soit tenté de dominer autrui par la force, qu'elle soit verbale, physique ou militaire.
Il convient également de relever le paradoxe suivant : cet affaiblissement du langage est souvent invoqué au nom de la liberté d’expression elle-même. Or, à y regarder de plus près, c’est l’inverse qui se produit, car la liberté d’expression est précisément garantie par la certitude du langage et par le fait que chaque terme s’appuie sur la vérité.
Lire: Pourquoi sombrons-nous dans la folie et la barbarie ?
Il est douloureux de constater à quel point, notamment en Occident, l’espace de la véritable liberté d’expression se réduit comme peau de chagrin. Parallèlement, un nouveau langage, digne d’un roman d’Orwell, se développe et, dans sa volonté d’être toujours plus inclusif, finit par exclure ceux qui ne se conforment pas aux idéologies qui le sous-tendent.
Malheureusement, cela entraîne d'autres conséquences qui finissent par restreindre les droits fondamentaux, à commencer par la liberté de conscience. À cet égard, l'objection de conscience permet aux individus de refuser des obligations légales ou professionnelles qui entrent en conflit avec des principes moraux, éthiques ou religieux profondément ancrés dans leur vie personnelle. Il peut s'agir du refus du service militaire au nom de la non-violence, ou du refus, de la part des médecins et des professionnels de santé, de pratiquer des actes tels que l'avortement ou l'euthanasie. L'objection de conscience n'est pas une rébellion, mais un acte de fidélité à soi-même. À l'heure actuelle, la liberté de conscience semble de plus en plus remise en question par les États, même ceux qui se réclament de la démocratie et des droits de l'homme. Or, cette liberté établit un équilibre entre l'intérêt collectif et la dignité individuelle. Elle souligne également qu'une société véritablement libre n'impose pas l'uniformité, mais protège la diversité des consciences, prévenant ainsi les dérives autoritaires et favorisant un dialogue éthique qui enrichit le tissu social.
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L'adresse complète du Pape Léon XIV est disponible ci-dessous :
Discours du pape Léon XIV
aux membres du corps diplomatique accrédités auprès du Saint-Siège
Salle de la Bénédiction
Vendredi 9 janvier 2026
Résumé du discours du Pape Léon XIV :
1. Retour à la maison du Pape François L’année écoulée a vu le retour à la maison du Père, le Pape François, dont le monde a ressenti la perte. Son héritage de charité pastorale a marqué l’histoire.
2. Faiblesse du multilatéralisme La diplomatie basée sur la force remplace progressivement la diplomatie du dialogue et du consensus. La paix est devenue un instrument de domination, menaçant l’État de droit.
3. Faites confiance aux Nations Unies L’ONU, née après la Seconde Guerre mondiale, reste un centre de coopération multilatérale. Elle doit promouvoir le dialogue et l’aide humanitaire pour un avenir plus juste.
4. L’Occident dominé par un langage orwellien Le langage perd son sens, devient un outil de tromperie. La liberté d’expression s’est rétrécie, et un langage inclusif exclut les non-conformistes.
5. Les États sapent les libertés La liberté de conscience est menacée. L’objection de conscience, notamment dans le refus du service militaire ou des pratiques médicales, est en débat.
6. Progrès sur la voie du dialogue interreligieux Les violations de la liberté religieuse augmentent. Cependant, les progrès du dialogue interreligieux sont reconnus. Toutes les religions cherchent un seul mystère divin.
7. Je n’oublie pas non plus les victimes de la violence djihadiste Le Pape demande à toutes les nations de garantir la liberté de religion. Il rappelle les victimes de la violence djihadiste dans divers pays.
8. Ne portez pas atteinte à la dignité des migrants Chaque migrant est une personne avec des droits inaliénables. Les mesures contre la criminalité ne doivent pas justifier une atteinte à la dignité des migrants.
9. Les droits deviennent autoréférentiels Les droits de l’homme perdent leur vitalité lorsqu’ils deviennent autoréférentiels et déconnectés de la réalité.
10. Gaza et le Venezuela La crise humanitaire en Terre Sainte persiste. La solution des deux États reste une perspective institutionnelle. Les tensions dans la mer des Caraïbes et au Venezuela nécessitent des solutions pacifiques.
