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24 septembre 2018 1 24 /09 /septembre /2018 18:34

Giovanni Fighera

 

La Nuova Bussola Quotidiana

 

CULTURE 23/09/2018

 

Lucrezio, la ricerca impossibile di una felicità

L'épidémie de peste à Athènes

L'épidémie de peste à Athènes

(Traduction)

 

Dans le troisième livre de De rerum natura, Lucrèce (poète philosophe latin du Ier siècle av. J.-C., disciple d'Épicure, dont les idées ont imprégné la culture moderne, les "Lumières" et le darwinisme. NdCR.) présente la condition existentielle de l'homme qui perçoit au fond de l'âme, une nuisance qui le tourmente, définit le taedium vitae (la fatigue de la vie), comme un aiguillon, un poids, une insatisfaction qui le conduit à se déplacer d'un endroit à l'autre, à la recherche de la sérénité ou, mieux, du bonheur :

 

 

Si les hommes, comme ils semblent sentir sur leur cœur le poids qui les accable, pouvaient aussi connaître l'origine de leur mal et d'où vient leur lourd fardeau de misère, ils ne vivraient pas comme ils vivent trop souvent, ignorant ce qu'ils veulent, cherchant toujours une place nouvelle comme pour s'y libérer de leur charge.

 

L'un se précipite hors de sa riche demeure, parce qu'il s'ennuie d'y vivre, et un moment après il y rentre, car ailleurs il ne s'est pas trouvé mieux. Il court à toute bride vers sa maison de campagne comme s'il fallait porter secours à des bâtiments en flamme ; mais, dès le seuil, il baille ; il se réfugie dans le sommeil pour y chercher l'oubli ou même il se hâte de regagner la ville. Voilà comme chacun cherche à se fuir, mais, on le sait, l'homme est à soi-même un compagnon inséparable et auquel il reste attaché tout en le détestant ; l'homme est un malade qui ne sait pas la cause de son mal. S'il la pouvait trouver, il s'appliquerait avant tout, laissant là tout le reste, à étudier la nature ; car c'est d'éternité qu'il est question, non pas d'une seule heure ; il s'agit de connaître ce qui attend les mortels dans cette durée sans fin qui s'étend au delà de la mort. Enfin pourquoi trembler si fort dans les alarmes ?

 

Lucrèce nous représente un homme qui se fuit de lui-même, de ce silence qui le conduirait à prendre conscience de lui-même, de ses questions et du vide qu'il ressent au fond de son âme.

 

Giacomo Leopardi

Leopardi, qui connaît bien Lucrèce, montre une grande harmonie avec cette vision de l'être humain : «La vie continuellement occupée est la plus heureuse, même lorsqu'elle n'est pas occupée et ressentie avec diverses sensations. L'âme occupée est distraite par ce désir inné qui ne la laissera pas en paix et l'assignera à ces petits objectifs quotidiens (terminer un travail, subvenir à ses besoins ordinaires, etc.), puisqu'elle les considère alors comme des plaisirs (plaire à tout ce que l'âme désire) et en atteignant l'un, il passe à un autre, de sorte qu'il est distrait par de plus grands désirs et qu'il n'a pas de champ pour affaiblir la vanité et le vide des choses et l'espoir de ces petites fins [...] suffisent à le remplir et à le retenir au moment de son repos ».

 

Leopardi, cependant, est bien conscient de la tromperie de l’occupation amusante et continue de sa journée par un millier d’activités. En fait, écrit-il dans le Zibaldone : « Ni l’occupation, ni l’amusement, ne donnent de bonheur aux hommes. Néanmoins, il est de toute façon certain que l'homme occupé ou diverti est moins malheureux que la personne au chômage, à la vie uniforme sans distraction. [...]. Occupée ou amusée (la vie implicite), elle se ressent et se passe apparemment mieux, et donc seulement les hommes occupés ou qui s'amusent, ont plus de plaisir que les autres, et les chômeurs et les malchanceux sont plus malheureux, non pas parce qu’ils ont moins de biens, mais pour la majorité du manque, c’est-à-dire du grand sentiment d'une vie apparemment plus grande. »

 

La vie frénétique d'aujourd'hui semble être la représentation paradigmatique d'une réponse que la société contemporaine a donnée à la question du bonheur, une réponse induite par le pouvoir qui induit de faux besoins et les place comme des besoins fondamentaux de l'ego. Remplir le vide, faire taire l'horreur du vide, qui provoque un sentiment de vertige, c'est le mot d'ordre actuel. La plupart, dans leur oubli, ne réalisent même pas qu'ils ne sont pas libres dans cette façon d'agir, ils supposent qu'ils vont bien simplement parce qu'ils n'entendent plus la question. Paradoxalement, une montagne de plaisirs submerge le véritable désir.

