Parmi les maîtres orientaux de la foi, particulièrement chers aux Grecs, se distinguent les trois Pères Cappadociens. Il n’y a pas chez eux de position explicitement filioquiste, mais il n’y a pas non plus d’incompatibilité entre leurs écrits et la doctrine du Filioque.
Source: La Nouvelle Boussole Quotidienne 15_09_2024
Et voici la preuve que vous êtes des fils : Dieu a envoyé l’Esprit de son Fils dans nos cœurs, et cet Esprit crie « Abba ! », c’est-à-dire : Père !
Dans l'article précédent, nous avons essayé de montrer comment plusieurs Pères latins, universellement reconnus comme docteurs de la saine doctrine, ont soutenu que le Fils entre pleinement dans la procession du Saint-Esprit à partir du Père. Cette causalité du Fils a été particulièrement abordée et précisée par saint Augustin : le Fils a reçu du Père pour être avec Lui le principe de la procession du Saint-Esprit.
Mais dans la liste des maîtres de la foi, dont les pères du IIe concile de Constantinople (553) s'engageaient à accueillir l'enseignement, on retrouve aussi les trois Pères cappadociens, particulièrement chers aux Grecs :
- Basile de Césarée, dit "le Grand" (+379),
- Grégoire de Nysse (+395), frère de Basile et surnommé "pilier de l'orthodoxie"
- et Grégoire de Nazianze, dit "le Théologien" (+390).
Essayons de résumer la position de chacun par rapport à la relation entre le Saint-Esprit et le Fils.
Le problème théologique auquel se trouvait confronté saint Basile était d'affirmer la divinité du Saint-Esprit contre les pneumatomaques (Ceux qui combattent l'Esprit... Ndt.), affirmation qui exigeait en même temps de distinguer ce dernier du Fils, en identifiant ainsi la particularité de chaque Personne.
Basile désigne la troisième Personne comme l'Esprit qui procède du Père, donnant une connotation théologique au terme "procéder" trouvé dans Jean 15,26 sans toutefois déterminer en quoi consiste cette procession.
Quand viendra le Défenseur, que je vous enverrai d’auprès du Père, lui, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage en ma faveur.
Le passage de la Lettre 38, 4 est particulièrement intéressant lorsque Basile souligne que le Fils a déclaré que l'Esprit "procède du Père par Lui et avec Lui, brillant par Lui-même et du Fils unique de la lumière engendrée". Dans la perspective de Basile, une volonté émerge de souligner l'union parfaite du Père et du Fils, pour laquelle ce dernier ne peut manquer d'être "présent" au Père dans l'Esprit.
Il ne fait aucun doute qu’il ne s’agit pas là d’une déclaration explicitement filioquiste et il serait anachronique de le penser ; cependant, l'affirmation de la procession de l'Esprit par le Fils est remarquable parce que le concile des Blachernes (ou de Constantinople de 1285) réuni par les Grecs pour condamner le patriarche Jean XI Bekkos qui soutenait la légitimité du Filioque latin et sa compatibilité avec les Pères grecs, a réprouvé quiconque enseignait que l'Esprit procédait du Père par le Fils.
Saint Grégoire de Nysse, toujours dans le cadre de la réfutation des pneumatomaques, reprenait la réflexion de son frère, soulignant non seulement l'union du Père et du Fils, mais aussi celle de ce dernier avec l'Esprit Saint, si bien que l'Esprit est toujours caractérisé par le fait qu'il est l'Esprit du Fils. Il reste cependant toujours le problème de la distinction entre le Fils et l'Esprit, et cette distinction ne peut se faire qu'au niveau de la relation entre les Personnes par rapport à la causalité éternelle, c'est-à-dire la différence entre l'hypostase qui cause et celle qui est éternellement causée. Il ne fait aucun doute que l'hypostase qui cause est le Père et que le Fils et l'Esprit sont causés par le Père, mais il existe une différence importante entre eux, soulignée par Grégoire : le Fils, dans la relation de génération, est causé immédiatement par le Père, tandis que l'Esprit, dans la procession, est causé médiatement par le Père, c'est-à-dire par le Père à travers le Fils. Grégoire souligne ainsi que le rôle médiateur du Verbe incarné s'enracine dans une médiation intra-trinitaire originale, confirmant une fois de plus cette cohérence entre la Trinité immanente et économique, décrite dans l'article de dimanche dernier. Il est clair que même Nysse n'explicite pas la doctrine du Filioque, c'est-à-dire le rôle causal du Fils dans la spiration ; et pourtant, même dans ce cas, la causalité du Fils n'est nullement exclue, mais comprise comme "médiation", sauvegardant le Père comme cause première.