11. Régulation de l’intelligence artificielle L’intelligence artificielle pose un risque de course à l’armement. Elle doit être gérée éthiquement et avec des cadres réglementaires protégeant la liberté humaine.
TEXTE INTEGRAL SUR LE SITE DU VATICAN:
https://www.vatican.va/content/leo-xiv/en/speeches/2026/january/documents/20260109-corpo-diplomatico.html
Extraits:
Chers Ambassadeurs,
Suite aux événements tragiques du sac de Rome en 410, saint Augustin écrivit De Civitate Dei, La Cité de Dieu. Cet ouvrage est l'un des plus marquants de son œuvre théologique, philosophique et littéraire. Comme l'a souligné le pape Benoît XVI, il s'agit d'une « œuvre impressionnante, essentielle au développement de la pensée politique occidentale et de la théologie chrétienne de l'histoire »[1] . Elle s'appuie, pour reprendre une idée contemporaine, sur un « récit » qui se répandait alors, car « les païens, encore nombreux à cette époque, et même un certain nombre de chrétiens, pensaient que le Dieu de la nouvelle religion et les Apôtres eux-mêmes s'étaient montrés incapables de protéger la ville. Au temps des dieux païens, Rome était caput mundi, la grande capitale, et nul n'aurait pu imaginer qu'elle tomberait aux mains de ses ennemis. Désormais, avec le Dieu des chrétiens, cette grande ville ne paraissait plus en sécurité » [2] .
Certes, notre époque est très éloignée de ces événements. Il ne s'agit pas seulement d'une question d'éloignement temporel, mais aussi d'une conscience culturelle différente et d'une évolution des modes de pensée. Cependant, nous ne pouvons ignorer que notre propre sensibilité culturelle s'est nourrie de cette œuvre qui, comme tous les classiques, parle à toutes les générations.
Augustin interprète les événements et l'histoire elle-même selon le modèle des deux cités. D'une part, la cité de Dieu, éternelle et caractérisée par l'amour inconditionnel de Dieu (amor Dei), ainsi que par l'amour du prochain, en particulier des pauvres. D'autre part, la cité terrestre, demeure temporaire où les êtres humains vivent jusqu'à leur mort. De nos jours, cette dernière englobe toutes les institutions sociales et politiques, de la famille à l'État-nation et aux organisations internationales. Pour Augustin, cette cité était incarnée par l'Empire romain. En effet, la cité terrestre est centrée sur l'orgueil et l'amour-propre (amor sui), sur la soif de pouvoir et de gloire terrestres qui mène à la destruction. Toutefois, il ne s'agit pas d'une lecture de l'histoire qui oppose l'éternité au présent, l'Église à l'État, ni d'une dialectique sur le rôle de la religion au sein de la société civile.
Pour Augustin, les deux cités coexistent jusqu'à la fin des temps. Chacune possède une dimension à la fois extérieure et intérieure, car elles doivent être comprises non seulement à l'aune de leur construction historique, mais aussi à travers le prisme des attitudes intérieures de chaque être humain face aux réalités de la vie et aux événements historiques. Dans cette perspective, chacun de nous est un acteur et, de ce fait, responsable de l'histoire. De plus, Augustin souligne que les chrétiens sont appelés par Dieu à demeurer dans la cité terrestre le cœur et l'esprit tournés vers la cité céleste, leur véritable patrie. Parallèlement, les chrétiens vivant dans la cité terrestre ne sont pas étrangers au monde politique et, guidés par les Écritures, s'efforcent d'appliquer l'éthique chrétienne au gouvernement civil.
La Cité de Dieu ne propose pas de programme politique. Elle offre plutôt de précieuses réflexions sur des questions fondamentales concernant la vie sociale et politique, telles que la recherche d'une coexistence plus juste et pacifique entre les peuples. Augustin met également en garde contre les graves dangers que représentent pour la vie politique les falsifications de l'histoire, le nationalisme exacerbé et la perversion de l'idéal du dirigeant politique.
