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3 décembre 2016 6 03 /12 /décembre /2016 10:10

François Hollande a annoncé jeudi 1er décembre qu'il ne se représentait pas à l'élection présidentielle. Sarkozy, Juppé [1], Hollande, "vivons-nous la fin d'une génération, d'une époque, d'un cycle" ?, se demande l'agence de presse russe Sputnik, dans un entretien le 2 décembre où elle a invité Patrick Buisson.

 

L'auteur de 'La cause du peuple' (Perrin, 2016), ex conseiller de Nicolas Sarkozy en 2007, explique l'abaissement de la fonction présidentielle sous Sarkozy et Hollande, ainsi que l'oligarchie qui depuis la Révolution française a confisqué la démocratie : "on a un système totalement biaisé qui n'est pas une démocratie représentative, mais qui est une démocratie subtitutive".

"En France, vieille terre de chrétienté, le pouvoir s'exerce non pas par délégation mais par incarnation" (Patrick Buisson)

Extrait :

 

"Ce qui s'est passé hier soir porte plus de sens qu'on veut bien le dire. Ce n'est pas simplement un constat d'échec d'un président sortant qui se retrouve en situation d'impossibilité de se représenter. Le retrait de François Hollande intervient dans le sillage de la défaite de Nicolas Sarkozy.[2]

Le couplage de ces deux évènements a une signification. L'un comme l'autre ont exercé dans des registres différents, la fonction suprême, la présidence de la république, dans un style certes très singulier, mais finalement dans un style assez voisin. Tous les deux, finalement, ont été dans une situation de sécularisation du pouvoir, de désacralisation du pouvoir. Ils ont rejeté chacun à leur manière, tout l'appareil symbolique, protocolaire, rituel qui s'attachait à la présidence de la république, ce que nous appelons la 'monarchie républicaine', puisque en France, vieille terre de chrétienté, le pouvoir s'exerce non pas par délégation mais par incarnation.

Or, ces deux incarnations ont  été des incarnations ratées, qui ont laissé apparaître des hommes qui étaient plus dans la jouissance du pouvoir et de ses attributs que dans le service de l'Etat, c'est-à-dire du bien commun et de l'intérêt général. Et ce processus de sécularisation heurte profondément la conscience des Français qui aspirent toujours de la part d'un chef de l'Etat à ce qu'il prenne en compte, effectivement, une certaine forme de transcendance (appelons-la le bien commun, le service de l'intérêt général), qui va au-delà de la personne et des hommes qui passent." [2]

En résumé, les deux, Nicolas Sarkozy et François Fillon ont privatisé le pouvoir, et l'ont rabaissé au rang de service d'intérêts particuliers. C'est sans doute le trait marquant qui restera de ces deux présidences désastreuses. Au sujet de François Hollande en particulier, P. Buisson :

 

"Cela a été un gestionnaire piteux d'un social-libéralisme qui avait le mérité de s'assumer et montrait bien qu'il y avait une continuité intellectuelle dans le libéralisme et qu'on ne peut pas dissocier l'économie de marché de la société de marché. François Hollande aura été le vecteur de la société de marché, notamment au travers le projet de 'mariage pour tous'. Et il aura couvert la partie dévolue à la gauche dans la marchandisation des rapports humains, c'est-à-dire la transplantation sur le plan sociétal de la philosophie libérale. C'est ce qu'on retiendra de Hollande. Il aura été le porte d'un parti socialiste qui est un parti de classe, qui sert les intérêts de classe, ceux de la bourgeoisie urbaine."

Dans le "populisme", explique P. Buisson, "il y a une demande de démocratie, et de démocratie directe" :

 

"Les catégories populaires se rendent bien compte que nous vivons dans une post démocratie qui est un détournement des procédures démocratiques, qui conforte le pouvoir des oligarchies. J'ai coutume de dire qu'en France, hors l'élection présidentielle, nous avons évolué vers un suffrage censitaire, dans lequel ne votent plus que les inclus, les catégories favorisées."

