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11 décembre 2015 5 11 /12 /décembre /2015 15:55
La "participation" en liturgie

On dit souvent que le concile Vatican II a demandé aux fidèles de participer “activement” à la liturgie. Il s’agit d’une erreur que nous avons souvent soulignée. En effet, la Constitution conciliaire parle de “participatio actuosa” - de participation effective - et non de “participation activa” - de participation active -.

A présent, si l’on regarde ce qui se fait dans les paroisses, on constate qu’à partir de cette erreur s’est développée une participation proprement “activiste”.

Et de ce fait, deux types de participations s’opposent. La première, généralement mal perçue par les prêtres de la génération postconciliaire, consiste à entrer dans la contemplation de ce qui est signifié par la liturgie de l’Eglise. A première vue, il s’agirait d’une participation “passive” proche de l’indifférence. La seconde, qui a le vent en poupe, consiste à inviter un maximum de personnes à se mettre en scène dans des célébrations adaptées à des présupposés pastoraux. Il s’agit de cette participation “active” que des pasteurs considèrent encore comme dynamisante, même si tout le monde reconnaît aujourd’hui qu’elle est aussi artificielle et stérile... en plus d’être destructrice de la liturgie (cf. les enseignements de S. Jean-Paul II et de Benoît XVI).

La participation donnant l’impression d’être “passive” est du type de celle qu’on retrouve dans les liturgies orientales ou orthodoxes. Là, les fidèles ne se promènent pas dans le chœur qui demeure l’espace sacré réservé aux prêtres ; ils ne chantent pas, car c’est la chorale qui est chargé du chant ; ils ont peu de réponses à donner aux célébrants, ne s’agenouillent pas, ne s’asseyent pas. Les seuls gestes qu’ils puissent faire, en dehors de s’avancer pour recevoir la communion, sont le signe de croix et la vénération des icônes. Et pourtant ces fidèles “participent” au plein sens du terme : il suffit de les observer au cours d’une longue liturgie pour constater qu’ils sont attentifs, que rien de ce que font les ministres sacrés ne leur échappe. On peut dire que leur “participation” naît de ce qu’ils sont proprement saisis par le déroulement d’une liturgie - qui est la même pour tous quel que soit l’âge des fidèles - se voulant le reflet de la liturgie céleste qui se célèbre de toute éternité devant le trône de la Majesté divine.

En fin de compte, ce type de participation que l’on ne retrouve que trop rarement dans nos paroisses est totalement en phase avec ce qui est demandé par le Concile pour permettre aux fidèles d’acquérir une juste compréhension de la liturgie romaine : “Dans les célébrations liturgiques, chacun, ministre ou fidèle, en s’acquittant de sa fonction, fera seulement et totalement ce qui lui revient en vertu de la nature de la chose et des normes liturgiques. Même les servants, les lecteurs, les commentateurs et ceux qui font partie de la schola cantorum s’acquittent d’un véritable ministère liturgique. C’est pourquoi ils exerceront leur fonction avec toute la piété sincère et le bon ordre qui conviennent à un si grand ministère, et que le peuple de Dieu exige d’eux à bon droit. Aussi faut-il soigneusement leur inculquer l’esprit de la liturgie, selon la mesure de chacun, et les former à tenir leur rôle de façon exacte et ordonnée.” (Sacrosanctum Concilium, nn. 28-29)

L’agitation, le désordre, les changements continuels, la présence de fidèles laïcs dans les chœurs des églises, l’animation liturgique... sont autant d’éléments factices et étrangers à la liturgie qui conduisent les pratiquants à perdre le sens véritable de la participation “en profondeur” à la liturgie de l’Eglise.

En conclusion, on peut dire que l’authentique participation souhaitée par le Concile n’est pas dans le “faire quelque chose”. Elle consiste d’abord à se mettre en présence de Dieu et à se “laisser instruire” par la liturgie. Or le premier moyen de favoriser cette “instruction” du peuple de Dieu est de lui permettre de participer à des liturgies célébrées par des prêtres qui auront parfaitement intégré et intériorisé cet “ars celebrandi” qui découle de l’obéissance fidèle aux normes liturgiques dans leur totalité, puisque c'est justement cette façon de célébrer qui a assuré, depuis 2000 ans, la vie de foi de tous les croyants appelés à vivre la célébration en tant que peuple de Dieu, sacerdoce royal, nation sainte. (Cf. Exhortation post-synodale “Sacramentum Caritatis”.)

 

Que signifie “participer” en liturgie ? Comment “participer” à la liturgie ?