Bien que le contexte dans lequel nous vivons aujourd’hui soit différent de celui du Ve siècle, certaines similitudes demeurent très pertinentes. Nous sommes aujourd’hui, comme alors, à l’ère des migrations massives ; comme alors, nous vivons une période de profonds bouleversements des équilibres géopolitiques et des paradigmes culturels ; comme alors, nous sommes, selon la célèbre expression du pape François , non pas dans une ère de changement, mais dans un changement d’ère. [3]
À notre époque, la faiblesse du multilatéralisme est particulièrement préoccupante sur la scène internationale. Une diplomatie qui favorise le dialogue et recherche le consensus entre toutes les parties est supplantée par une diplomatie fondée sur la force, qu'elle soit exercée par des individus ou des groupes d'alliés. La guerre est de nouveau à la mode et un zèle belliqueux se répand. Le principe établi après la Seconde Guerre mondiale, qui interdisait aux nations de recourir à la force pour violer les frontières d'autrui, a été complètement bafoué. La paix n'est plus recherchée comme un don, un bien précieux en soi, ni dans la poursuite de « l'établissement de l'univers ordonné voulu par Dieu, avec une justice plus parfaite entre les hommes et les femmes » [4] . Désormais, la paix est recherchée par les armes, comme condition préalable à l'affirmation de sa propre domination. Ceci menace gravement l'État de droit, fondement de toute coexistence civile pacifique.
De plus, comme le souligne saint Augustin, « il n’est personne qui ne désire la paix. Car même ceux qui font la guerre ne désirent que la victoire ; ils désirent, c’est-à-dire parvenir à une paix glorieuse. Car qu’est-ce que la victoire sinon la conquête de ceux qui nous résistent ? Et lorsque cela est fait, il y a la paix… car même ceux qui perturbent intentionnellement la paix dans laquelle ils vivent ne haïssent pas la paix, mais souhaitent seulement qu’elle se transforme en une paix qui leur convienne mieux. Ils ne souhaitent donc pas l’absence de paix, mais seulement la paix qu’ils désirent. » [5]
C’est précisément cette attitude qui a conduit l’humanité à la tragédie de la Seconde Guerre mondiale. De ces cendres est née l’Organisation des Nations Unies, dont le quatre-vingtième anniversaire a été récemment célébré. L’ONU a été créée par la volonté de cinquante et une nations de servir de centre de coopération multilatérale afin de prévenir de futures catastrophes mondiales, de préserver la paix, de défendre les droits fondamentaux de la personne et de promouvoir le développement durable.
Je tiens à souligner l’importance du droit international humanitaire. Son respect ne saurait dépendre des circonstances ni d’intérêts militaires ou stratégiques. Le droit humanitaire, outre le fait de garantir un minimum d’humanité face aux ravages de la guerre, constitue un engagement pris par les États. Ce droit doit toujours prévaloir sur les ambitions des belligérants, afin d’atténuer les effets dévastateurs de la guerre, notamment en vue de la reconstruction. Nous ne pouvons ignorer que la destruction d’hôpitaux, d’infrastructures énergétiques, d’habitations et de lieux essentiels à la vie quotidienne constitue une grave violation du droit international humanitaire. Le Saint-Siège réaffirme avec fermeté sa condamnation de toute forme d’implication de civils dans des opérations militaires. Il souhaite également que la communauté internationale se souvienne que la protection du principe de l’inviolabilité de la dignité humaine et du caractère sacré de la vie prime toujours sur tout simple intérêt national.
C’est dans cette optique que les Nations Unies ont œuvré à la médiation des conflits, promu le développement et aidé les États à protéger les droits humains et les libertés fondamentales. Face à un monde confronté à des défis complexes tels que les tensions géopolitiques, les inégalités et les crises climatiques, l’ONU doit jouer un rôle essentiel en favorisant le dialogue et l’aide humanitaire, contribuant ainsi à bâtir un avenir plus juste. Il est donc nécessaire de veiller à ce que les Nations Unies reflètent non seulement la réalité du monde actuel et non celle de l’après-guerre, mais aussi qu’elles soient plus ciblées et efficaces dans la mise en œuvre de politiques visant l’unité de la famille humaine plutôt que des idéologies.
