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11 avril 2016 1 11 /04 /avril /2016 13:25
Le pari d'"Amoris Laetitia"

Le synode sur la famille débouche sur une exhortation apostolique "Amoris Laetitia" (La joie de l'amour) qui laisse une impression de flou et d'ambiguité concernant les personnes divorcées remariées, pouvant laisser entendre une reconnaissance de fait de situations irrégulières. De sorte que les premiers analystes évoquent un "risque", un "pari".

 

Ouverture charitable aux concubins et personnes divorcées remariées dans la voie de la "gradualité" (1), "l’accent n’est plus mis d’abord sur la conversion et l’arrachement au péché mais sur la croissance des semences présentes dans ces situations irrégulières." (Thibaud Collin).

 

Tout se passe comme si dans une pastorale antérieure (pastorale de l'objectivité), la miséricorde suivait la conversion. Dans la pastorale bergoglienne (pastorale de la subjectivité et de la conscience), le pari est que la miséricorde anticipe la conversion, l'inclut et l'accompagne.

 

Au paragraphe 305, le Pape écrit:

 

305. Par conséquent, un Pasteur ne peut se sentir satisfait en appliquant seulement les lois morales à ceux qui vivent des situations ‘‘irrégulières’’, comme si elles étaient des pierres qui sont lancées à la vie des personnes. C’est le cas des cœurs fermés, qui se cachent ordinairement derrière les enseignements de l’Église « pour s’asseoir sur la cathèdre de Moïse et juger, quelquefois avec supériorité et superficialité, les cas difficiles et les familles blessées ».[349] Dans cette même ligne, s’est exprimée la Commission Théologique Internationale : « La loi naturelle ne saurait donc être présentée comme un ensemble déjà constitué de règles qui s’imposent a priori au sujet moral, mais elle est une source d’inspiration objective pour sa démarche, éminemment personnelle, de prise de décision ».[350] À cause des conditionnements ou des facteurs atténuants, il est possible que, dans une situation objective de péché – qui n’est pas subjectivement imputable ou qui ne l’est pas pleinement – l’on puisse vivre dans la grâce de Dieu, qu’on puisse aimer, et qu’on puisse également grandir dans la vie de la grâce et dans la charité, en recevant à cet effet l’aide de l’Église.[351]

 

“A plusieurs reprises, le pape François s’est élevé, à partir de sa propre expérience de Pasteur, contre ceux qui faisaient passer le légalisme avant le pardon et la charité. Mais ses réactions ne permettent pas toujours de clarifier les enseignements de l’Eglise. Ainsi, si l’on lit attentivement la note 351, on voit que pour le Pape, la pastorale doit nécessairement induire des changements dans la pratique sacramentelle : “Dans certains cas, il peut s’agir aussi de l’aide des sacrements. Voilà pourquoi, (...) je souligne également que l’Eucharistie n’est pas un prix destiné aux parfaits, mais un généreux remède et un aliment pour les faibles.”

 

“Amoris laetitia” laisse entendre qu’un regret sincère est suffisant. Du reste, l’exhortation ne parle plus tant d’ “adultère”, mais simplement de situations “imparfaites” ou “irrégulières”. (2)

 

Pour justifier l'ouverture aux personnes divorcées remariées, le Pape François explique : « il n’est plus possible de dire que tous ceux qui se trouvent dans une certaine situation dite ‘‘irrégulière’’ vivent dans une situation de péché mortel » (n. 298).

 

Or on ne peut communier avec un péché grave sur la conscience (Catéchisme 1384, 1415). Donc si l’on n’a pas de péché grave en conscience, ne faut-il pas en conclure que l’on peut communier ? demande  le père Thomas Michelet, dominicain chargé de cours de sacramentaire à l’Angelicum, sur le site Famille Chrétienne :

 

"Que penser de la note 351, qui semble introduire une forme d’ambiguïté ?

 

C’est la suite de la distinction précédente entre les deux plans, dont on tire la conclusion. Dans une « situation objective de péché – qui n’est pas subjectivement imputable ou qui ne l’est pas pleinement » (n. 302), la note 351 évoque « l’aide des sacrements » ; alors que le point de vue objectif dans Familiaris consortio et le Canon 915 s’y oppose.

 

Les deux plans (objectif et subjectif) ne sont pas suffisamment intégrés. On risque alors d’aboutir à la « double morale » que dénonçait Veritatis Splendor (n. 56) et que veut éviter Amoris laetitia (n. 297) : d’un côté une morale de l’objectivité qui parle de péché grave et interdit l’accès au sacrement ; de l’autre une morale de la conscience qui le nie.

