La vénération des icônes est-elle une forme appropriée de culte chrétien ?
Cette question a été soulevée par un chrétien protestant, et beaucoup la posent. Examinons-la attentivement, à la lumière des Écritures, de l'Histoire et de l'Incarnation.
Commençons par ce que nous n’entendons pas par vénération des icônes.
Nous n'adorons pas d'images.
Nous n'adorons pas de saints.
Et aucun vrai chrétien, qu'il soit oriental ou occidental, ne croit que nous devrions le faire.
L'adoration appartient à Dieu seul (Ex 20:4-5). C'est fondamental.
Alors pourquoi les icônes sont-elles partout dans le christianisme apostolique ?
Pourquoi les Églises orientales les embrassent-elles, les portent-elles, allument-elles des cierges devant elles ? Pourquoi les catholiques placent-ils des statues et des tableaux dans les églises ?
Sommes-nous en train de briser le deuxième commandement ?
Regardons plus en profondeur.
Dans Exode 25:18–22, Dieu ordonne la pose de chérubins sur l'Arche d'Alliance. Dans Nombres 21:8–9, il ordonne qu'un serpent d'airain soit élevé. Il ne s'agissait pas d'idoles, mais de symboles célestes.
Dieu n’a jamais interdit complètement les images, Il a interdit les idoles.
Ce que Dieu interdit, c'est d'adorer l'image comme un dieu. C'est le péché d'idolâtrie.
Mais la création d’images sacrées, lorsqu’elles indiquent la vérité de l’action de Dieu dans l’histoire, a toujours fait partie de la foi biblique.
Dans l’Incarnation, tout change.
Jean 1:14 — "le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire." Dieu a pris un visage humain.
Si Jésus avait un vrai corps… Il avait une vraie apparence. Et ce qui peut être représenté peut être rappelé, honoré, contemplé.
Saint Paul dit que Jésus est "l'image du Dieu invisible" (Col 1, 15). Et encore : "la splendeur de l’Évangile, la gloire du Christ, lui qui est l’image de Dieu" (2 Co 4, 4).
La vénération des icônes est enracinée dans la vérité selon laquelle Dieu a été rendu visible en Jésus-Christ.
Les premiers chrétiens n’utilisaient pas d’icônes pour décorer. Ils les utilisaient pour enseigner. À une époque où beaucoup ne savaient pas lire, la foi se transmettait par des moyens visuels : des scènes des Évangiles, des saints, la croix.
On apprend par la beauté. On se souvient par l'image.
Mais soyons honnêtes : il y avait de véritables débats à ce sujet dans l’Église primitive.
Certains chrétiens craignaient que la fabrication d'images du Christ ou des saints ne mène à l'idolâtrie. La controverse s'est donc envenimée.
Ce débat a atteint un point de rupture au VIIIe siècle.
En 726 après J.-C., l'empereur Léon III interdit les icônes dans l'Empire byzantin. Les églises furent pillées, les fresques détruites, et de nombreux fidèles résistèrent. C'est ce qui est devenu connu sous le nom de controverse iconoclaste. Ce n'était pas seulement politique. Cela a déchiré l'Église au cœur. Les moines furent battus. Des images du Christ furent brûlées. Pourtant, le peuple résista, en particulier les moines et les évêques orientaux, convaincus que les icônes étaient essentielles à l'Incarnation. Le septième concile œcuménique s’est réuni à Nicée en 787 après J.-C. pour régler la question. Ils n'ont pas inventé la vénération des icônes. Ils ont confirmé ce que l'Église pratiquait depuis des siècles : les icônes doivent être vénérées, et non adorées.
Le Concile a déclaré ceci :
"L’honneur rendu à l’image revient à son prototype."
En d’autres termes, lorsque nous honorons une icône de Jésus ou d’un saint, nous n’honorons pas la peinture et le bois, mais la personne représentée.
Saint Jean Damascène (VIIIe siècle) dit :
"Je n’adore pas la matière ; j’adore le Créateur de la matière… qui, par la matière, a accompli mon salut."
C’est essentiel pour comprendre la défense historique des icônes par les chrétiens.
Et il ne s’agissait pas seulement des chrétiens orientaux.
L'Occident latin honorait également les images. Statues du Christ, peintures de Marie, mosaïques des saints : on en trouvait dans les premières basiliques de Rome et dans les catacombes...(1)
On en trouvait aussi dans "la plus vieille église" de Doura-Europos. C’était la tradition apostolique partagée par toute l’Église.
Même les réformateurs comme Martin Luther n’ont pas rejeté entièrement l’imagerie religieuse. Il supprima ce qu'il considérait comme des abus, mais autorisa l'art sacré dans les églises. Ce n'est que plus tard que des groupes protestants rejetèrent complètement les icônes.