Le multilatéralisme vise donc à offrir un lieu de rencontre et de dialogue, à l'image du Forum romain ou de la place publique médiévale. Toutefois, pour que le dialogue soit possible, il est nécessaire de s'accorder sur les mots et les concepts employés. Redécouvrir le sens des mots est peut-être l'un des principaux défis de notre époque. Lorsque les mots se déconnectent de la réalité, et que la réalité elle-même devient sujette à débat, voire incommunicable, nous ressemblons aux deux personnes évoquées par saint Augustin, contraintes de cohabiter sans connaître la langue de l'autre. Il observe : « Les animaux muets, même ceux d'espèces différentes, se comprennent plus facilement que ces deux individus. Car, bien qu'ils soient tous deux des êtres humains, leur nature commune ne favorise en rien la convivialité lorsqu'ils sont empêchés, par la diversité des langues, d'exprimer leurs sentiments ; de sorte qu'un homme converserait plus volontiers avec son chien qu'avec un étranger ! » [6]
Aujourd'hui, le sens des mots est plus fluctuant que jamais et les concepts qu'ils représentent sont de plus en plus ambigus. Le langage n'est plus le moyen privilégié par lequel les êtres humains se connaissent et se rencontrent. Pire encore, dans les contorsions de l'ambiguïté sémantique, le langage devient une arme de plus en plus utilisée pour tromper, frapper et offenser ses adversaires. Nous avons besoin de mots capables d'exprimer à nouveau des réalités claires et distinctes, sans équivoque. C'est la seule façon pour un dialogue authentique de reprendre, exempt de malentendus. Cela doit se produire dans nos foyers et dans l'espace public, en politique, dans les médias et sur les réseaux sociaux. Il en va de même dans le contexte des relations internationales et du multilatéralisme, afin que ce dernier puisse retrouver la force nécessaire à son rôle de rencontre et de médiation. C'est en effet indispensable pour prévenir les conflits et pour garantir que personne ne soit tenté de dominer autrui par la force, qu'elle soit verbale, physique ou militaire.
Il convient également de relever le paradoxe suivant : cet affaiblissement du langage est souvent invoqué au nom de la liberté d’expression elle-même. Or, à y regarder de plus près, c’est l’inverse qui se produit, car la liberté d’expression est précisément garantie par la certitude du langage et par le fait que chaque terme s’appuie sur la vérité. Il est douloureux de constater à quel point, notamment en Occident, l’espace de la véritable liberté d’expression se réduit comme peau de chagrin. Parallèlement, un nouveau langage, digne d’un roman d’Orwell, se développe et, dans sa volonté d’être toujours plus inclusif, finit par exclure ceux qui ne se conforment pas aux idéologies qui le sous-tendent.
Malheureusement, cela entraîne d'autres conséquences qui finissent par restreindre les droits fondamentaux, à commencer par la liberté de conscience. À cet égard, l'objection de conscience permet aux individus de refuser des obligations légales ou professionnelles qui entrent en conflit avec des principes moraux, éthiques ou religieux profondément ancrés dans leur vie personnelle. Il peut s'agir du refus du service militaire au nom de la non-violence, ou du refus, pour les médecins et les professionnels de santé, de pratiquer des actes tels que l'avortement ou l'euthanasie. L'objection de conscience n'est pas une rébellion, mais un acte de fidélité à soi-même. À l'heure actuelle, la liberté de conscience semble de plus en plus remise en question par les États, même ceux qui se réclament de la démocratie et des droits de l'homme. Or, cette liberté établit un équilibre entre l'intérêt collectif et la dignité individuelle. Elle souligne également qu'une société véritablement libre n'impose pas l'uniformité, mais protège la diversité des consciences, prévenant ainsi les dérives autoritaires et favorisant un dialogue éthique qui enrichit le tissu social.
De la même manière, la liberté religieuse risque d'être restreinte. Comme l'a rappelé Benoît XVI , il s'agit du premier de tous les droits de l'homme, car elle exprime la réalité la plus fondamentale de la personne. [7] Les données les plus récentes montrent que les atteintes à la liberté religieuse sont en augmentation et que 64 % de la population mondiale subit de graves violations de ce droit.
En demandant le plein respect de la liberté religieuse et du culte des chrétiens, le Saint-Siège demande le même respect pour toutes les autres communautés religieuses. À l’occasion du soixantième anniversaire de la promulgation de la Déclaration Nostra Aetate, fruit du Concile œcuménique Vatican II qui s’est achevé le 8 décembre 1965, j’ai eu l’occasion de réaffirmer le rejet catégorique de toutes les formes d’antisémitisme, qui, malheureusement, continue de semer la haine et la mort. J’ai également souligné l’importance de cultiver le dialogue judéo-chrétien et d’approfondir nos racines bibliques communes.