Ce que nous pouvons retenir de cette analyse, et que nous disons sur ce blog, c'est surtout le non-dit : nous vivons en fait, depuis l'invention des partis politiques, dans une oligarchie... depuis 1792. C'est-à-dire un système où le pouvoir ne sert pas l'intérêt général, mais des intérêts particuliers. Seul un retour à la royauté, avec un roi au-dessus des partis et qui gouverne, peut relégitimer le pouvoir aux yeux des Français et leur redonner le sentiment d'un pouvoir où la fonction suprême n'est pas rabaissée, désacralisée.

 

"Les modes de scrutin et la représentation excluent de toute chance d'alternance les forces qui ne sont pas au coeur du système. Cela génère une abstention considérable. Les gens se disent qu'ils n'iront pas voter puisqu'ils ne seront pas représentés et quant au parti populiste, le Front national, il n'hérite que d'une représentation dérisoire. En 2012, Marine Le Pen a fait 18% à l'élection présidentielle et son parti n'a eu que deux députés. Eva Joly, la candidte écologiste, 2% à l'élection présidentielle, et 18 députés.

Donc on a un système totalement biaisé qui n'est pas une démocratie représentative, qui est une démocratie subtitutive, qui est l'aboutissement finalement de ce qui a été l'évolution de la démocratie parlementaire depuis qu'elle a été créée, en Angleterre d'abord, et puis après en France avec la Révolution française. Un système où la démocratie parlementaire se substitue à l'expression du "peuple souverain". Son souci, ce n'est pas d'accomplir la "volonté générale", mais de trouver les moyens de la restreindre.

Nous avons une situation, effectivement, où les majorités parlementaires en France représentent le despotisme d'une minorité légale.

Nous sommes toujours en train de donner des leçons de "démocratie", à la Russie, par exemple, et à tous les peuples de la terre et notre Assemblée nationale qui vote les lois, représente un électeur sur six, et encore, je ne compte pas les 4 millions de Français qui ne sont pas inscrits sur les listes électorales. C'est-dire sa faible représentativité.

Le système est en train de perdre ce qui lui reste de légitimité, parce que l'électorat populaire sent qu'il y a un détournement de démocratie. D'où la demande de démocratie directe qui est constitutive de la protestation populiste. On ne veut pas la voir, parce qu'évidemment, on essaie de cacher ce phénomène.

J'ai eu un débat très intéressant avec Alain Minc, sur France culture, il y a peu de temps, dans l'émission de Finkielkraut, "Réplique". Il assumait tout à fait cette dimension de suffrage censitaire : le peuple n'est pas éduqué. A qui bon nous donner la parole ? Et vous avez vu quelles étaient les réactions à l'égard du Brexit, à l'égard de l'élection de Trump. L'attitude des médias occidentaux à l'égard de la Russie et de Vladimir Poutine manifeste aussi cette même forme d'ostracisme. Tout ce qui représente le peuple enraciné doit être à la fois exclu du jeu politique, du champ politique, du marché politique. Donc, on fait des modes de scrutin qui permettent ce détournement de démocratie. Mais aussi maintenant du marché économique et du marché du travail. C'est le projet de revenu universel : ces petits blancs, dont l'employabilité est faible, autant leur donner une rente à vie, mais qu'ils nous laissent tranquilles et qu'ils ne viennent plus sur le marché du travail, alors que nous avons la main d'oeuvre immigrée qui représente beaucoup plus de flexibilité, de souplesse qui viendra la remplacer. Tout cela participe d'un mouvement d'ensemble et d'une logique. C'est la même logique qui exclut du marché les pauvres, les exclut également du marché du travail et du marché de l'emploi.

Et c'est ces classes dirigeantes, cette oligarchie qui fait des leçons de démocratie à la terre entière, pas simplement aux Français, et à ceux qui sont des partenaires diplomatiques importants pour la France, comme la Russie."

