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26 juin 2015 5 26 /06 /juin /2015 13:35

« La posture républicaine ne doit pas tromper, la réalité est que nos classes dirigeantes sont pour l'essentiel acquises au modèle multiculturel et mondialisé. »

Christophe Guilluy, La France périphérique, Flammarion, 2014, p. 9

Dans un entretien à BFM-TV le géographe Christophe Guilluy, classé à gauche, tient un discours réaliste sur la société multiculturelle : une société à conflits. Mais pour lui, il s'agit encore et toujours d'asséner et de ressasser les "valeurs laïques, républicaines", un "discours minimal" à tenir comme si la république contenait tout ce qu'il faut pour inverser les effets néfastes du multiculturalisme.

Vous trouverez ci-dessous une reproduction de l'entretien et mon analyse un peu plus bas.

Christophe Guilluy: L'invité de Ruth Elkrief – 29/01

Présentation de l'entretien par BFM TV:

Christophe Guilluy, géographe et auteur de "La France périphérique" (Ed. Flammarion), a répondu aux questions de Ruth Elkrief sur les propos de Manuel Valls lors de ses voeux à la presse, concernant "l'apartheid" qui sévirait en France. Pour ce géographe spécialiste des banlieues et du logement social, le mot "apartheid" employé par Manuel Valls n'est pas approprié, mais le Premier ministre "a parfaitement compris ce qui se passe dans la société française". C'est selon lui une façon, par la rhétorique, de "sortir du déni" sur la réalité des banlieues.

Ruth Elkrief:

Vous nous racontez une France qui est très divisée, et peut-être pas selon les critères habituels, ceux qu'on a dans la tête, qu'on a appris sur les bancs de l'Université. Vous nous racontez une France communautariste et inégalitaire, une France de deux poids deux mesures où je cite "une vieille dame qui vit en banlieue exprime sa crainte devant le changement de son environnement est traitée de raciste tandis que le bobo qui vit dans son loft à Belleville et tient des discours hypocrites sur le multiculturalisme tout en envoyant ses enfants dans les écoles hors secteur est porté au pinacle."

Vous nous expliquez finalement pourquoi beaucoup de français s'abstiennent ou votent Front national parce qu'ils se sentent abandonnés par les politiques et notamment par la gauche.

Depuis quelques jours, après les attentats (de janvier 2015 NDLR.), on entend les politiques parler différemment, notamment à gauche. "Apartheid", a dit Manuel Valls.

 

Christophe Guilluy :

 

Apartheid est un mot un peu outrancier. On n'est pas dans une situation d'apartheid. L'Apartheid, c'est un système politique sud-africain qu'on connaît et dont la situation n'a strictement rien à voir. Je pense simplement que Valls a essayé de dire quelque chose, que la société française est fracturée socialement. Elle est fracturée territorialement, elle est fracturée aussi à un niveau culturel. Et c'est cela qu'il veut dire aussi quand il parle de fracture ethnique.

... Pour moi l'essentiel est de savoir la place des catégories populaires dans la mondialisation. Parce que le point de départ de mon travail c'est quand même de travailler sur ces catégories et effectivement de constater qu'aujourd'hui émerge d'un côté une France périphérique (petites villes, villes moyennes et zones rurales), où vous avez l'essentiel des catégories populaires (ouvriers, employés) et puis ces grandes métropoles mondialisées de l'autre côté. Donc on a déjà cette grande fracture territoriale qui va dire beaucoup de choses politiquement. derrière, parce que là ce que je suis en train de décrire c'est la carte électorale d'aujourd'hui, mais des années à venir.

Et pour la première fois dans l'histoire, les catégories populaires ne vivent pas là où serait la richesse. Derrière on ne va pas demander à ces mêmes catégories populaires de croire aux grands partis de gouvernement puisque précisément elles ne sont plus là où cela se passe. Et c'est tout le problème de l'intégration politique aussi de ces catégories-là.

 

Christophe Guilluy: L'invité de Ruth Elkrief – 29/01

"À l'heure où les classes populaires sont régulièrement sermonnées pour leur popularisme, leur racisme, voire leur communautarisme, il apparaît que les couches supérieures (des riches aux bobos) pratiquent de plus en plus une forme de communautarisme qu'elles refusent aux plus modestes..."

Christophe Guilluy, La France périphérique, Flammarion 2014, page 133

Ruth Elkrief:

 

Oui parce que vous nous racontez que l'abstentionnisme ou le vote front national est la manière de protester contre ce sentiment d'abandon et cet éloignement géographique et du coup politique, évidemment. Mais est-ce que vous êtes un peu plus optimiste, Parce que la période des attentats a été dramatique, très tendue. Vous, vous évoquer l'idée qu'une société multiculturelle est de fait une société de tension. Il faut qu'elle soit la plus basse possible et qu'elle ne débouche pas sur de véritables conflits. Mais là, on est dans une explosion de ces tensions?