À cette même occasion commémorative, la rencontre avec des représentants d’autres religions m’a permis de renouveler mon appréciation des progrès accomplis ces dernières décennies sur la voie du dialogue interreligieux. En effet, dans toute quête religieuse sincère se trouve « le reflet de l’unique Mystère divin qui embrasse toute la création » [8]. À cet égard, j’invite toutes les nations à garantir à chacun de leurs citoyens la pleine liberté de religion et de culte.
Il est toutefois impossible d'ignorer que la persécution des chrétiens demeure l'une des crises des droits humains les plus répandues aujourd'hui, touchant plus de 380 millions de croyants à travers le monde. Ils subissent des discriminations, des violences et une oppression importantes, voire extrêmes, en raison de leur foi. Ce phénomène affecte environ un chrétien sur sept dans le monde et s'est aggravé en 2025 du fait des conflits persistants, des régimes autoritaires et de l'extrémisme religieux. Malheureusement, tout cela démontre que la liberté religieuse est souvent perçue davantage comme un « privilège » ou une concession que comme un droit fondamental.
Je tiens à évoquer tout particulièrement les nombreuses victimes de violences, notamment celles perpétrées à des fins religieuses au Bangladesh, au Sahel et au Nigéria, ainsi que celles du grave attentat terroriste commis en juin dernier contre la paroisse Saint-Élie à Damas. Je n'oublie pas non plus les victimes des violences djihadistes à Cabo Delgado, au Mozambique.
Parallèlement, il ne faut pas oublier une forme insidieuse de discrimination religieuse à l’encontre des chrétiens, qui se répand même dans les pays où ils sont majoritaires, comme en Europe ou en Amérique. Dans ces pays, leur capacité à proclamer les vérités de l’Évangile est parfois restreinte pour des raisons politiques ou idéologiques, notamment lorsqu’ils défendent la dignité des plus vulnérables, des enfants à naître, des réfugiés et des migrants, ou lorsqu’ils promeuvent la famille.
Dans ses relations et actions internationales, le Saint-Siège défend avec constance la dignité inaliénable de toute personne. Il est essentiel de rappeler, par exemple, que chaque migrant est une personne et, à ce titre, possède des droits inaliénables qui doivent être respectés en toutes circonstances. Si tous les migrants ne se déplacent pas par choix, nombreux sont ceux qui sont contraints de fuir en raison de la violence, des persécutions, des conflits, voire des effets du changement climatique, comme dans diverses régions d’Afrique et d’Asie. En cette année qui marque également le soixante-quinzième anniversaire de l’Organisation internationale pour les migrations, je réaffirme l’espoir du Saint-Siège que les mesures prises par les États contre la criminalité et la traite des êtres humains ne serviront pas de prétexte pour porter atteinte à la dignité des migrants et des réfugiés.
Les mêmes considérations s’appliquent aux prisonniers, qui ne sauraient jamais être réduits aux crimes qu’ils ont commis. À cette occasion, je tiens à exprimer ma profonde gratitude aux Gouvernements qui ont répondu favorablement à l’appel de mon vénérable Prédécesseur en faveur de gestes de clémence durant l’ Année jubilaire . J’espère que l’esprit du Jubilé inspirera durablement et structurellement l’administration de la justice, afin que les peines soient proportionnées aux crimes commis, que des conditions de détention dignes soient garanties et, surtout, que des efforts soient déployés pour abolir la peine de mort, mesure qui anéantit tout espoir de pardon et de rédemption. [9] Nous ne pouvons oublier non plus les souffrances de tant de prisonniers détenus pour des raisons politiques dans de nombreux pays.
De plus, dans une perspective chrétienne, les êtres humains sont créés à l’image et à la ressemblance de Dieu qui, « en les appelant à l’existence par amour , les a en même temps appelés à aimer » [10]. Cette vocation se révèle de manière privilégiée et unique au sein de la famille. C’est dans ce contexte que nous apprenons à aimer et à développer la capacité de servir la vie, contribuant ainsi au développement de la société et à la mission de l’Église.
Malgré son rôle central, l'institution familiale est aujourd'hui confrontée à deux défis majeurs. D'une part, on observe une tendance inquiétante au sein du système international à négliger et à sous-estimer son rôle social fondamental, ce qui conduit à sa marginalisation institutionnelle progressive. D'autre part, nous ne pouvons ignorer la réalité croissante et douloureuse des familles fragiles, brisées et souffrantes, en proie à des difficultés internes et à des phénomènes préoccupants, notamment les violences conjugales.