 

Si l’on veut que « Amour et Vérité se rencontrent » (Amoris laetitia et Veritatis Splendor), il faut articuler les deux plans en rappelant que le « discernement selon l’enseignement de l’Église » (AL 297) doit viser la réception de la norme au for interne, la prise de conscience de la contradiction objective, et ainsi la décision mûre de ne plus communier tant que cette contradiction ne sera pas pleinement résolue en vérité." (3)

 

Une des premières réactions critiques à l'exhortation papale est celle du théologien allemand de grande renommée, le cardinal Brandmüller, qui alerte :

 

"ce document peut conduire à une dilution de la doctrine de l’Eglise qui aurait de très graves conséquences pour l’unité de l’Eglise." (4)

 

Le philosophe Thibaud Collin dans le journal "Le Monde" évoque le "pari" de "Amoris laetitia" :

 

"C’est peu dire que la publication de l’exhortation apostolique Amoris laetitia (La joie de l’amour) était attendue. Avec ce texte prend fin un processus commencé en février 2014 par lequel le pape François voulait mettre fin à une crise ayant éclaté dans l’Eglise en juillet 1968, avec la publication de l’encyclique Humanae vitae sur la régulation des naissances. Depuis cette date, le débat pastorale et moral n’a pas cessé et l’hémorragie des fidèles non plus, au moins dans les pays de vieille chrétienté.

 « L’affrontement entre les plus hauts cardinaux de l’Eglise porte depuis deux ans sur la possibilité de donner la communion, voire la réconciliation, aux divorcés remariés civilement. Rappelons que Jean-Paul II avait déjà répondu à cette question ; mais c’était il y a 35 ans dans sa propre exhortation suite au synode de 1980 sur la famille. Il avait affirmé dans Familiaris consortio que ces fidèles vivant dans une contradiction objective avec ce que signifie la communion eucharistique ne pouvaient pas y accéder ; sauf à se séparer, ou à vivre dans la continence parfaite s’ils ne pouvaient pas se séparer pour de graves raisons (l’éducation de leurs enfants). Cette règle directement liée à la doctrine sur trois sacrements (mariage, eucharistie et réconciliation) est apparue à un nombre toujours plus important de fidèles et de pasteurs comme trop dure et comme un repoussoir, analogue à ce que l’interdit de la contraception avait produit en termes d’incompréhension et de défection. Chargé par le pape François lui-même d’étudier cette question, le dernier synode d’octobre 2015 n’a pas tranché et lui a adressé un texte final consultatif suffisamment indéterminé pour que chacune des positions puisse y lire ce qu’elle juge pertinent.

Le pape François publie aujourd’hui un long texte de plus de 200 pages dans lequel un chapitre entier (le 8e) est consacré à « Accompagner, discerner et intégrer la fragilité » les personnes en situation « irrégulières ». La lecture attentive de ce chapitre permet d’affirmer que le pape François ne tranche pas, lui non plus. Il reste dans l’indétermination, et il prend ainsi le grand risque d’une polémique interprétative, mais décuplée cette fois-ci en raison de l’autorité de ce document.

 

A aucun moment il n’écrit qu’il est licite qu’un fidèle divorcé vivant maritalement puisse communier. Il rappelle même à plusieurs reprises la doctrine sur l’indissolubilité du mariage en exhortant les conjoints à la fidélité. Mais il faut aussi noter que l’ensemble de ce chapitre est écrit selon une méthode et un ton radicalement nouveaux. « Il s’agit d’intégrer tout le monde » (§297), et de « valoriser les éléments constructifs dans des situations qui ne correspondent pas encore ou qui ne correspondent plus à son enseignement sur le mariage » (§292). Le pape François valide une pastorale où le pasteur doit accompagner son fidèle en soulignant la continuité de ce qu’ils vivent aujourd’hui avec ce qu’il est appelé à vivre, à savoir « l’idéal » du mariage chrétien (le mot est omniprésent). L’idée est bien sûr que par la valorisation de ce qui est vécu de positif le fidèle soit amené à découvrir la profondeur et la vérité de ce que l’Eglise lui « propose » de vivre. L’accent n’est plus mis d’abord sur la conversion et l’arrachement au péché mais sur la croissance des semences présentes dans ces situations irrégulières. 