Saint Grégoire de Nazianze peut être considéré comme le Docteur du Saint-Esprit, pour la plus grande pénétration et exposition du mystère de la troisième Personne, non sans une certaine controverse avec son ami Basile, à qui il reprochait de ne pas avoir suffisamment de clarté et de décision dans l'affirmation de la divinité du Saint-Esprit dans la controverse avec les pneumatomaques. En précisant la spécificité de la troisième Personne, il souligne sa distinction d'avec le Fils parce qu'elle vient du Père par voie de procession et non par voie de génération, afin que l'affirmation de la divinité de l'Esprit ne compromette pas sa distinction d'avec le Fils. L'une des objections contre la divinité de l'Esprit était en effet celle-ci : si le Saint-Esprit était Dieu, il serait impossible de le distinguer du Fils, car tous deux seraient engendrés par le Père. Mais ce qu'est cette procession n'est pas clair, sauf par contraste avec la génération (du Fils).
En résumé, la position des Pères cappadociens ne contient pas d'expressions aussi explicites que celles rencontrées chez les Pères latins. Et pourtant, nous ne rencontrons pas non plus de déclarations qui prétendent affirmer la procession de l'Esprit à partir du Père seul, excluant explicitement la causalité du Fils. En substance, de même qu'il serait difficile de soutenir une position proprement filioquiste chez les Pères Cappadociens, il serait tout aussi difficile de soutenir une incompatibilité entre leur position et la doctrine du Filioque, puisque cette dernière n'affirme pas que le Père et le Fils sont la cause de l'Esprit de la même manière, mais que le Père est la cause incausée, tandis que le Fils est la cause causée (par génération à partir du Père). La position de Grégoire de Nysse, qui demande une médiation nécessaire du Fils dans la procession de l'Esprit pour marquer la distinction entre la deuxième et la troisième Personne, apparaît comme celle qui prédispose le mieux à une interprétation filioquiste et n'est guère compatible avec la position de Grégoire de Chypre, grand adversaire du Filioque et de l'union à l'époque du deuxième Concile de Lyon (1274).
Nous avons posé les bases fondamentales pour comprendre les fondements de la doctrine de la procession du Saint-Esprit depuis le Père et le Fils, à travers les Saintes Écritures et les Pères latins et grecs. Il reste maintenant à comprendre ce qui historiquement s'est passé, qui a conduit au conflit au sein du Concile de Ferrare-Florence.
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Les "orthodoxes" prétendent que la procession du Saint-Esprit par le Fils chez les Pères de l’Eglise expriment en réalité la “procession économique”, le don du Saint-Esprit au monde, et non pas une procession éternelle. Il existe pourtant des citations des Pères qui parlent de manière absolument claire d’une procession éternelle du Saint-Esprit par le Père et par le Fils, pourvu que l’on prête attention au contexte et aux termes qui sont employés.
Voici quelques citations de Pères grecs, pour insister sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une “invention latine”, qui sont suffisamment claires pour comprendre que le sujet est bien les relations éternelles des Trois personnes de la Trinité et non simplement le don du Saint-Esprit au monde, et que les Pères enseignent bien clairement que le Fils participe à la procession du Saint-Esprit.
Saint Epiphane de Salamine (374)
L’Esprit est de Dieu et Esprit du Père ainsi qu’Esprit du Fils, pas par quelque mélange mais comme le corps et l’âme en nous. L’Esprit est au milieu [entre le] du Père et du Fils, étant du Père et du Fils (ἐκ τοῦ Πατρὸς καὶ τοῦ Υἱοῦ), troisième par la désignation.
Ancoratus, 8
Certes le Père existe depuis toujours ainsi que le Fils, et l’Esprit spire du Père et du Fils (ἐκ Πατρὸς καὶ Υἱοῦ πνἐει), mais ni le Fils ni l’Esprit ne sont créés.
