La liberté humaine,... est la faculté de faire le bien alors qu'on a la possibilité de faire le mal. ... Mais de ce que l'homme pourra choisir le mal, il ne s'en suit aucunement qu'il ait le droit de le faire. ... Voici le fait. Dieu impose sa loi à la nature, et il la propose à l'homme. La liberté est donc... le pouvoir qu'a l'homme d'accomplir sa loi. ... [L]e pouvoir d'accomplir de soi-même sa loi n'est point le droit de la violer ... : interprétation qui serait digne du néant, d'où nous sommes, et non de l'être que Dieu veut en faire sortir!'.
La doctrine catholique du libre arbitre est scripturaire. On la trouve dans le livre du Siracide chapitres 15 et 31 et dans l'épître de S. Jacques 1.
La définition du libre arbitre
Le libre arbitre est l'aptitude de l'être humain à se déterminer librement et par lui seul, pour agir et penser. Cette notion s'oppose au déterminisme, au fatalisme du destin dans les sociétés antiques et/ou extrêmes orientales bouddhistes (karma, histoire cyclique), à la prédestination protestante, pour lesquels la volonté est déterminée par une chaîne causale, où chaque cause est aussi une conséquence, selon la théorie du déterminisme, ou par une prédétermination inéluctable, selon la doctrine fataliste, ou par une prédestination selon la doctrine protestante.
Des sept livres enlevés de la Bible par le canon biblique protestant, se trouve le livre de L'Ecclésiastique ou "Siracide", Livre de Ben Sira dont nous avons conservé des fragments écrits en hébreux dans les Manuscrits de Qumran (mis au jour entre 1947 et 1956), ainsi qu'un rouleau à Massada (la forteresse tombée aux mains des Romains en 73 après J.-C.), datant du Ier s. av. J.-C. Ce livre se rattachant à la littérature de la sagesse, est écrit dans des formats métriques comparables à Deutéronome ou de chapitres des Psaumes, de Job ou de la Genèse, était connu de deux communautés différentes juive. Ce qui est une preuve qu'il était reconnu comme une écriture sainte.
La tradition chrétienne, au moins depuis Saint Cyprien, l'a désigné sous le nom de l'Ecclésiastique (c'est-à-dire livre de l'Église ou de l'assemblée). La littérature juive parle de "Proverbes de Ben Sira" (tire connu de S. Jérôme au Ve siècle), ou de "Livre de Ben Sira". Des manuscrits grecs ont pour titre "Sagesse de Sirakh". L'auteur vivait vers 200 avant notre ère et le livre date de 180 environ av. J.-C.
La Judée, après avoir été pendant plus d'un siècle (après 301 av. J.-C.) sous la domination des Ptolémées d'Égypte (ou "Lagides"), était passée au pouvoir des Séleucides de Syrie en 198, où Antiochos III, descendant de Séleucos Ier, général d'Alexandre, parvient à prendre possession de la Cœlé-Syrie, dans le cadre des guerres de Syrie. Antiochos III et son successeur Séleucos IV furent très favorables aux Juifs, leur concédant privilèges et exemptions et contribuant même à la restauration et au culte du Temple (2 M 3,3). L'oeuvre de restauration décrite dans Si 20,1-4 se situe dans ce contexte. Mais les conquêtes d'Alexandre, l'hellénisme devaient à brève échéance remettre en question l'existence du judaïsme. Notre auteur, Ben Sira, partage le malaise que beaucoup de Juifs pieux devaient ressentir et prévoit la fin de la coexistence pacifique de deux visions du monde : l'heure du choix va bientôt sonner, la société où l'homme est déterminé, prédestiné, et la société où l'homme est libre.
Face à ses périls, Ben Sira se met à écrire pour défendre le patrimoine religieux et culturel du judaïsme, sa conception de Dieu, du monde et de son élection privilégiée. Il cherche à convaincre ses coreligionnaires qu'Israël, qui posèdde dans sa Loi révélée l'authentique Sagesse, n'a rien à envier des conquêtes réelles, mais ambiguës de pensée et de la civilisation grecque.
Bilan de la tradition juive face à ce péril, le livre de Ben Sira dresse un tableau de la culture juive: depuis l'amitié, l'aumône, l'éducation des enfants, les femmes, les médecins et la maladie, la richesse et la pauvreté, les esclaves, les banquets et la façon de s'y comporter, jusqu'à l'histoire ancienne d'Israël, les sacrifices et le culte, Dieu, la Loi, la liturgie, la création (42,21-24), la liberté humaine (15,14; 31,10), la mort.
L'homme a été créé libre (15,14).
C'est en lui-même et non en Dieu que se trouve la source du mal (21,27; 25,24). L'homme peut rester maître du péché (31,10) et, s'il triomphe, il recevra de Dieu une juste rétribution:
"Tout ce qui est abominable est détesté du Seigneur et ne peut être aimé de ceux qui le craignent. C’est lui qui, au commencement, a créé l’homme et l’a laissé à son libre arbitre. Si tu le veux, tu peux observer les commandements, il dépend de ton choix de rester fidèle." (Si 15,13-15)
"Qui donc fut jugé parfait dans l’épreuve ? À lui, la gloire pour toujours ! Qui donc pouvait pécher et n’a point péché, faire le mal, et ne l’a pas fait ? Ses biens s’affermiront dans le Seigneur, et l’assemblée dira ses largesses." (Si 31,10-11)
La note au verset 15,14 de la Traduction Œcuménique Biblique qui traduit "libre arbitre" par "propre conseil" précise (p. 1858), qu'au mot grec, conseil, correspond l'hébreu yecer. Chez Ben Sira, il a ... le sens neutre de 'volonté libre qui peut se décider en bien ou en mal'. ... De l'épître de Jacques 1,13-17 à Erasme (Traité du Libre arbitre), ce v. a servi à bien des développements sur la liberté humaine."
