Kath.net, 05/08/2025
Le Cardinal Koch discute de l'avenir de l'œcuménisme sous le pontificat de Léon XIV, des réactions orthodoxes à "Fiducia supplicans", de la primauté papale, de la synodalité et des évolutions possibles de la liturgie extraordinaire.
Entretien avec Michael Hesemann sur kath.net
(Traduction du texte en langue allemande en français)
Vatican (kath.net) "Nous partageons de nombreux points communs avec les Églises orthodoxes orientales et orthodoxes en termes de foi et de compréhension de l'Église. La question centrale est celle de la fonction pétrinienne. Là aussi, c'est un bon point de départ, car les orthodoxes reconnaissent une hiérarchie d'évêchés dans laquelle Rome occupe la première place. La question reste cependant ouverte : quels sont les pouvoirs de l'évêque de Rome ? S'agit-il d'une primauté purement honorifique, ou y est-il associé à des devoirs et des droits ?" C'est ce qu'a déclaré le cardinal Kurt Koch dans une interview accordée à kath.net. Où en est le dialogue œcuménique après le pontificat du pape François ? Comment évoluera-t-il sous Léon XIV ? Michael Hesemann a abordé ces questions et d'autres avec le cardinal Kurt Koch, préfet du Dicastère pour la promotion de l'unité des chrétiens et donc "commissaire œcuménique" du Saint-Père. Le cardinal d'origine suisse est préfet du Dicastère pour la promotion de l'unité des chrétiens depuis 2010. Auparavant, il a été évêque de Bâle à partir de 1996 et président de la Conférence épiscopale suisse de 2007 à 2009. Il est l'auteur de nombreux ouvrages.
Michael Hesemann : Éminence, les deux premières rencontres du pape Léon avec le chef honoraire de l'orthodoxie, le patriarche de Constantinople Bartholomée Ier, et la visite papale prévue en Turquie pour le 1700e anniversaire du concile de Nicée, remettent au premier plan l'œcuménisme, le dialogue et la réconciliation avec les Églises orientales. Mais avant de nous tourner vers le pape Léon, revenons sur le dernier pontificat, celui du pape François. Qu'a apporté ce pontificat à l'œcuménisme ? Quels progrès ont été réalisés sur les questions œcuméniques ?
Cardinal Koch : Deux aspects du pape François méritent particulièrement d’être soulignés. Premièrement, ses rencontres directes avec les représentants d’autres Églises. Il utilisait toujours la triple formule : "Marcher ensemble, prier ensemble, travailler ensemble". C’était primordial pour lui, tout comme ses relations amicales avec les autres Églises chrétiennes.
Deuxièmement, il y a ce qu'il appelle "l'œcuménisme du sang", une expression qu'il a inventée à la suite du pape Jean-Paul II. La conviction qui sous-tend ce concept est qu'il existe aujourd'hui de nombreux martyrs, et que toutes les Églises chrétiennes ont leurs martyrs. Les chrétiens ne sont pas persécutés parce qu'ils sont catholiques, orthodoxes ou protestants, mais parce qu'ils sont chrétiens. Le sang des martyrs nous unit, il ne nous divise pas.
Le pape François y a beaucoup insisté. Il m'a dit un jour, avec humour et sérieux : "Ne pensez-vous pas aussi que les persécuteurs des chrétiens ont une meilleure vision œcuménique que nous ? Parce qu'ils savent que nous sommes un." Je pense que c'était très important pour lui.
Hesemann : L’œcuménisme a progressé à tel point que, par exemple, le pape copte Tawadros a reçu le pape François en audience place Saint-Pierre. Cependant, le document "Fiducia supplicans" a représenté un léger recul. Comment évaluez-vous cela ? Quelles pourraient être les implications pour le nouveau pontificat ? Faut-il relativiser le document "Fiducia supplicans" ou comment surmonter cet obstacle ?
Cardinal Koch : La situation était effectivement difficile. L'année dernière, nous avons pu revenir sur vingt ans de dialogue œcuménique avec les Églises orthodoxes orientales. L'Assemblée plénière de janvier devait discuter de Marie et de la dévotion mariale. Cependant, les Églises orientales souhaitaient discuter exclusivement de "Fiducia supplicans". J'ai tenté d'inviter le cardinal Fernández [l'auteur du document. Ndlr.], mais la session plénière de son dicastère a rendu cela impossible. Il s'est ensuite rendu au Caire et s'est entretenu personnellement avec le patriarche. Nous avons alors décidé d'organiser des réunions séparées au début de cette année : uniquement avec les catholiques et les Orientaux. J'attends maintenant les rapports dans l'espoir de pouvoir reprendre le dialogue.