 

Bref, le pape François fait un pari osé. En effet, il espère que par un tel changement de perspective pastorale, il va remettre en chemin vers « l’idéal » de la vie chrétienne les fidèles jusqu’alors en souffrance en raison de leur « situation irrégulière ». On peut aussi faire l’hypothèse que ce texte sera reçu par nombre de fidèles et de pasteurs comme la reconnaissance « mezza voce » de leur situation. Auquel cas, le pape François loin de les mettre en route les aura confortés dans leur statu quo et aura reconnu face à tous que la doctrine catholique du mariage est décidément un idéal peu accessible pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui. Les mois et les années qui viennent permettront de constater l’échec ou la réussite de ce pari." (5)

 

Add. 12 avril 2016. Après le père Thomas Michelet le 9 avril sur Famille Chrétienne, le philosophe Thibaud Collin évoque lui aussi le risque d'une "double morale" dans un entretien à Radio Notre-Dame publié dimanche 10 avril. "Amoris laetitia est plein d'ambivalence". "Il y a, dans ce texte, tous les arguments pour interpréter de deux façons". "On est dans une situation de blocage qui va perturber la conscience des fidèles." Extrait :

 

Il va donc y avoir deux lectures possibles. D'un côté, il y a ceux qui vont faire une interprétation dans la continuité, en lisant ce texte à partir des écrits de Jean-Paul II et Benoît XVI. Ceux là concluront que la doctrine n'a pas changé. De l'autre côté, il y a ceux qui auront une interprétation de la rupture. Pour eux ce sera une nouveauté, car ils y verront la ligne défendue par le cardinal Walter Kasper finalement adoptée, alors qu'elle avait été refusée par le cardinal Ratzinger sous le pontificat de Jean-Paul II.

 

Il y a quelque chose d'assez décourageant de revenir à la ligne qui existait avant le Synode, il y a deux ans. Le fait que le pape ne tranche pas, laisse les interprétations ouvertes pose la question d'une double morale. Le pape s'oppose dans l'exhortation apostolique à cette double morale, mais c'est en quelque sorte ce qu'il est entrain de créer avec ce texte. Le texte prépare à ce qu'il y est, d'une part, une morale doctrinale, c'est-à-dire un idéal à atteindre, et d'autre part, une pastorale où ce qui est interdit idéalement devient possible. Alors, on peut se dire que ce n'est pas nouveau car c'est déjà ce qui se passe avec la contraception. En novembre 1968, la lettre encyclique Humanae vitae de Paul VI (dans laquelle il disqualifie définitivement toute méthode de contraception artificielle, les estimant intrinsèquement "dishonnêtes") a été reçue de manière très différente au sein de l'épiscopat français. La contraception est dès lors devenue un non-sujet, quelque chose de totalement optionnelle. Le danger est que la question des divorcés-remariés deviennent aussi une sorte de sujet tabou, dont plus personne ne parle. Et ça, ce serait dramatique car ce serait tout à fait contraire à la vérité sur le mariage et la sexualité telle que Saint Jean-Paul II l'a développé dans ses encycliques et dans sa théologie du corps.

 

Finalement, ces deux ans de débats n'auront pas servi à grand chose. Les fidèles qui souhaitaient une ligne claire à suivre, ont attendu pour rien ?

 

On a attendu pour en rester exactement à la même situation. Sauf que désormais, les gens vont polémiquer sur un texte qui a une autorité plus importante que la Relatio Synodi. Il y a, dans ce texte, tous les arguments pour interpréter de deux façons. C'est évident que le pape veut aller dans le sens de la libéralisation, mais qu'en même temps il ne peut pas aller jusqu'au bout. Ce serait une vraie rupture doctrinale, s'il le faisait, mais il ne veut pas l'assumer, et c'est tout à son honneur. On est dans une situation de blocage qui va perturber la conscience des fidèles.

Le Pape François aborde d'une manière plus précise la question des "unions homosexuelles" au chapitre 6 esquissant "Quelques perspectives pastorales", sous le titre "Certaines situations complexes" (n°248 et suivants).

 

Le site Aleteia propose la lecture de l'exhortation apostolique post-synodale Amoris Laetitia du Pape François en intégralité. (6) Il publie également un article intitulé Que dit Amoris Laetitia au sujet de l’homosexualité ? (7)

 

251. Au cours des débats sur la dignité et la mission de la famille, les Pères synodaux ont fait remarquer qu’en ce qui concerne le « projet d’assimiler au mariage les unions entre personnes homosexuelles, il n’y a aucun fondement pour assimiler ou établir des analogies, même lointaines, entre les unions homosexuelles et le dessein de Dieu sur le mariage et la famille ». Il est inacceptable que « les Églises locales subissent des pressions en ce domaine et que les organismes internationaux conditionnent les aides financières aux pays pauvres à l’introduction de lois qui instituent le “mariage” entre des personnes de même sexe ».

