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21 avril 2015 2 21 /04 /avril /2015 09:50

Mis à jour le 03-03-2022

Xavier Moreau - les origines du nationalisme ukrainien

Dans cet entretien réalisé début avril 2015, Xavier Moreau fait état de ses recherches sur l'origine historique de l'Ukraine et du nationalisme ukrainien.

Extrait :

 

"Il faut savoir qu'entre le moment où la Rus' de Kiev a existé, c'est-à-dire (de 860 environ NDLR.) jusqu'en gros 1230-1240 (invasions "tartares" ou "invasions mongoles". Cf. Empire mongol) et 1922 (l'époque où Lénine fonde la "République socialiste d'Ukraine") il n'y a plus eu d'Etat avec Kiev comme capitale. Cela est quelque chose de fondamental. Parce que quand je discute souvent avec des Français et des Occidentaux, ils ont l'impression que l'Ukraine a toujours existé et qu'elle a été tantôt envahie par les Polonais, tantôt par les Russes, tantôt par les Allemands. Or, non, à partir des invasions mongoles (XIIIe siècle), Kiev n'est plus jamais la capitale d'un État.

 

[Ndlr. "La principauté de Kiev au IXe siècle a pour capitale Kiev vers 882 sous Oleg, fils de Riourik d'origine varègue (scandinave), dont le nom déformé aurait servi à baptiser le peuple sur lequel il régnait (rous : russe). Vassalisant de proche en proche de nouvelles tribus, Combattant les peuples voisins (Khazars, Bulgares de la Volga et des Balkans, Polonais), l'autorité de Oleg et de ses héritiers s'étend sur l'ensemble des Slaves orientaux. Ils imposent leur alliance à Byzance dont ils adoptent la foi vers 988, puis les institutions. La Principauté de Kiev est à son  apogée en 1054.

Au XIV et XVe siècles, les Jagellons Polonais catholiques, Grands-ducs héréditaires de Lituanie (1377/1392 et 1440/1572) étendent leur autorité sur un immense empire constitué aux dépens de l'Eglise orthodoxe et des chevaliers Teutoniques défaits à Grunwald (Tannenberg) en 1410.

Les Tatars effectuent des raids depuis le Khanat de Crimée, mais leur puissance s'avère fragile.]

 

[...] Il faut ajouter que la Crimée n'a jamais fait partie de la Rus'.

Mais qu'en revanche, lorsque le prince Vladimir (980-1015) choisit le christianisme oriental (988 ap. J.-C.), c'est en Crimée. Et donc c'est ce lien fondamental entre la Rus', la russité et l'orthodoxie. C'est pour cela que les historiens, - les idéologues ouest-ukrainiens, ou polonais, peuvent manipuler ce qu'ils veulent - : la Rus', la russité est orthodoxe, profondément orthodoxe

Carte tirée de Christian GRATALOUP, Introduction de Patrick BOUCHERON, Atlas Historique mondial, Les Arènes - L'Histoire, Paris 2019, p. 123.

Carte tirée de Christian GRATALOUP, Introduction de Patrick BOUCHERON, Atlas Historique mondial, Les Arènes - L'Histoire, Paris 2019, p. 123.

Principauté de la Rus de Kiev (1054-1132) [La carte de fond est une carte moderne de l'Europe montrant les frontières nationales actuelles, ainsi que les voies d'eau artificielles et les réservoirs modernes en Russie.] https://fr.wikipedia.org/wiki/Rus'_de_Kiev

Principauté de la Rus de Kiev (1054-1132) [La carte de fond est une carte moderne de l'Europe montrant les frontières nationales actuelles, ainsi que les voies d'eau artificielles et les réservoirs modernes en Russie.] https://fr.wikipedia.org/wiki/Rus'_de_Kiev

Rus de Kiev en 1237 avant les invasions mongoles et la prise de Kiev en 1240, qui précède l'invasion mongole de l'Europe jusqu'en Autriche. https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/b/bd/Kievan_Rus_in_1237_pt.svg

Rus de Kiev en 1237 avant les invasions mongoles et la prise de Kiev en 1240, qui précède l'invasion mongole de l'Europe jusqu'en Autriche. https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/b/bd/Kievan_Rus_in_1237_pt.svg

"À partir du moment où les Lithuaniens ou ouest-Ukrainiens abandonnent l'orthodoxie, même si c'est contraints - comme c'est le cas des Uniates qui ont été contraints -, malgré tout ils perdent cette part d'héritage qui est fondamentale dans l'héritage de la Rus', qui est l'orthodoxie. 