Ancoratus, 75
De tous les Pères de l’Église, Saint Epiphane est peut-être celui qui affirme le plus clairement la procession du Saint-Esprit ab utroque, par le Père et par le Fils. Ses propos sont peut-être encore plus proches du ex Patre Filioque procedit de la liturgie latine que ne le sont ceux de Saint Augustin.
Saint Epiphane s’exprime aussi en faveur de la double procession dans son grand ouvrage contre les hérésies, le Panarion ou Adversus haereses (377), une étude critique de quatre-vingts hérésies, disant dans le chapitre 62 contre les Sabelliens que le Saint-Esprit “procède du Père et reçoit du Fils, n’est pas différent du Père et du Fils, est vraiment de la même essence et de la même divinité, est du Père et du Fils (ἐκ Πατρὸς καὶ Υἱοῦ)” ; également, dans le chapitre 69 contre les Ariens : “le Père est lumière, le Fils est lumière du Père, le Saint-Esprit est lumière et source venant d’une source, du Père et de l’unique engendré (ἐκ τοῦ Πατρὸς καὶ τοῦ Mονογενοῦ)”.
Saint Grégoire de Nysse (c. 370-390)
En effet, l’Esprit Saint, qui prend sa subsistance de Dieu le Père par le Fils, est élevé au-dessus de tout le créé et est, en lui-même, incommensurable et incompréhensible.
Ὁ τοίνυν Παρὰ τοῦ Πατρὸς καὶ διὰ τοῦ Υἱοῦ τὴν οὐσίαν ἔχων Ἅγιος Πνεῦμα, ὑπὲρ πάσης τῆς κτίσεως ἀνυπέρβλητος αὐτὸς καὶ ἀνεξιχνίαστος ὑπάρχει.
Sur l’Esprit-Saint, Patrologia Graeca, Grégoire de Nysse, Vol. 45, col. 132C-132D, PG 45, 132C132D
Le texte grec ne laisse pas l’ombre d’un doute : τὴν οὐσίαν ἔχων se traduit plus littéralement par “a la substance” ; c’est dans ce sens que le terme οὐσία est employé par l’Eglise pour définir que le Fils est consubstantiel au Père, ὁμοουσίος. Saint Grégoire de Nysse dit donc que l’Esprit-Saint possède la substance “depuis le Père” (Παρὰ τοῦ Πατρὸς), “par le Fils” (διὰ τοῦ Υἱοῦ). Si certains “orthodoxes” veulent encore insister sur une distinction entre le Filioque et le διὰ τοῦ Υἱοῦ, en prétendant que le premier est inacceptable, il leur faudra reconnaître a minima que l’idée d’une distinction de relation entre le Fils et le Saint-Esprit (qui ne procèdent pas du Père exactement de la même manière et dans le même ordre), et l’idée que le Fils a un rôle dans la procession du Saint-Esprit, se trouve dans la théologie orientale et n’est absolument pas une invention de Saint Augustin et des Latins, mais bien un enseignement de la Tradition apostolique. Or Photius, par un raisonnement tout à fait personnel, rejette l’idée de la distinction de relations, et rejette par conséquent la Tradition apostolique et l’enseignement des Pères. [La doctrine du Filioque était largement acceptée par l’ensemble des chrétiens avant Photius; elle se diffusait paisiblement en Occident et en Orient, et si débat doctrinal il y avait c’était pour savoir s’il fallait dire que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, ou du Père par le Fils, la première formule étant plus usitée en Occident et la seconde en Orient, les papes n’ayant condamné aucune des deux formules. Les Francs attachent de l’importance à cette question du Filioque dans le cadre de la lutte contre l’adoptianisme, comme une manière d’insister sur la divinité éternelle du Fils, sur son rôle essentiel dans la Trinité. Ainsi Charlemagne demande à l’évêque Théodulfe d’Orléans une compilation de textes des Pères en faveur du Filioque en 809. C’est Photius qui innove en condamnant le Filioque : dans le cadre de ses différends juridictionnels avec Rome, la question du Filioque est mise sur le tapis et pour la première fois Photius entreprends de condamner le Filioque d’un point de vue doctrinal, pas simplement du point de vue de la pratique liturgique comme c’était le cas auparavant en Orient et en Occident. Les missionnaires Francs de Bulgarie utilisaient le Filioque dans la liturgie, ce qui a été l’occasion de cette diatribe de Photius. Or, aucun Père ne condamne le Filioque, et c’est donc sur la base de son jugement personnel qu’il a prétendu expliquer que cette doctrine diminuait la parfaite monarchie du Père. Il s’agit bien plus d’un prétexte pour justifier sa révolte, son ambition et son mépris pour les Latins, que d’une préoccupation sincère pour l’orthodoxie. On voyait le même Photius, au début de son investiture, tenter d’entrer dans les bonnes grâces de Rome et prétendre être un bon catholique, avant de se retourner contre le pape une fois que ses ambitions ont été contrariées, comme Luther plusieurs siècles après lui, et comme tant d’autres hérétiques avant eux qui tentèrent dans un premier temps de se faire approuver par Rome.]