L’idée de “participation” n’est pas née au moment du concile Vatican II. On la retrouve dans le “mouvement liturgique” du XIXe siècle, essentiellement dans le Motu proprio de S. Pie X, en 1903, “Tra le sollecitudini”, qui fait accéder la participation active au rang d’un concept permettant le renouveau liturgique : “Notre plus vif désir étant que le véritable esprit chrétien refleurisse de multiples façons et se maintienne chez tous les fidèles, il est nécessaire de pourvoir avant tout à la sainteté et à la dignité du temple où les fidèles se réunissent, précisément pour puiser cet esprit à la source première et indispensable : la participation active aux mystères sacro-saints et à la prière publique et solennelle de l’Eglise.” Ce texte de S. Pie X sera repris quasi à la lettre au n° 14 de la Constitution “Sacrosanctum Concilium” de Vatican II : “Cette participation pleine et active de tout le peuple est ce qu’on doit viser de toutes ses forces dans la restauration et la mise en valeur de la liturgie. Elle est en effet la source première et indispensable à laquelle les fidèles doivent puiser un esprit vraiment chrétien.”

Pour autant, le Concile précise, au n° 19 de “Sacrosanctum Concilium”, qu’il est nécessaire de former les fidèles à la “participation intérieure et extérieure”. Ces deux aspects de la participation, en effet, ne peuvent pas être dissociés puisqu’ils caractérisent les deux faces d’une même et unique réalité.

Cet enseignement du Concile sera ensuite résumé dans le “Compendium du Catéchisme de l’Eglise catholique” de la manière suivante : “La liturgie est la célébration du Mystère du Christ, en particulier du Mystère pascal” (n° 218). Ainsi l’ “actio” à laquelle sont appelés à participer, est l’ “actio” même du Christ continuée par son Corps qui est l’Eglise : elle est divine avant de devenir nôtre ou d’être notre façon de faire.

On comprend alors la requête si souvent formulée par le Magistère post-conciliaire, en particulier devant les dérives auxquelles la mise en œuvre de la réforme liturgique a souvent conduit, de “redécouvrir le sens du Mystère”. Dans l’Exhortation post-synodale “Ecclesia in Europa”, Jean-Paul II écrivait : “A toi, Eglise qui vit en Europe, j’adresse un appel pressant : sois une Eglise qui prie, qui loue Dieu, qui en reconnaît la primauté absolue et qui l’exalte avec une foi joyeuse. Redécouvre le sens du Mystère (...). Célèbre le Salut du Christ : accueille-le comme un don qui fait de toi son sacrement ; fais de ta vie le vrai culte spirituel qui plaît à Dieu (cf. Rm 12, 1)” (n° 69). Et d’ajouter : “Certains symptômes révèlent un affaiblissement du sens du mystère dans les célébrations liturgiques elles-mêmes, qui devraient au contraire y introduire. Il est donc urgent que l’Eglise soit retrouvé le sens authentique de la liturgie” (n° 70).

Le fidèle est donc appelé à participer à la liturgie qui doit apparaître comme célébration du Mystère de notre Rédemption. Ainsi comprise, la “participation”, pour être enrichissante sur le plan de la foi, doit pouvoir s’enraciner dans un acte qui est de l’ordre de l’être et qui n’est autre que la participation à la nature divine du Christ, sans laquelle l’action liturgique ne serait pas proportionnée à son objet. C’est ce que le pape Jean-Paul II soulignait dans le texte déjà cité :

“Comme le souligne bien aussi la tradition des vénérables Eglises d’Orient, par la liturgie, les fidèles entrent en communion avec la Sainte Trinité, faisant l’expérience de leur participation à la nature divine, en tant que don de la grâce” (Ecclesia in Europa, n° 70).

Il ne s’agit donc pas pour les prêtres qui célèbrent la liturgie de créer les conditions d’un contact avec le Mystère, mais plutôt d’en accueillir la présence, d’en célébrer la présence à travers le rite de l’Eucharistie que le seigneur a lui-même institué. Il s’agit donc, pour l’ensemble des fidèles, de participer, au sens de “prendre part” au Mystère pascal du Christ, lequel est rendu réellement présent dans la liturgie. On revient ainsi à l’invitation pressante de Jean-Paul II dans l’Exhortation apostolique “Ecclesia in Europa” “à redécouvrir le sens du mystère ; à renouveler les célébrations liturgiques afin qu’elles soient des signes toujours plus éloquents de la présence du Christ Seigneur” (n° 69). La participation ne sera alors que la conséquence pastorale de l’actualisation du Mystère par la liturgie : puisque le Mystère est présent, il faut lui être présent ! D’où le concept de participation consciente : consciente du Mystère ainsi rendu présent et qui précède la célébration elle-même.