 

"...Pour revenir aux Uniates, une grande faute politique des Polonais, c'est qu'ils ont utilisé le catholicisme pour consolider leur mainmise sur cette région de la Galicie (région de l'Ouest de l'Ukraine NDLR.), et surtout ils ont créé un système qui ressemble exactement à celui que les Turcs faisaient, par exemple en Serbie. C'est-à-dire que si vous ne voulez pas être un sous-citoyen, si vous ne voulez pas que votre fils se fasse enlever pour servir comme janissaire ou payer des impôts particuliers, etc., vous devez vous convertir à l'islam. Les Polonais ont mis le même système en Ukraine de l'Ouest. [...] À ce moment-là, il n'y a pas d'Ukraine. Personne ne parle de l'Ukraine.

 

"En revanche, il y a un affrontement permanent et une volonté d'expansion permanente de la Pologne, des Polonais lithuaniens qui arrivent même jusqu'à la Mer Noire et qui essaient en permanence de pousser vers l'Est jusque vers cette date fondamentale de 1654 où les Cosaques Zaporogues (dans cette zone de l'Ukraine centrale), finalement, décident de s'allier avec les Russes, et pas avec les Polonais. Ce qui consolide la présence de l'état russe dans l''Ukraine' actuelle. Et c'est un échec pour la Pologne elle-même qui n'a pas su tiré à elle ces populations.

 

[Le tsar de Russie Ivan III, exploitant le déclin de la Horde d'Or (Tatars), reconquiert en 1503 le tiers des terres russes du Grand-duché.

Ivan IV poursuit la reconquête, annexe Kazan en 1552, Astrakhan en 1556, tandis que ses alliés Cosaques du Don attaquent Azov en 1559. Il prend Polock en 1564. Toutefois la Crimée vassale des Ottomans reste redoutable (raid contre Moscou en 1571).

Au XVIIe siècle les Romanov au début du règne de Pierre le Grand (1682-1725) reprennent Smolensk, l'Ukraine orientale et Kiev (Traité d'Androussovo).

Catherine II (1762-1796) poursuit son oeuvre. Elle contraint la Pologne à accepter le premier partage en 1772 (Russie Blanche, Biélorussie) tandis que Frédéric II unit la Poméranie à la Prusse et que Marie-Thérèse d'Autriche occupe la Galicie; elle lui impose le deuxième et troisième partage en 1793 et 1795 (larges territoires à l'Ouest de Kiev, Volhynie, Podolie). Pour 123 ans, jusqu'en 1918, la Pologne n'est plus un Etat indépendant. La Turquie perd les côtes de la Mer noire où est édifié le port de Sébastopol et celui d'Odessa. Atlas historique Duby, Toute l'histoire du monde en 300 cartes, Larousse, 2019, p. 95, 170, 203, 204, 207.

Poussant vers le Sud, Catherine II conquiert le Khanat de Crimée et la Russie annexe tout le territoire septentrional de la Mer noire entre 1783 et 1830. (Christian GRATALOUP, Introduction de Patrick BOUCHERON, Atlas Historique mondial, Les Arènes - L'Histoire, Paris 2019, p. 289).]

Territoires annexés à l'empire russe 1762-1795. Carte tirée de de Christian GRATALOUP, Introduction de Patrick BOUCHERON, Atlas Historique mondial, Les Arènes - L'Histoire, Paris 2019, p. 321.

Territoires annexés à l'empire russe 1762-1795. Carte tirée de de Christian GRATALOUP, Introduction de Patrick BOUCHERON, Atlas Historique mondial, Les Arènes - L'Histoire, Paris 2019, p. 321.