La vocation à l'amour et à la vie, qui se manifeste de façon essentielle dans l'union exclusive et indissoluble entre un homme et une femme, implique un impératif éthique fondamental : permettre aux familles d'accueillir et de prendre pleinement soin de la vie à naître. Il s'agit d'une priorité croissante, notamment dans les pays qui connaissent une chute dramatique de la natalité. La vie est en effet un don inestimable qui s'épanouit au sein d'une relation engagée, fondée sur le don et le service mutuels.
À la lumière de cette profonde vision de la vie comme un don précieux et de la famille comme sa gardienne responsable, nous rejetons catégoriquement toute pratique qui nie ou exploite l’origine et le développement de la vie. Parmi celles-ci figure l’avortement, qui interrompt une vie en devenir et refuse d’accueillir le don de la vie. À cet égard, le Saint-Siège exprime sa profonde préoccupation concernant les projets visant à financer la mobilité transfrontalière pour accéder au prétendu « droit à l’avortement sans risque ». Il considère également comme déplorable que des ressources publiques soient allouées à la suppression de la vie, au lieu d’être investies dans le soutien aux mères et aux familles. L’objectif premier doit demeurer la protection de chaque enfant à naître et le soutien effectif et concret de chaque femme afin qu’elle puisse accueillir la vie.
De même, la pratique de la gestation pour autrui, en transformant la grossesse en un service négociable, viole la dignité de l'enfant, réduit à un « produit », et celle de la mère, exploitant son corps et le processus de procréation et pervertissant la vocation relationnelle originelle de la famille.
Des considérations similaires peuvent être étendues aux malades, aux personnes âgées ou isolées, qui parfois peinent à trouver une raison de continuer à vivre. La société civile et les États ont également la responsabilité de répondre concrètement aux situations de vulnérabilité, en proposant des solutions à la souffrance humaine, comme les soins palliatifs, et en promouvant des politiques de solidarité authentique, plutôt que d'encourager des formes de compassion illusoires telles que l'euthanasie.
On peut faire une réflexion similaire concernant les nombreux jeunes confrontés à de multiples difficultés, dont la toxicomanie. Afin d'éviter que des millions de jeunes à travers le monde ne deviennent victimes de la toxicomanie, des efforts concertés sont nécessaires pour éradiquer ce fléau et le trafic de drogue qui l'alimente. Parallèlement, il est indispensable de mettre en place des politiques de réinsertion adaptées et d'investir davantage dans le développement humain, l'éducation et la création d'emplois.
Face à ces défis, nous réaffirmons avec force que la protection du droit à la vie constitue le fondement indispensable de tous les autres droits humains. Une société n’est saine et ne progresse véritablement que lorsqu’elle garantit le caractère sacré de la vie humaine et œuvre activement à sa promotion.
Les considérations susmentionnées me portent à croire que, dans le contexte actuel, nous assistons à un véritable court-circuit des droits humains. Le droit à la liberté d'expression, à la liberté de conscience, à la liberté religieuse et même le droit à la vie sont restreints au nom d'autres prétendus nouveaux droits, ce qui a pour conséquence de vider de sa substance le cadre même des droits humains et d'ouvrir la voie à la force et à l'oppression. Cela se produit lorsque chaque droit devient autoréférentiel, et surtout lorsqu'il se déconnecte de la réalité, de la nature et de la vérité.
Ambassadeurs distingués,
Alors que saint Augustin souligne la coexistence des cités céleste et terrestre jusqu'à la fin des temps, notre époque semble encline à nier à la cité de Dieu son « droit de citoyenneté ». Il semble que seule la cité terrestre existe, enfermée exclusivement à l'intérieur de ses frontières. La recherche exclusive des biens immanents compromet cette « tranquillité de l'ordre » [11] , qui, pour Augustin, constitue l'essence même de la paix, laquelle concerne la société et les nations autant que l'âme humaine elle-même, et est essentielle à toute coexistence civile. En l'absence d'un fondement transcendant et objectif, seul l'amour-propre prévaut, jusqu'à l'indifférence envers Dieu, qui gouverne la cité terrestre. [12] Or, comme le note Augustin, « grande est la folie de l'orgueil chez ceux qui pensent que le bien suprême se trouve dans cette vie et qu'ils peuvent être heureux par leurs propres moyens ». [13]
L’orgueil obscurcit la réalité elle-même et notre empathie envers autrui. Ce n’est pas un hasard si l’orgueil est toujours à l’origine de tous les conflits. Par conséquent, comme je l’ai rappelé dans mon Message pour la Journée mondiale de la paix , « nous perdons notre sens du réalisme et nous nous soumettons à une vision partielle et déformée du monde, obscurcie par l’obscurité et la peur » [14] , ouvrant ainsi la voie à une mentalité de confrontation, prélude à toute guerre.