Concernant "Fiducia supplicans", le Dicastère pour la Doctrine de la Foi est responsable. Des réserves importantes ont également été exprimées du côté catholique, notamment de la part des évêques africains. Ils considèrent "Fiducia supplicans" comme non seulement en relation avec les relations homosexuelles, mais aussi avec d'autres relations non canoniques, notamment la polygamie, qu'ils jugent absolument inacceptable.
Hesemann : Une conférence s'est récemment tenue à Vienne, où la question du prétendu Grand Schisme de 1054 entre les Églises orthodoxe et catholique a été abordée. S'agissait-il d'un schisme, ou plutôt d'un approfondissement de la séparation ? Quel commentaire en feriez-vous ?
Cardinal Koch : Il faut partir du principe que les excommunications de 1054 n’étaient pas des excommunications des Églises. Le cardinal Humbert de Silva Candida a excommunié le patriarche Michel, et le patriarche a excommunié le cardinal. Selon la croyance catholique, les excommunications prennent fin avec la mort des personnes concernées. Il ne s’agissait donc pas d’une excommunication des Églises en tant que telle. Cela a peut-être été quelque peu mal compris en 1965, lorsque le pape Paul VI et le patriarche Athénagoras ont relégué les excommunications de 1054 aux oubliettes historiques. En ce sens, on ne peut pas parler de schisme. Je partage la conviction du professeur Larentzakis de Graz, et le patriarche Bartholomée l’a également mentionné dans son discours de bienvenue à Vienne.
Hesemann : Comment surmonter cette aliénation ?
Cardinal Koch : En apprenant à se connaître personnellement, surtout lorsque l’on est profondément catholique ou orthodoxe, c’est-à-dire dans la liturgie. C’est une loi fondamentale de la psychologie de l’apprentissage que les émotions ne peuvent être surmontées par la seule information, aussi précieuse soit-elle. Cela nécessite une expérience émotionnelle positive, notamment la prise de conscience que les deux parties sont chrétiennes et aiment le Christ. C’est pourquoi le dialogue d’amour est essentiel pour apprendre à se connaître plus profondément.
Hesemann : Dans son discours aux Églises orientales, le pape Léon XIII a souligné l’importance de la diversité liturgique. Il existe également une certaine diversité au sein de la tradition catholique romaine, notamment l’"ancienne" messe tridentine et la messe régulière postconciliaire, le Novus Ordo. Le pape François était notoirement hostile à l’ancienne messe tridentine et l’a sévèrement restreinte. Pensez-vous que le pape Léon XIII sera plus ouvert à cet égard et pourrait également se montrer plus inclusif envers les adeptes de la liturgie traditionnelle ?
Cardinal Koch : Je n’en ai pas parlé au pape Léon et je ne veux pas susciter de faux espoirs. Personnellement, je serais ravi que nous trouvions une solution. Le pape Benoît XVI a montré la voie en étant convaincu qu’une pratique séculaire ne peut être simplement interdite. Cela m’a convaincu. Le pape François a opté pour une approche très restrictive à cet égard. Il serait certainement souhaitable de rouvrir la porte, aujourd’hui close.
Hesemann : En 2025, outre le Jubilé de Nicée, un autre événement important aura lieu : la célébration commune de Pâques, qui n'a lieu que tous les deux ou trois ans. Le pape François a déclaré à plusieurs reprises qu'il envisageait une avancée vers une date commune de Pâques. Pensez-vous que le pape Léon poursuivra dans cette voie ? Quel est votre avis personnel à ce sujet ?
Cardinal Koch : Le Concile Vatican II a déjà déclaré dans une annexe à la constitution liturgique "Sacrosanctum Concilium" que l’Église catholique était ouverte à cette question et prendrait une décision si toutes les autres Églises chrétiennes étaient d’accord. Le pape François a maintenu cette position, et le pape Léon XIV s’est également exprimé dans ce sens. Ma principale préoccupation est que nous recherchions une date commune, mais que cela ne provoque pas de nouvelles divisions au sein des Églises et de la communauté œcuménique. Il serait souhaitable et important de trouver une date commune pour Pâques, mais seulement si cela n’entraîne pas de nouvelles divisions.
Hesemann : Le pape Léon a déjà parlé de synodalité dans son premier discours sur la loggia de la basilique Saint-Pierre – un terme que nous connaissons bien dans les Églises orthodoxes. Les Allemands l’associent à leur "chemin synodal", ce qui n’est certainement pas ce que voulait dire le pape Léon. Pouvez-vous expliquer à nos lecteurs la différence entre la synodalité, telle que la comprend le pape Léon, et le "chemin synodal" des évêques allemands ?