"L'évènement fondamental qui est le suivant, c'est le partage de la Pologne. En fait, les partages de la Pologne; et surtout le troisième partage en 1795 où, finalement, la Pologne est dépecée. La partie d'Ukraine de l'Ouest - la Galicie - est rattachée à l'Autriche-Hongrie, et la partie nord de la Pologne est rattachée à la Russie. Et à partir de ce moment-là, les intellectuels polonais nationalistes qui veulent recréer leur état, de manière tout à fait légitime à mon avis, réfléchissent à la manière dont ils vont pouvoir recréer non seulement la Pologne, mais une grande Pologne qui s'étendrait jusqu'à l'Ukraine. Or, ils ont compris que les peuples qui correspondaient à l'ancienne zone de la Rus, sont quand même linguistiquement, et notamment religieusement - puisque ce qui joue beaucoup en 1654 c'est Tarass Boulba -, il faut en faire une entité qui soit autre que la Russie; donc il faut convaincre ces gens-là qu'ils ne font pas partie du peuple russe. Et donc les premiers qui utilisent le terme 'Ukrain', c'est des nationalistes polonais, dont Yann Podoski, officier de l'armée polonaise, cosmopolite assez typique de cette élite de la fin du XVIIIe, début XIXe siècle, franc-maçon, occultiste. Et toute cette idéologie est reprise par des intellectuels polonais, et notamment les intellectuels polonais qui ont été intégrés à l'empire russe. Puisque notamment sous Alexandre Ier (Tsar 1801-1825), il y a un certain complexe des Russes vis-à-vis de l'Occident, qu'on a retrouvé - moins maintenant - dans les années 90 et 2000. Et Alexandre Ier se dit que forcément les Polonais sont plus cultivés que nous, et il leur donne des places très importantes que ce soit au ministère des Affaires étrangères ou dans l'Education; il nomme des Polonais russophobes pour s'occuper de l'enseignement dans ce que l'on appelle la 'petite Russie". Et les Russes vont contribuer à créer au coeur de la Russie cette différence entre soit-disant un peuple qui existerait en Ukraine et le reste de la Russie. Mais malgré ce soutien donnée aux Polonais, l'idéologie avance très peu : cela concerne des intellectuels, [...] et cela s'inscrit dans le mouvement des 'nationalités' du XIXe siècle : tout le monde devant avoir sa 'nationalité'. Mais cela n'avait aucune assise populaire. Et tout de même, les différentes révoltes polonaises vont mettre un coup à la popularité des élites polonaises au sein de l'empire russe. Et dans les années 1860, les Russes prennent certaines mesures pour limiter la propagande polonaise, notamment sur l''Ukraine' qui aurait existé depuis toujours, etc.

 

"Il y a un autre endroit où l'ukrainisation se poursuit, c'est dans la partie occidentale de l'Ukraine - la Galicie - qui a été rattachée à l'Autriche-Hongrie. À ce moment-là, les élites de Galicie vivent des heures plutôt confortables puisque Vienne utilise les Galiciens contre les Polonais. C'est un peu utiliser les anciens colonisés contre les anciens colonisateurs... Et comme les Polonais en Autriche, comme en Prusse comme en Russie, veulent recréer leur état, ils se révoltent, ils sont un lobby très puissant à l'intérieur de l'Autriche; et Vienne s'appuie sur les Galiciens contre les Polonais.

 

"[...] Vienne se méfie des Galiciens parce qu'elle sait que la langue qu'on parle en Galicie est très proche du russe et cela, notamment, les Galiciens s'en aperçoivent quand en 1849, au moment à Vienne des soulèvements des nationalités, la Russie au nom de la Sainte-Alliance envoie des troupes. Et ces troupes repartent par la Galicie. Et là, les Galiciens qui sont des descendants de la Rus' s'aperçoivent qu'ils comprennent parfaitement ce que disent les soldats russes. Et à partir de cette époque-là naît une presse commune et une partie des élites galiciennes se dit notre peuple c'est les Russes et donc il faut qu'on aille avec eux. L'Autriche qui a très peur de cela favorise l'apparition d'une ukrainisation de l'élite ukrainienne, lui donne une 'rada rus' (elle l'appelle comme cela) où elle peut gérer ses problèmes, etc. Elle favorise l'apparition d'une langue totalement artificielle qui était tirée d'un dialecte ukrainien parlée sur les bords du Dniepr mais qui en fait s'écrivait en russe. Un intellectuel a donc donné un alphabet pour être utilisé (par les Galiciens).