 

Christophe Guilluy :

 

Il faut sortir du monde de l'enfance et, je dirais, d'un discours infantile sur ce que l'on est en train de vivre.

Emerge aujourd'hui une société mondialisée. Donc déjà, c'est très compliqué de penser l'espace national dans une société mondialisée, et aussi multiculturelle. Alors on peut débattre à l'infini pour dire ce qu'est le multiculturalisme. Je dirais que c'est le rapport à l'autre dans une société où effectivement l'autre ne devient pas soi. C'est la définition minimale que l'on peut donner. Précisément, ce n'est plus le modèle assimilationniste républicain, auquel on est tous attaché mais qui aujourd'hui ne fonctionne plus.

... Moi j'ai été et je le suis encore un adorateur de Jean-Pierre Chevènement. On connaît tous notre catéchisme républicain, on n'est pas dans la contestation, sauf qu'aujourd'hui, puisqu'on vit l'émergence d'une société multiculturelle, ce modèle-là ne fonctionne plus. Cela ne veut pas dire que l'on a un modèle de remplacement. Parce que d'habitude quand on dit cela, très souvent on dit tu es contre la république et donc tu es pour le multiculturalisme. Déjà, un, le multiculturalisme n'est pas un modèle. C'est un état de fait. La société est multiculturelle de fait. Et la question aujourd'hui, c'est comment on va vivre ensemble.

Alors vous avez d'un côté les très optimistes et les infantiles qui nous expliquent que ce sera le United colors of benetton ou la guerre, et puis vous avez les très énervés qui vous disent qu'on va vers la guerre civile. Je pense à un entre-deux. Je pense que la société multiculturelle - mais précisément parce qu'on n'a pas le mode d'emploi, on ne sait pas comment cela fonctionne, c'est très complexe -, sera une société sous tention.

[...] C'est pour cela que cette idée que par nos discours publics on va faire que la société sera plus ou moins apaisée, je crois que c'est une..

 

Ruth Elkrief coupant le géographe :

 

Les intellectuels et les politiques n'ont aucune influence sur la société, c'est ce que vous dites. Cela veut dire que vous ne servez à rien ?

 

Christophe Guilluy:

 

Non, à notre échelle on sert à quelque chose. On va rencontrer des politiques, des décideurs, etc. Mais n'imaginons pas une seconde que l'intellectuel ou même que le discours politique va influencer la vie réelle des gens.

Les gens font un diagnostic rationnel de leur vie. Ils font un diagnostic rationnel de ce qu'ils ont vécu ces dix, vingt, trente dernières années. ... On nous dit que depuis vingt, trente, quarante ans la mondialisation va venir jusqu'à chez moi, dans une petite ville de province. Et puis que vois-je à l'extérieur de moi: des plans sociaux, des fermetures d'usine, et on me dit tu vas voir toi aussi cela va venir jusqu'à chez toi, etc. Sauf que pour lui, pour ses enfants, cela ne marche pas non plus. Donc après, ils font simplement un diagnostic politique rationnel qui est de dire que le modèle économique mondialisé ne marche pas. Ce n'est pas parce que ces gens sont dans un repli sur soi, dans le refus du monde, dans le refus de l'Europe, ils n'ont pas de discours sur le libéralisme ou la mondialisation, non, les gens veulent simplement du boulot et savoir ce qui va se passer autour de chez eux.

 

Ruth Elkrief :

 

Alors, quand vous entendez ce genre de discours de Manuel Valls qui veut une politique de peuplement pour sortir les banlieues du ghetto?

 

Christophe Guilluy:

 

Moi je ne crois pas aux mesures à chaud. Non, on essaie de trouver des solutions... [...] Je pense que l'on restera dans une société sous tension, qu'il faut au maximum faire en sorte pour qu'un commun soit préservé. Donc on est bien sur des valeurs laïques, républicaines, etc. Je dirai c'est le discours minimal.

Quand j'entends Valls tenir un discours très républicain, il a raison, il faut continuer. Il est aussi là pour cela si l'on parle de cohésion nationale, etc. Mais ne nous leurrons pas, dans une société multiculturelle l'identité est mise en étendard. C'est très triste, moi enfant, qui ai toujours vécu dans les quartiers multiculturels, jamais personne ne mettait son identité religieuse, ethnique, etc., en étendard. Ce n'est plus le cas des jeunes générations. Cela veut dire que si l'on accepte la société multiculturelle, on ne peut pas se plaindre qu'il y ait des réactions différentes à des évènements aussi tragiques que l'on a vécus, par exemple le "Je suis Charlie". Evidemment, il y a des gens qui en fonction de leur culture, leurs origines, vont dire moi non je ne suis pas Charlie. Alors de deux choses l'une, ou on l'accepte ou on ne l'accepte pas. On ne peut pas tenir les deux discours. On a un moment ou un autre, il faut sortir du monde de l'enfance, de ce monde infantile où tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, non on va avoir des choses très compliquées, très conflictuelles. Vous pouvez être Charlie et avoir en face de vous des gens qui vous disent non.