Ici, l’exhortation s’appuie une fois de plus sur le n. 76 de la Relatio finalis, à l’appui des Considérations à propos des projets de reconnaissance légale des unions entre personnes homosexuelles de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, datées du 3 juin 2003 (n. 4) :

 

« Il n’y a aucun fondement pour assimiler ou établir des analogies, même lointaines, entre les unions homosexuelles et le dessein de Dieu sur le mariage et la famille. Le mariage est saint, alors que les relations homosexuelles contrastent avec la loi morale naturelle. Les actes homosexuels, en effet, « ferment l’acte sexuel au don de la vie. Ils ne procèdent pas d’une complémentarité affective et sexuelle véritable. Ils ne sauraient recevoir d’approbation en aucun cas ».

 

Dans l’Écriture Sainte, les relations homosexuelles «sont condamnées comme des dépravations graves… (cf. Rm 1, 24-27; 1 Cor 6, 10; 1 Tm 1, 10). Ce jugement de l’Écriture ne permet pas de conclure que tous ceux qui souffrent de cette anomalie en sont personnellement responsables, mais il confirme que les actes d’homosexualité sont intrinsèquement désordonnés». Le même jugement moral se retrouve chez beaucoup d’écrivains ecclésiastiques des premiers siècles (par exemple S. Polycarpe, Epître aux Philippiens, V, 3; S. Justin, Première Apologie, 27, 1-4 ; Athénagoras, Supplique pour les chrétiens, 34) et a unanimement été accepté par la Tradition catholique (voir point du Catéchisme de l’Église catholique, cité plus haut et suivants).

 

Néanmoins, selon l’enseignement de l’Église, les hommes et les femmes ayant des tendances homosexuelles « doivent être accueillis avec respect, compassion, délicatesse. À leur égard, on évitera toute marque de discrimination injuste ». Ces personnes sont en outre appelées comme les autres chrétiens à vivre la chasteté. Mais l’inclination homosexuelle est «objectivement désordonnée» et les pratiques homosexuelles sont des «péchés gravement contraires à la chasteté».

Notes

 

(1) Cette loi de gradualité a été explicitement développée par Jean Paul II dans l’exhortation apostolique Familiaris consortio (1981), après le synode sur la famille de 1980 : « Il faut une conversion continuelle, permanente, qui tout en exigeant de se détacher intérieurement de tout mal et d’adhérer au bien dans sa plénitude, se traduit concrètement en une démarche conduisant toujours plus loin. Ainsi se développe un processus dynamique qui va peu à peu de l’avant grâce à l’intégration progressive des dons de Dieu et des exigences de son amour définitif et absolu dans toute la vie personnelle et sociale de l’homme. C’est pourquoi un cheminement pédagogique de croissance est nécessaire » (n°9) ; « Jour après jour, [l’homme] se construit par ses choix nombreux et libres. Ainsi, il connaît, aime et accomplit le bien moral en suivant les étapes d’une croissance. […] ce qu’on appelle la ‘loi de gradualité’ ou voie graduelle ne peut s’identifier à la ‘gradualité de la loi’, comme s’il y avait dans la loi divine des degrés et des formes de préceptes différents selon les personnes et les situations diverses. » (n°34). Source

(2) Pro liturgia, Actualité du samedi 9 avril 2016

(3) Amoris laetitia ouvre-t-elle la porte de l’eucharistie aux divorcés-remariés ?, Famille Chrétienne, ARTICLE | 09/04/2016 | Par Jean-Marie Dumont

(4) Pro liturgia, Actualité du samedi 9 avril 2016

(5) Couples non mariés, divorcés remariés : le pari osé du pape François, LE MONDE | 08.04.2016 à 17h34 • Mis à jour le 11.04.2016 à 09h59 | Par Thibaud Collin (Professeur de philosophie en classes préparatoires au collège Stanislas, Paris) via Belgicatho

(6) Lisez l’exhortation apostolique « Amoris Laetitia » en intégralité. Aleteia vous offre ce texte magnifique du Saint-Père. 8 avril 2016

(7) Que dit Amoris Laetitia au sujet de l’homosexualité ?, Aleteia, 8 avril 2016

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Publié par Ingomer - dans Religion
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