Cette participation à la liturgie revêt aussi aspect communautaire. Car c’est l’Eglise qui est le sujet de la liturgie. C’est ce qu’enseigne clairement “Sacrosanctum Concilium” : les actions liturgiques ne sont pas des actions privées, mais des célébrations de l’Eglise qui est le sacrement de l’unité, c’est-à-dire le peuple saint réuni et organisé sous l’autorité des évêques (n° 26) : c’est pourquoi elles manifestent le Corps tout entier de l’Eglise.

La participation n’est donc pas livrée à l’arbitraire du célébrant, encore moins à la fantaisie de telle ou telle communauté ou groupe de fidèles ; car l’action de l’Eglise précède toujours cette participation.

A présent, si l’on regarde de près les préconisations du Concile sur la “participatio actuosa”, on voit bien qu’on y insiste surtout sur les activités extérieures. Trois principes pastoraux commandent même cette participation extérieure.

Il y a d’abord l’agencement liturgique, c’est-à-dire la répartition des rôles. On peut lire au n° 50 de “Sacrosanctum Concilium” : “Le rituel de la messe sera révisé de telle sorte que se manifestent plus clairement le rôle propre de chacun” (Voir aussi le n° 28). Il y a ensuite la question de l’intelligibilité : au n° 34, on insiste sur la “noble simplicité” des rites, sur la “transparence” des signes et l’intelligence des textes et des signes qui en facilitent la compréhension. Enfin, il y va de la nature communautaire de l’action liturgique qui l’emporte sur toutes les célébrations individuelles ou privées (cf. n° 27).

Force est de constater que si l’on n’établit pas assez clairement le lien vital qui unit participation extérieure et participation intérieure, ces principes pastoraux peuvent conduire à une conception erronée de la liturgie qui s’exprimera en terme de théâtralisation excessive des rôles, de célébration réductrice des rites, et d’autocélébration abusive de l’assemblée.

Il faut dire, comme l’écrit Aidan Nichols dans son livre “Regard sur la liturgie et la modernité”, “qu’au moment de l’ouverture du Concile, les principales écoles de sociologie à la disposition des liturgistes étaient positivistes, empiristes ou fonctionnalistes” (p. 63). Fort de présupposés hérités davantage de la philosophie rationaliste des Lumières que de la grande tradition théologique de l’Eglise, on a recherché la simplicité, par un désir de renouer avec la pratique de l’Eglise primitive, mais avec le refus a priori de voir dans la complexification du rituel à travers les siècles un enrichissement qui pouvait bien découler d’une expérience toujours plus profonde par le sujet-Eglise du Mystère du Christ.

De même, on partait du principe que plus un rite est rendu intelligible et convivial, plus il suscite un assentiment plus profond. Or, les sociologues d’aujourd’hui affirment que l’action symbolique nécessite au contraire une certaine opacité.

La méconnaissance de cette réalité fait qu’on assiste aujourd’hui, au nom de la répartition des rôles, à une excessive personnalisation, voire à une théâtralisation du rôle de chacun qui se fait au détriment de la manifestation de la personne même du Christ qui, dans la liturgie, doit avoir la place centrale. D’où ce fâcheux appauvrissement du sens de la foi que l’on constate dans de nombreuses assemblées, et cet aplatissement du Mystère qui caractérise tant de célébrations.

Le dessèchement liturgique ainsi induit par une conception par trop rationaliste de la participation active, a paradoxalement engendré par réaction un certain romantisme liturgique, où l’excès de cérébralisation a laissé la place à un excès de sensiblerie, accru par cette autre requête de certains liturgistes modernes de créer des communautés vivantes et chaleureuses qui réduisent la liturgie à une fête au sens du divertissement ou de la distraction par rapport aux épreuves souvent pesantes de l’existence.

C’est dans ce contexte qui rend difficile la découverte du véritable sens de la liturgie que des pasteurs dûment formé doivent apprendre aux fidèles en quoi doit consister la “participation” aux célébrations telle qu’elle est demandée par l’Eglise. Ne serait-il pas urgent, pour mener à bien un tel travail pastoral, de bénéficier d’un enseignement solide donné par les évêques ?

 

Source : Pro Liturgia, Actualité du 11 décembre 2015

 

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Publié par Ingomer - dans Liturgie
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