 

Dans les Pensées de Pascal, cette attitude humaine de distraction est définie par le terme de divertissement. L'expression dans son sens étymologique (du latin divertere qui «tourner ici et là, loin de la route principale, du sillon ») désigne bien la tentative, consciente ou non, de nous arracher à notre question originelle, siège des questions les plus authentiques sur le sens et la fin des choses, à travers des distractions, des palliatifs, des plaisirs substitutifs du bonheur qui ont pour conséquence de nous aliéner, de nous éloigner de nous-mêmes, de nous trouver toujours en dehors de nous, inhabité. »

 

Lucrèce ne peut pas expliquer pourquoi l'homme est animé de cet ennui existentiel, du taedium vitae. Il ne peut même pas offrir de réponse satisfaisante à la recherche du bonheur qui anime l'âme humaine.

 

En accord avec sa philosophie, en insérant les hommes (mortels) dans une vision du monde matérialiste, Lucrèce tente de leur enlever les peurs qui les assaillent, en particulier la peur de la mort et de l’au-delà. Rien n'est créé et rien n'est détruit, mais tout revient à faire partie de l'univers. La personne, après la mort, n'existe plus. En fait, l'homme est constitué d'âme et de corps, tous deux mortels. Lucrèce suit ici ce qu'Épicure a écrit dans l'épître à Meneceo : « Le courrier le plus horrible, la mort, n'est donc rien pour nous, car, quand nous sommes, la mort n'est pas là, et quand la mort est là nous ne sommes plus. »

 

Pour cette raison, l'homme n'a selon Lucrèce, aucune raison de craindre la mort ou la vie après la mort, car les dieux ne se soucient pas des punitions ou des prix des hommes, qui disparaissent avec la mort même. Vaines sont toutes les croyances qui peuplent le monde: Sisyphe, Cerbère, Furies et autres créatures fruit de l'imagination humaine et de la superstition stupide.

 

Évidemment, l'argument emprunté au philosophe Épicure n'est certainement pas en mesure d'éliminer la peur de la mort de l'esprit et du cœur de l'homme. Un raisonnement, encore plus dépourvu de tout statut scientifique, mais simplement cohérent à la logique du système philosophique construit, ne peut certainement pas chasser la peur ancestrale de l'homme de laisser à jamais ce monde et combien plus cher. L'homme ne ressent pas en lui la crainte des punitions imposées dans les « temples acherontei », mais aspire à l'éternité, il a dans son cœur un désir d'absolu et de totalité que Lucrèce semble oublier. L'homme a toujours été religieux.

 

Ainsi, dans la conclusion du De rerum natura, Lucrèce explique les causes de l'épidémie dévastatrice qui a frappé la ville d'Athènes en 430 av. C. par des causes physiques très spécifiques. Avec des images effrayantes et horribles, le poète décrit la souffrance humaine tragique:

 

Tous alors en foule étaient livrés à la maladie et à la mort. Ils commençaient par sentir leur tête en feu, une rouge lueur troublait leurs yeux. Leur gorge toute noire était baignée d'une sueur de sang et des ulcères leur obstruaient le canal de la voix ; l'interprète de la pensée, la langue, dégouttait de sang, affaiblie par le mal, alourdie, rude au toucher.

 

 

Loin d'éloigner la peur de la mort, la conclusion du poème l’accentue certainement.

 

Pourquoi alors une œuvre visant à conjurer les fausses craintes des mortels (y compris celles de la mort et des dieux) se termine-t-elle par des images de désespoir? Peut-être Lucrèce veut-il créditer davantage la thèse du VIe et dernier livre du poème selon lequel tout se passe selon des causes naturelles, non selon des châtiments et des interventions divines. Mais l'hypothèse selon laquelle le De rerum natura n'était pas complètement achevé est encore plus probable.

 

Deux mille ans plus tard, la sécurité avec laquelle Épicure retrace certaines causes de l’épidémie (en réalité erronées) nous fait sourire. Il est surprenant aussi de voir l'arrogance avec laquelle Lucrèce affirme qu'après la victoire d'Épicure contre la religion, l'homme est l'égal des dieux. Sur le piédestal, à la place des dieux, se trouve maintenant l'homme avec ses certitudes et ses vérités atteintes.

 

Dans ce cas, Épicure et Lucrèce anticipèrent l'attitude prométhéenne d'un certain siècle des Lumières, du positivisme, du néo-positivisme et de tous les courants qui deviennent les porte-parole d'une vie meilleure possible grâce aux efforts de la raison humaine pour se libérer du Mystère [Lire: Les fondements philosophiques de la démocratie moderne (Maxence Hecquard) - La nature totalitaire de la démocratie moderneNdCR.]. L'impression qui donne lieu à la lecture du travail est que l'objectif n'a pas été atteint. La sérénité et la joie dans le poème ne dominent pas. Le sens de l'absurde et de l'irrationnel semble finir par triompher dans les dernières scènes tragiques.

 

Giovanni Fighera

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