Saint Cyrille d’Alexandrie (c. 424-428)
Cet Esprit procède du Fils, immuable, indivisible et inséparable, étant en Lui, venant de Lui et étant contemplé à travers Lui, existant en trois personnes et formant l’unité de la Trinité.
Τοῦτο οὖν τὸ πνεῦμα πρὸς τὸν Υἱὸν προπορεύεται ἀναλλοίωτον καὶ ἀδιάστατον καὶ ἀμερίστως, δι’ αὑτοῦ ὂν καὶ ἐξ αὐτοῦ καὶ διὰ αὐτοῦ θεωρούμενον, τρία ὑπάρχοντα πρόσωπα, καὶ μίαν τῆς τριάδος θεότητα.
Thesaurus de sancta et consubstantiali trinitate
Nous voyons dans cet extrait que Saint Cyrille parle de l’existence intime de la Trinité et des Personnes qui la composent. Il ne dit nullement que le Saint-Esprit vient du Fils “vers le monde”, mais simplement qu’il “procède du Fils” (πρὸς τὸν Υἱὸν προπορεύεται), qu’il “vient de Lui” (ἐξ αὐτοῦ), tout en existant avec Lui dans la Trinité éternelle et immuable.
Saint Maxime le Confesseur (c. 640-660)
Le Saint-Esprit procède non seulement du Père, mais aussi du Fils, indivisiblement, sans confusion, sans séparation, incompréhensiblement, le bon, l’unique engendré.
Τὸ Ἅγιον Πνεῦμα ἐκπορεύεται οὐ μόνον ἐκ τοῦ Πατρὸς, ἀλλὰ καὶ ἐκ τοῦ Υἱοῦ ἀδιαιρέτως, ἀχωρίστως, ἀσυγχύτως, ἀσυγνώτως, τὸν ἀγαθόν, τὸν μονογενῆ.
Lettre à Marinus
Ce texte est spécialement précieux pour sa négation explicite de la fausse doctrine des schismatiques sur la procession du Saint-Esprit “par le Père seul” à l’exclusion du Fils. Saint Maxime dit bien qu’il procède (ἐκπορεύεται – “sort de”, “vient de”) “non seulement “(οὐ μόνον) du Père “mais aussi”(ἀλλὰ καὶ) “du Fils” (ἐκ τοῦ Υἱοῦ).
La lettre de Saint Maxime à Marinus traite précisément du sujet de la procession éternelle du Saint Esprit, sujet qu’il décrit comme éminemment mystérieux et difficile, et il est bien clair encore une fois que cette discussion est sans rapport avec le don du Saint-Esprit au monde : sinon, il ne vaudrait pas la peine de dire que ce sujet dépasse l’intelligence humaine.
Ailleurs dans cette lettre, Saint Maxime rappelle l’existence d’un consensus des Pères de l’Eglise sur le fait qu’on ne doit pas rejeter la procession du Saint-Esprit par le Fils [1], même si les détails de cette mystérieuse relation ne font pas l’objet d’un accord unanime entre les Pères. Chose importante : nous évoquions plus haut la distinction entre le Filioque (procède du Père et du Fils) et le διὰ τοῦ Υἱοῦ (procède du Père par le Fils). Saint Maxime évoque cette distinction, mais précisément pour dire qu’on ne doit pas rejeter la proposition “le Saint-Esprit procède du Fils”, sans préciser qu’il procède du Père “par le Fils”. Il condamne par anticipation Photius et sa fausse doctrine du ἐκ μόνου τοῦ Πατρός (du Père seul).
Cf. https://religioncatholique.fr/2023/12/10/pourquoi-etre-catholique-plutot-quorthodoxe-4-7/
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