Cardinal Koch : Le pape Léon lui-même a fourni la clé dans son discours lorsqu’il a déclaré être un disciple de saint Augustin, c’est-à-dire un augustinien. Lors de son ordination épiscopale, Augustin a utilisé cette phrase pertinente : "Avec vous, je suis chrétien, pour vous, je suis évêque." Tout le concept de synodalité réside dans cette tension entre "être avec vous" par le baptême et "être pour vous" par l’ordination.
La synodalité ne s'oppose pas à la hiérarchie ; au contraire, les deux sont interdépendantes. Il n'y a pas de synodalité sans primauté, et pas de primauté sans synodalité. Le pape François a toujours souligné que la synodalité n'est pas du parlementarisme. Le prototype de la synodalité est l'Esprit Saint. Le pape Léon poursuivra dans cette voie. Dans son discours, il a également précisé que sa préoccupation première est une Église missionnaire et donc synodale. Car la synodalité est au service de la mission.
Hesemann : Décririez-vous le pape Léon XIV comme un ami de l’orthodoxie ?
Cardinal Koch : Oui, on peut le dire. Cela transparaît également dans son discours aux Églises catholiques orientales. Il entretient un lien profond avec le monde oriental. Ce qu’il a dit des Églises catholiques orientales s’applique également aux Églises orthodoxes orientales.
Hesemann : Où en sommes-nous sur le chemin de la communion avec les différentes Églises orthodoxes ? Dans certains cas, comme en Arménie, des expériences similaires ont déjà eu lieu. Où en sommes-nous actuellement ?
Cardinal Koch : Nous partageons de nombreux points communs avec les Églises orthodoxes orientales et orientales en termes de foi et de conception de l’Église. La question centrale est celle de la primauté de Pierre. Là aussi, c’est un bon point de départ, car les orthodoxes reconnaissent une hiérarchie d’évêchés, Rome étant au sommet. La question reste ouverte : quels sont les pouvoirs de l’évêque de Rome ? S’agit-il d’une primauté purement honorifique, ou y est-il associé à des devoirs et des droits ? En 1995, le pape Jean-Paul II a invité toutes les Églises chrétiennes à développer conjointement une pratique de la primauté afin que la primauté de Pierre ne soit plus un obstacle, mais plutôt une aide sur le chemin de l’unité. L’année dernière, notre dicastère a publié un document sur ce sujet, qui a été distribué à toutes les Églises chrétiennes. Dès que nous aurons reçu les réponses, nous en établirons une synthèse et discuterons avec le pape Léon XIV de la marche à suivre.
Hesemann : Les orthodoxes ne sont pas toujours d’accord entre eux, par exemple sur la primauté de l’honneur. Quel impact cela a-t-il sur le dialogue avec Rome ?
Cardinal Koch : C’est effectivement un problème majeur. Alors que nous recherchons l’unité avec les orthodoxes, de nouvelles divisions apparaissent au sein de l’orthodoxie, par exemple concernant la déclaration d’autocéphalie de l’Église orthodoxe en Ukraine. Cette question est controversée au sein de l’orthodoxie. Cependant, il est crucial pour notre dialogue œcuménique que nous le menions conjointement avec toutes les Églises orthodoxes canoniques, comme le souhaitent ces dernières.
Hesemann : Quelles sont, selon vous, les chances que Rome puisse agir comme médiateur dans les divisions au sein de l’Orthodoxie ?
Cardinal Koch : Ce n’est pas facile. Même avant la guerre en Ukraine, les relations entre Moscou et Constantinople étaient difficiles. La guerre a rendu la situation encore plus difficile. Rome ne peut jouer un rôle de médiateur que si les différentes parties au conflit le souhaitent. Pour l’instant, cela ne semble pas être le cas.
Hesemann : Quel est l’état de l’œcuménisme chez les protestants, notamment en Allemagne ?
Cardinal Koch : Nous ne menons pas de dialogue au niveau national ; cela relève de la compétence des conférences épiscopales. Notre dialogue se déroule avec des fédérations mondiales, comme la Fédération luthérienne mondiale. Le luthéranisme en Allemagne est un cas particulier. Il existe l'Église évangélique luthérienne unie (VELKD), elle-même membre de l'EKD. Si la VELKD s'appuie sur la Confession d'Augsbourg, celle-ci ne fait pas partie des fondements confessionnels de l'EKD. Il y a également le Comité national de la Fédération luthérienne mondiale. Nous entamons actuellement une nouvelle phase de dialogue avec la Fédération luthérienne mondiale, dans l'espoir qu'une lecture commune de la Confession d'Augsbourg nous permettra de progresser vers une compréhension plus juste de la conception de l'Église.
Hesemann : Merci, Votre Éminence !
Michael Hesemann est historien et auteur de plusieurs ouvrages sur l'histoire de l'Église et la spiritualité.
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