 

"[...] Un fait tout à fait intéressant, en 1914, un aide à la communication, un lexique, est donné aux soldats de l'armée autrichienne pour qu'ils puissent se comprendre (puisqu'il s'agit d'une armée multinationale). Ce lexique est fait en six langues : l'allemand, le hongrois, le polonais, le tchèque, le croate et le russe. Et pas l'ukrainien. Parce que personne ne parle l'ukrainien et que c'est une création purement artificielle à des buts de propagande. [En aparté, c'est aussi le projet de l'Archiduc qui se fait assassiné à Sarajevo - en 1914 - qui avait compris que l'état (monarchique NDLR.) multiethnique austro-hongrois fonctionnait bien et en accordant un même niveau d'autorités et de compétences dans la double monarchie, il voulait faire la même chose avec les peuples slaves qui, finalement, avaient toujours été - que ce soit les Croates ou les Galitiens - parfaitement loyaux vis-à-vis de Vienne. C'était un projet tout à fait viable mais qui allait contre le projet de la Yougoslavie qui voulait, lui, réunir tous les Slaves du Sud.]

 

Empire d'Autriche-Hongrie multiethnique en 1910

 

"Donc, jusqu'à présent [en 1914] il faut bien voir que l'Ukraine n'existe pas. C'est un terme inventé par les nationalistes polonais pour pouvoir dominer l'Ukraine et non pas pour la libérer. Et le terme est repris par l'intelligentsia au profit des Polonais puis le projet est repris par les Autrichiens qui soutiennent des mouvements nationalistes d'Ukrainiens de l'Ouest. Et c'est comme cela que naît le nationalisme ukrainien.

 

"Tout cela nous amène au début du XIXe siècle où les premiers théoriciens du nationalisme ukrainien apparaissent. Et c'est là où le nationalisme ukrainien devient un système de suprématie raciale, notamment par la reprise d'un thème qui avait été développé par les Polonais : les Russes envahis par les Tartares ont été mâtinés de sang asiatique, donc ils sont impurs, et les vrais slaves purs sont les Ukrainiens de l'Ouest. Et donc les trois races impures dont il faut se débarrasser, c'est les Hongrois, les Juifs (parce qu'il y a énormément de Juifs dans la zone ukrainienne) et les Russes. Et cela, c'est dès l'époque de la première Guerre mondiale. Cette idéologie permettra une parfaite convergence avec le national-socialisme et la notion de suprématie d'une race sur une autre.

 

"[...] C'est les Allemands qui vont reprendre le mythe ukrainien créé par les Polonais et repris par les Autrichiens qui vont l'utiliser pour envahir (mars 1918), en fait, ce qui correspond à l'Ukraine. En 1919, les Allemands ont échoué à créer l'Ukraine contre la Russie. Ils s'aperçoivent que ce n'est pas possible. 'Tôt ou tard, l'Ukraine reviendra boire le lait de la Mère-Russie'. C'était les mots de l'Etat-major allemand. En 1921 (Paix de Riga), la Pologne récupère l'Ukraine occidentale, et l'Union soviétique récupère le reste. Et jusque-là, l'Ukraine occidentale n'a toujours pas été rattachée au reste de l'Ukraine, mais on peut commencer à parler à partir de ce moment-là (1922) de l''Ukraine'.

 

"Et on peut parler du grand fondateur de l'Ukraine, qui est le père de tous les nationalistes ukrainiens, Lénine, qui en 1922 décide de créer l'Ukraine, par idéologie des nationalités. Et le Commissaire chargé des nationalités, c'est Staline. Staline qui est donc le deuxième grand fondateur de l'Ukraine moderne, qui à son origine a sa capitale à Kharkov. Le troisième grand fondateur de l'Ukraine est Kaganovitch qui mène l'ukrainisation. Et une des raisons pour laquelle les Bolchéviques créent l'Ukraine et développent le nationalisme ukrainien au sein de l'URSS, c'est un moyen de contrer la Russie (Lénine écrivait qu'il haïssait la Russie...). La grande peur des Bolchéviques, c'est que la Russie prenne trop de place - démographiquement - au sein de l'URSS, il faut donc l'équilibrer. Et donc, pour la première fois en 1923, la langue ukrainienne - qui n'est pas parlée - des élites intellectuelles est normée, l'alphabet est stabilisé par les Bolchéviques, des millions d'articles sont écrits en ukrainien, il y a une littérature en ukrainien."

 

Xavier Moreau est un analyste installé en Russie depuis 14 ans. Il est l'auteur de la "Nouvelle Grande Russie" et l'un des intervenants principaux du site d'analyses politico-stratégiques stratpol.com.

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