La question est qu'on n'arrive pas à un conflit. Et c'est pour cela que la parole publique doit enfin aborder ces sujets-là, parce qu'évidemment quand on se parle on ne se tape pas dessus. Et c'est pour cela que je trouve que Valls, même avec des mots outranciers comme apartheid aille sur ces sujets-là parce que cela veut dire que la société française est comme cela aujourd'hui. Donc c'est un point de départ, cela ne veut pas dire qu'il va trouver des solutions, mais au moins on est sur du réel.

Analayse Christ-Roi du discours du géographe Christophe Guilluy :

 

L'auteur avance que le multiculturalisme serait "le rapport à l'autre dans une société où effectivement l'autre ne devient pas soi". C'est, dit-il, "la définition minimale que l'on peut donner." "Précisément, ajoute-t-il, ce n'est plus (le multiculturalisme) le modèle assimilationniste républicain, auquel on est tous attaché mais qui aujourd'hui ne fonctionne plus."

Or, premièrement, le modèle assimilationniste républicain n'est ni un modèle auquel tout le monde est attaché depuis toujours et qui aurait toujours fonctionné (Cf. Le génocide vendéen... récemment dénoncé par Luc Ferry) ni un modèle si différent que cela du multiculturalisme anglo-saxon. Je dirai même que le modèle assimilationniste républicain "français" s'apparente davantage à la culture anglo-saxonne multiculturelle, ouverte et tolérante dans les principes (car issue du protestantisme et du libre examen) mais multiconflictuelle et intolérante dans la pratique et son rapport à l'autre (Cf. Indiens d'Amérique: un génocide tranquille et presque achevé, interventionnisme atlantiste), qu'à la culture catholique française de toujours, où c'est le contraire, la culture est plus homogène et intolérante dans les principes mais plus tolérante dans la pratique (Cf. Francophonie et frères d'alliance)...

La laïcité elle-même n'est pas un modèle qu'il suffirait d'affirmer, tel un mantra, pour que la réalité se range du côté des idéologues. La laïcité est une pratique partagée aussi bien par la monarchie médiévale que par l'Ancien Régime qui ne rémunérait pas les prêtres et le Clergé, vivait de la dîme et en redistribuait les revenus sous la forme d'aides, tel que le fait notre actuelle Sécurité sociale d'aujourd'hui qui n'a rien inventé!... Les révolutionnaires au contraire, ont assujeti la religion à l'état en rémunérant le clergé jusqu'en 1905. Ce qui est le contraire de la laïcité.

L'auteur ne voit donc pas que la société multiculturelle et multiconflictuelle qu'il décrit vient précisément de la matrice républicaine laïque, "neutre", et indifférentiste. Bien que se disant attaché au réalisme, il se contredit en critiquant d'un côté "cette idée que par nos discours publics on va faire que la société sera plus ou moins apaisée" et de l'autre l'idée que la parole publique doit "aborder ces sujets-là, parce qu'évidemment quand on se parle on ne se tape pas dessus!" Cela fait deux siècles que les républicains "dialoguent", que la république tient ce "discours minimal" des "valeurs laïques, républicaines" (sic) pour le résultat que l'on voit aujourd'hui... La république indifférentiste, relativiste et égalitaire est une impasse qui conduit à la société multiculturelle et mutliconflictuelle que l'auteur dénonce. La médecine de la société multiculturelle et multiconflictuelle n'est pas dans la république laïque, elle est dans la monarchie catholique, la société chrétienne.

La construction d'une société apaisée ne peut pas venir de l'indifférentisme d'un Etat négationniste qui refuse même de reconnaître la réalité de l'histoire de la France. Pour aimer son prochain, ne faut-il pas commencer par affirmer qui l'on est, mettre des frontières et des repères clairs là où les républicains, parlant d'universalisme laïque, ont effacé l'identité chrétienne de la France ? Comment s'étonner dans ces conditions que les étrangers ne veuillent pas s'assimiler au vide ?

Mettre dans la poche ce que l'on est au prétexte d'assimiler son prochain, ce n'est pas dialoguer, c'est génocider une part de sa population. C'est dire à autrui je vais t'assimiler en génocidant les miens. Qui s'assimilera à un modèle totalitaire ? Personne. Un "dialogue" fondé sur le génocide culturel n'est pas un dialogue, c'est de l'hypocrisie et un mensonge. Nul ne sera convaincu d'un mensonge, même érigé au plan universel.

La société apaisée implique une affirmation de notre identité chrétienne qui commande d'aimer notre prochain par amour de Dieu. L'amour de Dieu est le premier commandement, l'amour du prochain, le second. De là découle tous les bienfaits de la vérité. Le discours laïcisant de Christophe Guilluy sur les "valeurs laïques et républicaines", "discours minimal", est un poncif contredit par le Réel depuis deux siècles.

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