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21 février 2017 2 21 /02 /février /2017 14:05

Invité de Léa Salamé dans l'émission "Stupéfiant !" le 20 février , Alain Finkielkraut, particulièrement inquiet par la vision portée par le livre "L'histoire mondiale de la France" écrit par 122 historiens sous la direction de Patrick Boucheron, accuse ses auteurs d'être "les fossoyeurs du grand héritage français".

 

De "La défaite de la pensée" (un livre de rupture publié en 1987 contre la culture de masse, contre le multiculturalisme, contre le système éducatif et pour lequel il a été qualifié de "réac"), à son élection à l’Académie Française, il retrace son parcours intellectuel dans le magnifique cadre de l’Académie.
 

"L'histoire mondiale de la France" - Alain Finkielkraut : "les fossoyeurs du grand héritage français"

Extrait:

 

"Oui, ce livre me fait peur, plus encore que cela ne m'irrite. 'L'histoire mondiale de la France'.... Je me suis rapporté à l'index et j'ai vu que les écrivains qui ont contribué à faire la France, Rabelais, Racine, La Fontaine, Molière, Marivaux, Proust n'y figuraient pas. Et je me suis demandé pourquoi ? Et j'ai peu à peu compris que ce qu'on nous présente comme une somme érudite est en fait une entreprise idéologique. C'est-à-dire qu'il ne faut pas que la France soit un sujet historique, soit même une expérience partagée, la France c'est une succession d'aléas et rien de plus. [...] Levinas a dit que la France était 'ce pays auquel on peut s'attacher par le coeur et par l'esprit aussi fortement que par les racines.' Et ce que je reproche à ce livre c'est de rendre un tel attachement impossible, puisqu'au bout du compte la France n'est plus rien, plus rien de consistant, plus rien de substantiel, elle est amputée de toutes ses merveilles !... J'aurais aimé qu'il soit question de Beckett, de Ionesco, de Cioran, j'aurais aimé qu'il soit question du plus grand trésor que la France puisse offrir.... Pourquoi cette absence qui crève les yeux ? La littérature n'est pas là, la peinture française est absente ! On aurait pu souhaiter la présence de Bonnard, de Vuillard, Géricault, Delacroix... Ce n'est pas une question de référence, c'est une question d'optique. C'est une façon de dire on en finira avec la xénophobie le jour où on prouvera que la France n'est rien de consistant. Je trouve cette perspective dangereuse, et désolante. C'est ridicule....

Je vous ai cité Levinas, j'ai lu dans le Monde que ce que représentait cette Histoire mondiale de la France, c'est la vision de la France comme une société ouverte face à une société fermée. Une société fermée c'est la France de Maurras, qui dans 'L'Avenir de l'intelligence' prend ce vers de Racine, 'lieux charmants où mon coeur vous avait adorée', dans Bérénice, et il dit qu'un critique juif, même érudit, même pénétrant ne peut pas comprendre ce que cette façon de parler a de simple, d'émouvant et de beau *. La voilà la 'France fermée'. Or, Levinas, justement, était quelqu'un qui a su admirer Racine. Et l'absence de Racine dans cette Histoire mondiale de la France me fait infiniment souffrir. Et ce qui me fait plus souffrir encore, c'est qu'aujourd'hui, au nom du combat contre l'identité, on confond la France de Levinas et la France de Maurras. Je souffre abominablement de cette confusion".

 

En fin d'entretien, l'Académicien donne une définition de l'art : "l'Art, pour moi c'est ce qui m'aide à mieux voir, à mieux comprendre, et à mieux entendre". (Fin de citation)

 

* Le texte exact de Maurras est :

On dit que la culture passe de droite à gauche, et qu'un monde neuf s'est constitué. Cela est bien possible. Mais les nouveaux promus sont aussi des nouveaux venus, à moins qu'ils ne soient leurs clients ou leurs valets, et ces étrangers enrichis manquent terriblement, les uns de gravité, de réflexion, sous leur apparence pesante, et les autres, sous leur détestable faux vernis parisien, de légèreté, de vraie grâce. Je trouve superficiel leur esprit si brutal ! Si pratiques, si souples, ils laissent échapper le cœur et la moelle de tout. Comment ces gens-là auraient-ils un goût sincère pour nos humanités ? Qu'est-ce qu'ils peuvent en comprendre ? Cela ne s'apprend point à l'Université. Tous les grades du monde ne feront pas sentir à ce critique juif 5 [ Il s'agit certainement de Marcel Schwob. (n.d.é.)], d'ailleurs érudit, pénétrant, que dans Bérénice, « lieux charmants où mon cœur vous avait adorée » est une façon de parler qui n'est point banale, mais simple, émouvante et très belle.

Charles Maurras, L'Avenir de l'Intelligence (1905)

Si la critique de Finkielkraut de ce livre "l'Histoire mondiale de la France" est juste, en revanche il nous semble que l'attaque de Maurras est plus faible sur ce point de la "France fermée" (sic) contre une vision d'une "société ouverte" (celle de Levinas) (resic). Finkielkraut, en effet, oublie ce que la culture d'un pays peut avoir d'enraciné et d'antique et qu'un catholique, même érudit, exilé en Israël par exemple, pourrait ne pas comprendre de textes très fortement imbibés de culture juive. De sorte qu'ici, par sa distance ou cette incompréhension vis-à-vis de ce que la culture française peut avoir d'ancien et de propre, Finkielkraut rejoint finalement la vision mondialisante d'un Emmanuel Macron déclarant récemment qu'"il n'y a pas de culture française"... Ce négationnisme culturel ne rejoindrait-il pas finalement la vision des "fossoyeurs du grand héritage français" que l'Académicien dénonce par ailleurs à juste titre ? Encore un effort et sans doute Alain Finlielkraut rejoindra définitivement le camp des "réacs" !

 

Quant à nous, l'idéologie ne pouvant pas détruire des faits (historiques, culturels, religieux), un tel livre présentant non pas une "histoire de France" mais constituant une entreprise idéologique ne peut pas nous faire peur. Le Patriciat des faits finit toujours par l'emporter sur le Marais des idéologies. La nature a horreur du vide.

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Publié par Ingomer - dans Histoire
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