Nous le constatons dans de nombreux contextes, à commencer par la guerre en Ukraine et les souffrances infligées à la population civile. Face à cette situation tragique, le Saint-Siège réaffirme avec force l'urgence d'un cessez-le-feu immédiat et d'un dialogue animé d'une recherche sincère des voies menant à la paix. J'en appelle avec insistance à la communauté internationale pour qu'elle maintienne son engagement à poursuivre des solutions justes et durables qui protègent les plus vulnérables et redonnent espoir aux peuples touchés. Je souligne également la pleine volonté du Saint-Siège de soutenir toute initiative promouvant la paix et l'harmonie.
Dans le même temps, nous constatons cette situation en Terre Sainte où, malgré la trêve annoncée en octobre, la population civile continue de subir une grave crise humanitaire, aggravant ainsi les souffrances déjà endurées. Le Saint-Siège est particulièrement attentif à toute initiative diplomatique visant à garantir aux Palestiniens de la bande de Gaza un avenir de paix et de justice durables sur leur terre, ainsi qu'à l'ensemble du peuple palestinien et à l'ensemble du peuple israélien. En particulier, la solution à deux États demeure la perspective institutionnelle permettant de répondre aux aspirations légitimes des deux peuples ; or, malheureusement, les violences se sont intensifiées en Cisjordanie contre la population civile palestinienne, qui a le droit de vivre en paix sur sa terre.
L’escalade des tensions dans la mer des Caraïbes et le long de la côte pacifique américaine est également une source de vive inquiétude. Je tiens à réitérer mon appel pressant à la recherche de solutions politiques pacifiques à la situation actuelle, dans l’intérêt commun des peuples et non pour défendre des intérêts partisans.
Cela concerne tout particulièrement le Venezuela, au vu des récents événements. À cet égard, je renouvelle mon appel au respect de la volonté du peuple vénézuélien et à la sauvegarde des droits humains et civils de tous, afin d'assurer un avenir de stabilité et de concorde. À cette fin, l' exemple de deux de ses enfants, que j'ai eu la joie de canoniser en octobre dernier – José Gregorio Hernández et Sœur Carmen Rendiles – peut être une source d'inspiration. Puisse leur témoignage inspirer l'édification d'une société fondée sur la justice, la vérité, la liberté et la fraternité, et permettre ainsi à la nation de se relever de la grave crise qui la frappe depuis tant d'années.
D'autres crises se multiplient à travers le monde. Je pense tout d'abord à la situation désespérée en Haïti, marquée par de nombreuses formes de violence, allant du trafic d'êtres humains à l'exil forcé et aux enlèvements. À cet égard, j'espère qu'avec le soutien nécessaire et concret de la communauté internationale, le pays pourra prendre au plus vite les mesures indispensables pour rétablir l'ordre démocratique, mettre fin aux violences et parvenir à la réconciliation et à la paix.
Nous ne pouvons oublier non plus la situation qui affecte depuis des décennies la région des Grands Lacs africains, ravagée par une violence qui a fait de nombreuses victimes. J'encourage les parties concernées à rechercher une solution définitive, juste et durable qui mette un terme à un conflit qui n'a que trop duré. De même, je pense à la situation au Soudan, devenu un immense champ de bataille, ainsi qu'à l'instabilité politique persistante au Soudan du Sud, le plus jeune pays de la communauté internationale, né du référendum d'il y a quinze ans.
Nous ne pouvons passer sous silence les signes croissants de tension en Asie de l'Est, et exprimer l'espoir que toutes les parties concernées adopteront une approche pacifique et fondée sur le dialogue concernant les questions litigieuses qui sont source de conflits potentiels.