P. Buisson explique ce qu'il a "essayé de faire en 2007, l'alliance des forces conservatrices" :

 

"Moi, ce que j'ai essayé de faire en 2007, c'est l'alliance des forces conservatrices et de l'électorat populaire, alliance qui s'est réalisée trois fois dans l'histoire de France récente. En 1947 avec les élections municipales où le RPF qui vient d'être créé par de Gaulle, en 1958 avec le retour du général de Gaulle au pouvoir, et au premier tour de l'élection présidentielle de 2007. Il n'y a pas d'autres exemples. Sarkozy avait avec lui toutes les cartes en main, y compris la légitimité suffisante pour agir, et il ne l'a pas fait."

Dans le cas d'un deuxième tour en 2017, François Fillon Fillon -Marine Le Pen, Patrick Buisson pense :

 

"Si il (François Fillon) n'arrive pas à tirer à lui une partie de l'électorat populaire, il ne pourra pas gouverner."

Faisant une prospective s'agissant de Marine Le Pen, P. Buisson explique:

 

"Chaque année, maintenant de puis plus de 20 ans, j'observe que l'Institut Sofres avec le journal Le Monde fait une petite enquête annuelle sur les Français et les idées du Front national, c'est-à-dire qu'ils testent le corpus d'idées du Front national auprès des Français.

Depuis 20 ans on observe une adhésion de plus en plus importante, croissante, d'adhésion des Français au corpus idéologique du Front national. Par exemple, à la question posée "est-ce qu'il y a trop d'immigrés en France ?" Cette question recueille aujourd'hui 75 à 80% d'adhésion. Donc on voit bien le mouvement d'adhésion qui affecte les trois quart de la population française. Et pourtant, Jean-Marie Le Pen, c'est au mieux 17% en 2002, Marine Le Pen c'est 18% en 2012, 25 à 27% dans les élections intermédiaires aujourd'hui. Comment se fait-il qu'entre cette adhésion massive des Français au corpus d'idées du Front national et l'élection le jour du vote il y ait un tel déchet, une telle déperdition de voix ? C'està-dire en gros qu'il y a la moitié des Français qui sont d'accord avec les idées du Front national mais qui ne votent pas pour le Front national. S'ils ne votent pas pour le FN, c'est pour des raisons profondes, sociologiques, psychologiques, culturelles, anthropologiques, cela fait peur. C'est un problème qui ne va pas évoluer par un miracle d'une évolution du contexte. On voit bien par exemple qu'il y a en France un problème de terrorisme en France depuis deux ans, et la progression du Front national est très limitée. Entre les européennes de 2014, avant les premiers attentats et les régionales de 2015, la progression est de 2 points. Je pense que le Front national, seul, est à l'écart de toute espérance de pouvoir. C'est forcément de l'intérieur du parti de gouvernement de la droite que se produira l'évolution décisive. L'exemple de ce qui s'est passé aux Etats-Unis est probant. Trump a subverti le parti républicain, l'a humilié, marginalisé et a gagné contre lui, et il occupe aujourd'hui l'espace du parti politique républicain. Tant qu'il n'y a pas à l'intérieur de la droite de gouvernement une force assez puissante pour porter cette révolution conservatrice et identitaire que j'ai évoquée à l'instant, l'espérance du pouvoir pour ces idées que je défends me paraît assez éloignée. Et le FN n'est pas le bon vecteur pour y arriver. ... Il est l'assurance-vie du système, dans la mesure où, à tort ou à raison, il représente une forme de repoussoir.

Le système ne peut pas être élu sur son bilan : il n'en a pas. Il ne peut être élu ou réélu, reconduit, que sur ses ennemis. Et plus l'ennemi est caricatural, plus l'ennemi représente cet épouvantail, plus le système trouve les moyens et les ressources de perdurer, de poursuivre et de se perpétuer dans ses aspects les plus négatifs."

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Publié par Ingomer - dans Histoire
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