"Dans l’épreuve de la tentation, que personne ne dise : "Ma tentation vient de Dieu."
Dieu, en effet, ne peut être tenté de faire le mal, et lui-même ne tente personne.
Chacun est tenté par sa propre convoitise qui l’entraîne et le séduit.
Puis la convoitise conçoit et enfante le péché, et le péché, arrivé à son terme, engendre la mort.
Ne vous y trompez pas, mes frères bien-aimés, les présents les meilleurs, les dons parfaits, proviennent tous d’en haut, ils descendent d’auprès du Père des lumières, lui qui n’est pas, comme les astres, sujet au mouvement périodique ni aux éclipses." (Jacques 1,13-17)
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" ... pour que tu accomplisses ce qui est bien, non par contrainte mais volontiers." (Philémon 1,14)
Source générale :
Introduction au livre du Siracide, dans la Traduction Œcuménique Biblique, avec notes intégrales, Cerf, 12e édition, Paris 2012, p. 1829-1834
Add. 22-09-2025
Le libre arbitre et la grâce chez S. Prosper d'Aquitaine (390-466), Docteur de L'Église
La doctrine de la grâce de S. Prosper d'Aquitaine, disciple de S. Augustin, au Ve siècle est similaire mille ans plus tard à ce que sera la doctrine de la grâce du concile de Trente.
Pour saint Prosper, la grâce est transformatrice.
Être justifié, c'est être changé.
Notre âme est purifiée du péché, mais notre volonté passe aussi d'être simplement "naturelle", incapable de plaire à Dieu, à spirituelle, capable de coopérer avec Lui dans l'amour.
Ceci, saint Prosper est clair, n'enlève rien à Dieu. Bien au contraire : tout ce qui en résulte, tout ce qui est mérité, toute vertu qui est maîtrisée grâce aux dons de la grâce qu'il nous a donnés, est redonné à sa gloire.
Comme le dit saint Prosper en un seul endroit : "Elle [la grâce] dissipe plutôt les ténèbres qui opprimaient l'esprit, de sorte que sa volonté [du destinataire], qui était auparavant dépravée et captive, est maintenant droite et libre" (Saint Prosper d'Aquitaine, Omnium gentium vocatione, L'appel de tous les peuples, Livre 2, Ch. 27).
En d'autres termes, saint Prosper articule le noyau catholique de l'Évangile : que le Christ est mort et a été ressuscité pour notre justification, comme le dit saint Paul, pour réaliser notre transformation radicale en nouvelles créatures, notre être rendu juste, dans le but de lui obéir dans l'amour.
Saint Prosper écrit encore:
"Nous croyons et nous savons par expérience que cette grâce abondante agit dans l'homme comme une puissante influence ; mais à notre avis, cette influence n'est pas de nature à être écrasante, dans la mesure où tout ce qui se passe dans le salut des hommes est réalisé par la seule volonté de Dieu ; Car déjà dans le cas des enfants, c'est l'assentiment de la volonté d'un autre homme [à leur baptême] qui est le moyen pour eux d'être soulagés de leur affliction. La grâce spéciale de Dieu est certainement le facteur le plus important dans chaque justification. Elle pousse avec des exhortations, agit par des exemples, inspire la peur des dangers, suscite des miracles, donne la compréhension, inspire des conseils, illumine le cœur lui-même, et lui inspire les aspirations de la foi.
Mais la volonté de l'homme est également associée à la grâce comme facteur secondaire. Car il est éveillé par les aides mentionnées ci-dessus afin qu'il puisse coopérer avec l'œuvre de Dieu accomplie en lui, et qu'il puisse commencer à pratiquer et à gagner du mérite à partir de ce pour quoi la semence divine inspire le désir effectif. Ainsi, son échec final est dû à sa propre inconstance ; mais son succès est dû à l'aide de la grâce.
Cette aide est donnée d'innombrables façons, dont certaines sont cachées, et d'autres facilement discernables. Si beaucoup refusent cette aide, c'est seulement leur malice qui en est la cause. Si beaucoup l'acceptent, alors cela est dû à la fois à la grâce divine et à leur volonté humaine.
Nous pouvons examiner le début de la foi dans les fidèles ou leur progrès ou leur persévérance finale en elle, nulle part nous ne découvrirons une sorte de vertu qui ne soit pas le fait à la fois du don de la grâce et du consentement de nos volontés. Car la grâce, dans toute la variété des remèdes ou des aides qu'elle fournit, opère d'abord pour préparer la volonté du destinataire de son appel à accepter et à donner suite à ses dons.
La vertu est inexistante chez les hommes qui ne veulent pas être vertueux, et vous ne pouvez pas dire que les hommes pourraient avoir la foi, l'espoir ou la charité, s'ils refusent leur libre consentement à ces vertus." (Saint Prosper d'Aquitaine, L'appel de tous les peuples, Livre 2, Ch. 26)
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