Mes pensées se tournent tout particulièrement vers la grave crise humanitaire et sécuritaire qui frappe le Myanmar, encore aggravée par le séisme dévastateur de mars dernier. Avec une ferveur renouvelée, j'appelle à ce que l'on emprunte courageusement les voies de la paix et d'un dialogue inclusif, afin de garantir à tous un accès équitable et rapide à l'aide humanitaire. Pour être authentiques, les processus démocratiques doivent s'accompagner de la volonté politique de poursuivre le bien commun, de renforcer la cohésion sociale et de promouvoir le développement intégral de chaque personne.
Au cœur de nombre des situations que j'ai évoquées, on retrouve ce qu'Augustin lui-même a souligné : l'idée persistante que la paix n'est possible que par le recours à la force et à la dissuasion. Si la guerre se contente de détruire, la paix exige des efforts de construction continus et patients, ainsi qu'une vigilance constante. Ces efforts sont requis de tous, à commencer par les pays dotés d'arsenaux nucléaires. Je pense notamment à l'impérieuse nécessité d'assurer le suivi du traité New START, qui expire en février. En effet, le risque est grand de renouer avec la course à la production d'armes toujours plus sophistiquées, y compris grâce à l'intelligence artificielle. Cette dernière est un outil qui requiert une gestion appropriée et éthique, ainsi que des cadres réglementaires axés sur la protection des libertés et la responsabilité humaine.
Chers Ambassadeurs,
Malgré la situation tragique qui se déroule sous nos yeux, la paix demeure un bien difficile à atteindre, mais réaliste. Comme le rappelle Augustin, la paix est « le but de notre bien » [15], car elle est le but même de la cité de Dieu, à laquelle nous aspirons, même inconsciemment, et dont nous pouvons avoir un avant-goût dès la cité terrestre. Durant notre pèlerinage sur cette terre, œuvrer pour la paix exige humilité et courage : l’humilité de vivre dans la vérité et le courage de pardonner. Dans la vie chrétienne, nous voyons ces vertus se refléter à Noël, lorsque la Vérité, le Verbe éternel de Dieu, s’incarne humblement, et à Pâques, lorsque le Juste, condamné, pardonne à ses persécuteurs et leur offre sa vie de Ressuscité.
De plus, si nous y regardons de plus près, les signes d'espoir courageux ne manquent pas en notre temps, et nous devons les soutenir sans relâche. Je pense, par exemple, aux accords de Dayton, qui, il y a trente ans, ont mis fin à la guerre sanglante en Bosnie-Herzégovine. Malgré les difficultés et les tensions, ils ont ouvert la voie à un avenir plus prospère et harmonieux. Je pense également à la Déclaration conjointe de paix entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan, signée en août dernier. Nous espérons qu'elle ouvrira la voie à une paix juste et durable dans le Caucase du Sud et permettra de résoudre les questions en suspens à la satisfaction des deux parties. Je rappelle aussi les efforts déployés ces dernières années par les autorités vietnamiennes pour améliorer les relations avec le Saint-Siège et les conditions de fonctionnement de l'Église dans le pays. Ce sont autant de graines de paix qu'il convient de cultiver.
En octobre prochain, nous commémorerons le huitième centenaire de la mort de saint François d'Assise, homme de paix et de dialogue, universellement reconnu, même par ceux qui ne sont pas catholiques. Sa vie rayonne, car elle fut inspirée par le courage de vivre dans la vérité et par la conviction qu'un monde de paix se construit sur des cœurs humbles tournés vers Dieu. C'est un cœur humble et épris de paix que je souhaite à chacun d'entre nous et à tous ceux qui vivent dans nos pays en ce début d'année.
Merci.
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Add. Le Pape Léon XIV sur X en allemand le 9 janvier 2026:
Dans le contexte actuel, nous assistons à un véritable "court-circuit" des droits humains. Le droit à la liberté d'expression, à la liberté de conscience, à la liberté de religion et même à la vie est restreint au nom d'autres droits dits nouveaux, ce qui affaiblit le système des droits humains lui-même et ouvre la voie à la violence et à l'oppression. Cela se produit lorsque chaque droit devient autoréférentiel et, en particulier, lorsqu'il perd son lien avec la réalité des choses, avec leur nature et avec la vérité.
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