En plein désert syrien, à l’Est de Palmyre, le site de Doura Europos a révélé l’existence d’une villa romaine transformée en lieu de culte. Ville de garnison à l'époque hellénistique. Les Parthes l'occupèrent en 160 av. J.-C. Les Romains n'y mirent garnison que sous Trajan au cours d'une dure campagne. Evacuée par Hadrien puis réoccupée par Lucius Verus, les Parthes s'en emparèrent en 256 à la fin d'un long siège avant de l'abandonner pour n'y jamais revenir. Ni Byzantins ni les Arabes n'y mirent garnison, si bien que la ville n'eut plus personne pour l'habiter, et le sable, comme une mer vint sur elle. De là les étonnantes découvertes de Franz Cumont à partir de 1922 (2) et des fresques d'une église bâtie début du IIIe siècle, équipée d’une chapelle baptismale, découverte en 1932 par une équipe de l’université de Yale, à côté d’une synagogue dans un quartier qui avait été remblayé pour construire un rempart contre la menace des Parthes en 256 ap. J.-C. Ses fresques ont été exposées en France, du 26 septembre 2017 au 14 janvier 2018, à l’Institut du Monde Arabe à Paris. Elles sont consacrées à des scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament. Sur l’une d’elles, le bon pasteur est représenté, en même temps qu’Adam et Ève, pour signifier que le Christ lave l’homme du péché originel. Elles rappellent celles que les premiers chrétiens romains réalisaient dans les catacombes. Mais si l’on veut trouver une ressemblance plus saisissante encore, il suffit de traverser la rue de Doura-Europos. À quelques mètres de l’antique église se trouvait en effet une synagogue, contemporaine de l’église, elle aussi ornée de fresques telles que celle représentant Moïse recueilli par l’une des filles du Pharaon.(3)
Sous le baldaquin des fonts baptismaux, devant le mur ouest de la chapelle, on reconnaît Jésus menant son troupeau, un agneau sur l’épaule et, en dessous, un dessin d’Adam et Ève autour de l’arbre. Sur le mur perpendiculaire sud, on voit une femme tirant de l’eau d’un puits, que l’on interprète couramment comme la Samaritaine de l’évangile de Jean. Généralement, dans la Bible, le puits est le lieu des fiançailles : Moïse y rencontre Zippora, Isaac, Rebecca, Jacob Rachel… Mais il pourrait davantage s'agir de la Vierge Marie du Protévangile de Jacques, qui près de ce lieu entend une voix lui apprenant qu’elle a été choisie entre toutes les femmes. L’attitude et le geste de la jeune fille tirant la corde du puits préfigurent certaines représentations byzantines de l’Annonciation. (Voyez, par exemple, l’enluminure du manuscrit des Homélies de la Vierge par Jacques Kokkinobaphos au XIIe siècle). Surtout, à Doura, deux traits sont figurés dans le dos de la jeune fille, qui pourraient représenter la motion de l’Esprit saint s’emparant de celle-ci. Et l’étoile qui orne sa poitrine peut être assimilée à l’étincelle de l’incarnation dans le sein de la Vierge. Une hymne d’Éphrem de Nisibe (IVe siècle) célèbre ''la lumière installée en Marie'' et compare son ventre aux eaux baptismales du Jourdain. Les thématiques de la lumière, de l’incarnation et du baptême sont intrinsèquement liées dans la pensée des premiers chrétiens de Syrie. (4)
Images de la "maison église" de Doura Europos. Cf. https://www.mondedelabible.com/les-images-de-la-maison-eglise-de-doura-europos-decryptees/
Des fresques y représentent La guérison du paralytique décrite dans l’Evangile de Marc (Mc 2, 1-12). et Le Christ marchant sur les eaux et sauvant Pierre de la noyade (Mt 14, 22-33). Au-dessus de la cuve baptismale, les silhouettes d’Adam et Eve côtoient la figure du Christ en Bon Pasteur, tandis que sur les parois se déploie une iconographie ayant pour fonction l’éducation chrétienne du catéchumène.
La maison chrétienne de Doura Europos est exceptionnelle à plusieurs titres, car peu de sanctuaires aux programmes iconographiques aussi riches ont été découverts depuis. Elle atteste d’une évolution majeure, que l’on retrouve également dans le judaïsme à la même date : l’apparition des images religieuses.(5)
En quoi la vénération diffère-t-elle de l’adoration ?
L'Église historique fait cette distinction :
— La latrie (adoration) est réservée à Dieu seul.
— Dulia (vénération) est pour les saints.
— L’hyperdulie (honneur spécial) est accordée uniquement à la Vierge Marie.
Nous vénérons les icônes de la même raison que nous conservons la photo d’un être cher décédé. Ce n'est pas de la magie. Ce n'est pas non plus de la superstition. C'est de la mémoire. De l'amour. Du respect. Un lien avec la Communion des Saints.
Aujourd'hui, toutes les églises apostoliques - orthodoxes orientales, orthodoxes orientales, assyriennes, catholiques orientales, catholiques romaines - vénèrent les images saintes d'une manière ou d'une autre. Il ne s'agit pas d'un phénomène marginal. C'est apostolique.
Nous n'adorons pas le bois et la peinture. Nous adorons le Dieu vivant.
Mais dans un monde qui oublie la beauté, oublie l’éternité, oublie les saints… les icônes nous rappellent le sacré. Elles rapprochent le ciel.
À nos frères et sœurs protestants : nous comprenons votre inquiétude. Nous vous demandons simplement de relire les Écritures, l’histoire et le mystère de l’Incarnation.
Dieu s'est rendu visible.
C'est pourquoi nous gardons toujours Sa face devant nous.
Sources:
(2) William SESTON, L'église et le baptistère de Doura-Europos, Publications de l'École Française de Rome, 1980, pp. 607-627
(4) Le Monde de la Bible, Entretien avec Michael Peppard, professeur à l’université de Fordham, New York
(5) Les fresques de Doura Europos, premières images chrétiennes. Présentées dans l’exposition « Chrétiens d’Orient, 2000 ans d’histoire », deux fresques conservées à la Yale University Art Gallery de New Heaven font figure d’œuvres d’exception.
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